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Rencontre avec les partisans d’Ansar Charia à Kairouan : entre “révolution islamique” et injustice sociale

Après un long suspens, le congrès d'Ansar Charia n'a finalement pas eu lieu le dimanche 19 mai à Kairouan suite à une interdiction du ministère de l’Intérieur. Toutefois, pour les salafistes, cela n’atteint en rien leur conviction dans ce qu’ils appellent leur «révolution islamique». Au-delà de leur confrontation avec le pouvoir en place et avec les musulmans qui refusent leur méthode «djihadiste», les partisans d’Ansar Charia, notamment ceux que nous avons rencontrés à Kairouan, se voient comme des «justiciers, au nom d’Allah pour instaurer la Khilafa et faire face au “taghout”» sous toutes ses formes, notamment celui des Etats-Unis, récusant en bloc «la démocratie qui permet le viol des femmes et la spoliation des terres». Pour ces jeunes où le taux de chômage des diplômés universitaires a été estimé à plus de 37,9 %, seule la charia est salvatrice pour créer un nouvel ordre, juste, dans un système défaillant où la corruption ne cesse de sévir.[1]

Entre autorisation et déclaration, le gouvernement joue la carte de la désinformation

Samedi soir, derrière la Grande Mosquée, les images du congrès de l'année derrière hantaient la place encerclée cette-fois ci par unités d'intervention vêtues en noir. Quelques habitants qui rodaient sur place se posaient la question: «le congrès aura-t-il lieu comme l’année dernière bien qu’il n’y a pas eu d’autorisation pour les salafistes ?»

Ainsi, tout le monde parle «d’autorisation», notamment le ministère de l'Intérieur et les leaders d'Ennahdha. Pourtant, selon la loi en Tunisie, la tenue d'un rassemblement dans un espace public n'est nullement soumise à une autorisation puisqu’il suffit d'envoyer au Ministère de l'Intérieur une simple déclaration conforme à la Loi n° 69-4 du 24 Janvier 1969 réglementant les réunions publiques, cortèges, défilés et manifestation.

Récusant la tutelle d’Ennahdha et de l’Etat, le porte-parole d'Ansar Charia Seif Eddine Raies a insisté sur le fait que leur mouvement n'a point besoin «d'autorisation» puisqu'il «travaillerait pour Dieu»... Cependant, l’usage du terme inapproprié «d’autorisation» laisserait entendre un rappel à l’ordre du dominant politique en Tunisie, celui d’Ennahdha.

Après les événements du «Jebal Chambi» et de l’assassinat d’un policier, égorgé, par des salafistes le 2 mai à Jbal Jloud (Tunis), le ton du gouvernement est monté d’un cran. Les leaders d'Ennahdha ont riposté par des provocations verbales envers les salafistes. En effet, le 13 mai, le vice-président du parti islamiste au pouvoir Abdel Hamid Jlassi a traité les membres d'Ansar Charia de «Ghchacher» (des gamins immatures), Abdel Fattah Mourou les a qualifié de «fous» et Rached Ghannouchi les a désignés de «kharijites» (dissidents) lors de la conférence de presse du 15 mai …

Certes, les salafistes ont défié l’Etat, cependant la question qui se pose est : Pourquoi le gouvernement n’en est-il pas resté à la loi, sans déformation de la terminologie juridique «autorisation/déclaration» ou provocations verbales par les politiciens d’Ennahdha ?

Très peu de médias parleront du dépôt d’autorisation par l’association de Mohamed Khalif, fils du très respecté cheikh Abderrahman Khlif et ce le 14 mai pour la tenue du congrès.

Autorisation Ansar Charia
 

Découverte d’armes et de documents compromettants chez un extrémiste religieux à Haffouz à Kairouan 

Le ministère de l’Intérieur interdira donc la tenue du congrès en indiquant que les déclarations des responsables d'Ansar Charia sont considérées "comme un défi ouvert contre les institutions de l'Etat, une incitation contre elles et une menace de l'ordre public."

Par ailleurs, le ministère publiera un communiqué informant l’opinion publique que le 16 mai, un jour avant l’interdiction du meeting d’Ansar Charia, un certain Walid.C, désigné comme un extrémiste religieux, a été arrêté par les unités spéciales de lutte contre le terrorisme dans la circonscription de Haffouz du gouvernorat de Kairouan. Les agents ont retrouvé chez lui deux armes type Marakov et Skaravov, une arme Sable, 120 cartouches et des documents démonstratifs pour démantèlement d’armes et de fabrication de bombes … D’après le ministère de l’Intérieur, Walid. C a avoué son intention de faire des agents de forces de l’ordre, des bâtiments de police et de l’armée sa cible.

N’ayant pas expliqué dans son communique du 17 mai la relation de l’interdiction du congrès et de cette découverte d’armes, les autorités se mettent en état d’alerte sur toute les routes menant à Kairouan pour empêcher “l’exode” des salafistes venus à pieds ou en louages. Ce n’est que le jour du congrès annulé, le 19 mai, que le Chef du gouvernement Ali Larayadh affirmera sans équivoque l’implication d’Ansar Al Charia dans des actes terroristes en marge de sa visite au Qatar.

« Ansar Al-Charia est une organisation illégale qui défie et provoque l’autorité de l’État  [...] Il est en relation et est impliqué dans le terrorisme » a-t-il précisé.

Les salafistes auto-proclamés justiciers contre le “taghout” : médias, force de l’ordre, gouvernement et les Etats-Unis

Interdits de s’approcher de la Grande Mosquée, nous avons appris que les salafistes qui ont réussi à venir à Kairouan ont trouvé refuge dans des mosquées et associations connues pour être les antres du salafisme. Le 19 mai, jour du congrès, nous sommes donc allés à la rencontre des salafistes dans l’une de leur mosquée, celle d’ Abou Bakr Essediq, rue Haffouz, zone où les armes ont été retrouvés quelques jours plus tôt. Arrivée sur place près d’un marché [2] et accompagnés de deux journalistes qui ont le malheur d’être des Américains, nous avons été mis à l’index, notamment quand l’un de nos confrères a utilisé son dictaphone pour enregistrer sans l’autorisation des «chefs de la mosquée».

Nous avons été filmés comme des otages par les salafistes sur place, hués par la foule qui nous entourait et traités d’espions. L’un des présents a arraché le dictaphone de la main de mon confrère et allait le jeter par terre pour le casser mais un autre l’a arrêté. Nous avons été ensuite conduits au local de lAssociation de l’Introduction à l’islam. Sur place, nous avons eu un échange de plus de 45 minutes au sujet du congrès, de la charia et de la religion en général après avoir été accueillis avec des gaufrettes, du jus et de l’eau.

D’emblée, l’un des salafistes [3] a vivement critiqué la malhonnêteté des journalistes et médias qui déforment les faits en prenant comme exemple un certain” Edouard” qui aurait dit qu’un voleur a eu la main coupée par les salafistes alors qu’il n’en est rien.

«C’est l’Amérique qui combat ce congrès… Les mausolées sont incendiés, c’est nous qui sommes désignés coupables, les histoires d’armes sont collées à nous et cette histoire de Jebel Chaambi, pareil … Pourquoi les médias n’en parlent plus ? C’est une histoire fabriquée je vous le dis”

Un autre salafiste a commencé à nous expliquer la signification du mot terrorisme: “la réalisation de buts politiques à travers la violence». Pour lui, les Etats-Unis ne combattent pas le terrorisme mais l’islam.

Le modèle que ces jeunes d’Ansar Charia veulent instaurer est celui de la “Khilafa (califat), commandé par un “Emir des croyants” où on désignerait de «mécréant» [4] toute personne «qui dévie de l’islam» m’explique un autre salafiste.

On nous explique aussi que “la réponse de la charia” est de “tuer celui qui sort de l’islam après vérification de son état mental et avec présence de témoins.”

“Pourtant, nous n’avons tué personne et nous n’avons pas succombé à la provocation» nous affirment-ils

Entre temps, un autre salafiste venait nous voir par intermittence pour annoncer le soutien de leurs frères d’Ansar Charia en Libye, en Syrie et en Algérie» sortis manifester leur soutien aux salafistes tunisiens.

“C’est la révolution islamique !” … Sachez que grâce à nous il y a des caravanes d’aide, des familles qui survivent …Quant à cette histoire de Jebal Chaambi, qu’est-ce qui prouve que ce sont des salafistes qui y sont impliqués?»

Le “taghout”, personne qui représente le summum de l’injustice et “qu’on peut tuer sans jugement selon la charia», prend ainsi plusieurs formes pour les salafistes: d’abord les Etat-Unis, pays “colonisateur en Irak, en Afghanistan», …Ensuite, le gouvernement, guidé par Ennahdha qui refuserait de mettre en place une constitution conforme à la loi divine, puis les médias et les forces de l’ordre qui “suivent les instructions de leurs maîtres».

Pour l’imam de la Grande Mosquée, ces salafistes prônent l’exclusion

Dans la Grande Mosquée [5] à Kairouan, nous avons aussi rencontré l'imam Taieb Ghozzi qui assure le prêche du vendredi depuis que le cheikh Abderrahmen Khlif est décédé en 2006. D’après lui, les partisans d'Ansar Charia veulent s'emparer de la religion.

«Le problème c'est qu'ils veulent s'emparer du mot «salafisme» alors que tout musulman est en lui-même un salafiste puisqu'il croit au coran et à la sunna.»

D'après l'imam, les partisans d'Ansar Charia sont connus pour leur «dureté et leur «takkfir» puisqu'ils traitent ceux qui ne partagent pas leur avis de «koffars» (mécréants).

«Ils veulent faire leur congrès dans l'esplanade de la Grande mosquée toutefois ils n'ont même pas demandé cela. Ils agissent à leur guise en refusant tout dialogue.»

Voulant savoir s'il avait essayé de dialoguer avec eux , M. Ghozzi a nié cela en disant que, de toute façon, «nos portes sont ouvertes ... Quant à l'interdiction du congrès par les autorités, elle relève du «bien du pays».

Pour l’imam Taieb Ghozzi, aujourd’hui, le jihad en Tunisie est surtout d'ordre économique. Dans ses deux derniers prêches, il s'est concentré sur le droit au travail et du travailleur ainsi que l'importance d'être perfectionniste dans son métier tel que le recommande le prophète Mohamed: “Allah aime lorsque l’un d’entre vous fait un travail qu’il le fasse parfaitement»

« Ceux qui se font appeler salafistes se basent sur l'exclusion de l'autre, ils sont corrompus par des discours extrémistes.»

La raison de ce problème que nous vivons aujourd’hui est dû au « vide et à l'arrêt de l'éducation religieuse, notamment celle émanant de la grande école de la Zeitouna… » affirme M. Ghozzi.

Pourtant, ce que l’imam n’a pas voulu nous raconter et que nous avons découvert grâce aux habitants de Kairouan c’est que l’un des leaders des salafistes de cette ville n’est autre que Mohamed, l’un des trois fils de Cheikh Khlif. En effet, c’est bien lui qui prêche aux salafistes qui nous ont retenus et accusés d’espions près de la mosquée Abou Bakr Essedik et c’est aussi lui qui a déposé la demande aux autorités pour le maintien du troisième congrès d’Ansar Charia.

M. Mohamed Khlif est pédiatre mais aussi “coordinateur» entre salafistes de la ville de Kairouan et Ansar Charia. Après la mort de son père, il a voulu prendre sa place dans la Grande Mosquée mais c’est l’imam Taieb Ghozzi qui l’a été. Contrairement à ses deux autres frères, il est connu, disent-ils dans la ville pour sa dureté et son esprit frivole. D’après une anecdote racontée par des habitants de Kairouan, il aurait bu de l’eau avant la prière du maghreb pour annoncer la rupture du jeûne pendant le mois de ramadan précédent, chose qui avait choqué les Kairouanais. S’imposant comme guide et imam, il aurait accusé l’Etat d’avoir volé aux musulmans «trois minutes.» Nous avons voulu le rencontrer mais n’avons n’avons pas réussi à le faire à cause des événements… Ainsi, le manque de dialogue entre l’imam Taied Ghozzi qui n’a pas essayé de discuter avec les salafistes et ces derniers reste une problématique qui divise …

A chaque système défaillant, ses propres justiciers !

Face au problème de chômage, de pauvreté [6], des milliers de Tunisiens revendiquent un nouvel ordre des choses, entre autres ces nouveaux partisans d’Ansar Charia. Pour le sociologue Samir Amghar, «en adhérant à l'islam de ces mouvements, les jeunes pensent s'opposer à la société des «puissants». Internet et facebook servent comme moyen de communication entre d’autres groupes, vivants une situation similaire, celle de «l’être victime de l’injustice sociale» notamment dans les pays dits “arabo-musulmans”.

Par ailleurs, le discours du gouvernement tunisien ainsi que celui de l’élite et de l’opposition semble moins sensible à cette problématique. Certains appelleraient même à les emprisonner voire à les oppresser comme cela l’a été sous le régime Ben Ali. Esquivant les problèmes de fond, d’éducation et de chômage, les surenchères politiques entre opposition et gouvernement s’éternisent aux dépends d’une grande partie de la population qui a besoin en urgence de solutions économiques et politiques pour faire face à plus de cinquante ans de marginalisation et d’injustice sociale.

______________

NOTES

[1] Selon le rapport de Transparency international 2012, la Tunisie occupe la 75e position sur 174 pays.

[2] Sur la rue Haffouz, le travail informel bat son plein. Rappelons, qu’en 2012, le marché parallèle en Tunisie a été estimé à plus de 42% de l’économie nationale dépassant le seuil mondial supportable (40%)

[3] Ils ont refusé de donner leurs noms

[4] Mécréants, désignés de “koffar” en arabe.

[5] A Kairouan, la Grande Mosquée désigne celle de Oqba Ibn Nafaa

[6 ] En 2011, Mohamed Ennaceur, ministre des Affaires sociales a indiqué que le taux de la pauvreté en Tunisie s'élève à 24.7%. Ce taux a été établi selon les standards internationaux qui fixent le seuil de la pauvreté à 2 dollars par jour par tête d'habitant.

Nawaat

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