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© Damien Glez, tous droits réservés.
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Affaire DSK: le jeu dangereux des médias

Nafissatou Diallo a-t-elle été violée le 14 mai 2011 à New York? La procédure judiciaire tentera de l’établir. Mais sa vie privée, elle, fait l’objet d’intrusions quotidiennes avec la médiatisation des événements.

Nafissatou Diallo a-t-elle été agressée par Dominique Strauss-Kahn le 14 mai à New York? Impossible de l'affirmer pour l'instant. Mais sa vie privée subit des assauts indécents de la part d’une certaine presse. La victime présumée résiste avec talent à cette tentative de mise à nu médiatique —peu d’informations avérées ont filtré.

Il semble aujourd’hui plus facile de retrouver l'ancien chef militaire serbe accusé de génocide Ratko Mladić que de traquer Nafissatou Diallo. Tout au plus a-t-on reconstitué l’ossature d’un curriculum vitæ: un âge (32 ans), une situation matrimoniale (veuve, mère d’une adolescente de 15 ans), un employeur (l’hôtel Sofitel de Manhattan).

Physiquement, la seule silhouette attestée ressemble à Casper le gentil fantôme, lorsque Nafissatou quittait le commissariat, dissimulée sous un drap blanc. Sinistre symbolique, le seul tissu blanc devant envelopper une musulmane d’Afrique de l’Ouest étant son linceul.

Pour peu, on croirait cette jeune femme virtuelle. Aux Etats-Unis, lorsqu’un homme veut manifestement vous cacher son identité, il prétend s’appeler Smith. L’équivalent de Smith, en Afrique de l’Ouest, c’est Diallo, patronyme abondamment colporté, au fil des siècles, par les éleveurs nomades de l’ethnie peule, de la Guinée au Burkina Faso, en passant par le Mali.

Selon les témoignages —souvent vagues— recueillis à New York, la discrétion de Nafissatou confinerait à l’effacement. Elle, ancienne élève de l’école coranique que l’on dit pieuse, voire pratiquante, est pourtant inconnue au bataillon de l’imam de la communauté peule du Bronx. Elle fréquenterait d’ailleurs peu la communauté guinéenne. Nul doute que si elle était mondaine ou communautariste, quelqu’un aurait trouvé le moyen de vendre, à prix d’or, un cliché de la jeune femme, même flou —surtout flou— ce critère valant gage d’authenticité dans la presse people.

De l'info à tout prix

Alors la presse remâche le peu qu’elle a. En avant pour le grand bazar de la communication! Des journalistes affamés ruminent des rumeurs frottées d’approximations. À l’heure de Twitter, bien peu malin sera celui qui respectera le devoir de vérification des infos.

En ce qui concerne la nationalité de la victime présumée, on annonça tantôt qu’elle était guinéenne, équato-guinéenne ou sénégalaise. Quelle importance? Le public-cible a du mal à faire la différence entre le Nigeria et le Niger, a fortiori entre le Congo et le Congo démocratique, ou entre une Guinée et l’autre. Dans un talk show de France Télévisions, un homme politique français parlait du Ghana comme pays d’origine de Nafissatou. Sa langue n’avait-elle que fourché? Le journaliste ne le corrigea pas...

Si le patronyme est jugé banal, on s’accroche au surnom qu’on aurait attribué à la jeune Guinéenne sur son lieu de travail: Ophélia. Prénom qui, depuis Hamlet, évoque la tragédie… Et l’on extrapole: comme elle habite dans un immeuble où sont logés des malades atteints du sida, on la suppose séropositive. De quoi pimenter une histoire de relations sexuelles que des analyses non confirmées présenteraient comme non protégées.

Incarner

Puisque la presse peine à présenter un profil épais de cette présumée victime sans visage, il devient impératif de lui donner un faciès. Et voici la valse des photographies. La première —et la plus diffusée— figure sur un profil Facebook: une jeune fille très souriante, vêtue d’une chemise à carreaux. Mais cette Diallo n’est pas Nafissatou. Adja est une étudiante sénégalaise de 23 ans. Choquée par la propagation de son cliché, elle serait aujourd’hui suivie pas un psychologue et entendrait porter plainte contre les médias qui ont exploité son image. Les motifs ne manquent pas: usage de faux, diffamation et atteinte aux droits à l’image.

Un peu plus tard, en Guinée, une autre photo est présentée par un frère présumé. Le portrait, encadré sur un mur bleu ciel, daterait de dix ans. Il montre pourtant quelqu’un qui semble avoir bien plus qu’une vingtaine d’années…

Sur le Web, un cliché jauni présente même un couple dans des tenues qui ne sont plus à la mode depuis la fin des années 70. Il s’agit de Nafissatou Niang Diallo, écrivain sénégalais. La photo date de 1975.

Internet s’en donne à cœur joie. Puisque le public est impatient et crédule, le réseau des réseaux lui projette toutes sortes de fakes

Raconter

Quand un journaliste fait le pied de grue des heures durant sans pouvoir se mettre un semblant de scoop sous la dent, il ne lui reste plus qu’à broder. La démarche est éminemment marketing. Il faut offrir à l’audience ce qu’elle veut, de la chair à Google. Hier Mister Ben Laden, aujourd’hui Miss Diallo. L’offre et la demande public-journaliste enclenche l’offre et la demande journaliste-informateur. Le deal d’infos commence et chacun improvise des témoignages plus ou moins fiables.

En Guinée, on dit que ceux qui n’ont pas de scrupules sont «nés avant la honte». On découvre ainsi un faux frère qui tentera d’expliquer que la fratrie doit être comprise, en Afrique de l’Ouest, dans le cadre de la «famille élargie». Puis apparaît le demi-frère Boubakar, puis le souvenir de l’ancien mari décédé, fils d’un marabout, puis celui du père cultivateur mort, et enfin, la mère. Dans une culture peule empreinte d’une pudeur extrême, que peut connaître cette brave femme des comportements sexuels d’une fille qui a quitté, depuis tant d’années, le domicile familial?

Humaniser

À défaut d’apporter un éventuel éclairage sur ce qui aurait pu se passer dans cette chambre d’hôtel new-yorkaise, le journaliste tente de donner de la chair à l’affaire, d’humaniser cette victime aussi virtuelle que présumée. On dévoile le sympathique diminutif «Nafi» et on déroule la psychologie de comptoir: «pas turbulente» mais «orgueilleuse», «tendre» mais qui ne donnait pas de nouvelles à sa famille depuis des années.

Les personnages sont inscrits dans un décor tout à la fois exotique et misérabiliste. Exotique? La verdure étouffante du village de Tchiakoullé, dans le Fouta-Djalon, les falaises imposantes, les maisons rustiques où l’on vient à pied comme dans une célèbre chanson des années soixante-dix. Misérabiliste? On souligne l’absence d’électricité et d’eau courante. Même sans l’accord de son sujet, le storytelling fait son œuvre. Le roman prend forme.

Car Nafissatou Diallo, à force d’être mystérieuse, devient un personnage de fiction. Un site taïwanais, spécialisé dans la reconstitution en images 3D d'événements d'actualité propose, sur son site, une reconstitution virtuelle de l’agression sexuelle présumée.

Fantasme médiatique et voyeurisme

Pourquoi une telle meute médiatique? Pourquoi, singulièrement, la photographie de la jeune Africaine est-elle devenue un Saint Graal? Sans aucun doute parce que l’audience des médias est mue par le voyeurisme. Peut-être parce que tous les ingrédients de la comédie humaine sont réunis dans ce fait divers: sexe, politique, argent, luxe, lutte des classes, pouvoir, célébrité…

Le détail malsain se verra attribuer un sens éditorial destiné à déterminer qui a «allumé» qui dans la suite du Sofitel. La recherche de photographies devient impérieuse pour évaluer le degré de sex-appeal de la demoiselle. Si violer une femme laide relevait, dans un sketch de Coluche, du sacrifice, la beauté avérée de Nafissatou amènerait peut-être certains machistes à excuser les montées de testostérone d’un homme stressé par de lourdes responsabilités.

Raison de plus pour ne pas exposer la victime sous les projecteurs. D’objet sexuel, elle passerait au statut de sujet sexué. Comme dans une mise en abyme indécente, même sous couvert de l’actualité, le fantasme médiatique abrite le fantasme tout court.

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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