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L’engrenage , ça ne tient qu’à une simple fatwa

Par Boubaker Ben Fraj

Que se passera-il ce dimanche à Kairouan, si le gouvernement se trouvait acculé à l'usage de la force publique pour empêcher le meeting démonstratif que comptent organiser dans cette sainte ville, les partisans d'Ansar-Al-Chariâa, décidés à braver l'interdiction, tant qu'elle ne vient pas de Dieu lui-même ?

A deux jours d'une confrontation que beaucoup de signes semblent annoncer, les Tunisiens retiennent leur souffle et se demandent pourquoi et comment en est-on arrivé là?

Oui, les Tunisiens ont aujourd'hui de plus en plus peur. Eux qui avaient pensé à un certain moment ; du temps où ils étaient soumis à la chape hyper-sécuritaire du régime de Ben Ali, que les menaces de terrorisme et des violences politiques ne pouvaient pas s'installer dans leur commune demeure, ou s'enraciner dans leur propre pays.

La violence ? ils s'étaient longtemps crus capables de s' en prémunir, arguant de leur civilité exemplaire, de leur tempérament « doux » peu porté à la violence, et aux dispositions qu'on leur connait au vivre-ensemble, à la tolérance, et à la modération.

Ils se rendent compte aujourd'hui, choqués et incrédules, que La violence qu'ils pensaient lointaine et fort improbable, s'est bien installée parmi eux. Le choc qu'ils subissent aujourd'hui plein la figure, est certes dur à encaisser. Ils peinent à y croire, mais les faits sont là, implacables, et la tendance semble pencher du côté de la recrudescence et de l'extension, plutôt que du côté de l'apaisement.

Depuis deux ans, les secousses se suivent en cascade : découvertes de trafics et de cachettes d'armes de combat, infiltrations de groupes armés , lynchages à mort en public , assassinat en plein jour de Chokri Belaid, menaces de mort contre des hommes politiques, des journalistes et des intellectuels, maquisards barricadés dans les monts du Chambi, officier de police barbarement assassiné ( égorgé ) ....... La série noire est bien plus longue, et rien n'indique qu'elle va s'arrêter de sitôt. Le scénario ressemble à nous y méprendre à ce qu'avait connu l'Algérie voisine au début de ses années noires, sauf que cette fois-ci, c'est bien chez nous que ça se passe.

Pour le moment, nous encaissons coup sur coup, le sang tunisien a coulé et le pays est subitement devenu l'un des plus insécurisés du monde, sans qu'on arrive encore à discerner clairement, dans l'épais brouillard qui nous enveloppe depuis l'éclosion de notre « Printemps Tunisien», les causes et les origines de ce qui nous arrive.

Néanmoins, dans le cafouillis que nous vivons, on ne peut pas ne pas discerner quelques vérités:

La première, est que la violence était déjà là, depuis le déclenchement du soulèvement qui a provoqué la chute de l'ancien régime, L'acte premier de ce soulèvement ne fut- il pas une immolation par le feu, suivie d'un enchainement d'émeutes, qui avaient engendré de dizaines de morts et des centaines de blessés ?

En réalité le déroulement du « Printemps Tunisien » sentait plus l'odeur du soufre et du sang, que la senteur du « jasmin » qui lui fut abusivement attribuée. On ne fait pas d'omelette sans casser des ½ufs, la violence était inhérente, au processus de départ de la révolution tunisienne, la violence a persisté après la chute de Ben Ali, justifiée par beaucoup à l'époque par la nécessité de rompre totalement avec l'ancien régime, de parachever la démolition totale de ses assises et la fondation à leur place d'un ordre nouveau, issu de la révolution et répondant uniquement à ses objectifs et à sa logique.

Cette logique de rupture, qui fut la raison de l'inoubliable sit-in de la Kasbah2 était la même qui avait mené à la création des fameuses « ligues » chargées de protéger la révolution des forces contre-révolutionnaires qui cherchaient à s'y opposer ou à la pervertir de ses « nobles et authentiques » objectifs.

Nous connaissons la suite puisque ces ligues n'ont pas tardé à se travestir rapidement en milices musclées, au service d'Ennahdha , au pouvoir , et de ses satellites parvenus au pouvoir, mobilisables à tout moment, non pas tant pour protéger une révolution, que pour intimider par des opérations coups de poing, les adversaires politiques du moment.

Paradoxalement, la légitimation éthico-politique de la violence, que certaines forces extrêmes avaient défendue au moment du soulèvement contre Ben Ali et après, s'est retournée contre elles. Leur justification a fini par ouvrir la boite de pandore et libéré des démons bien plus dangereux qui justifient la violence par la raison divine : celle de combattre les impies, les mécréants et les laïcs et d'imposer par la force s'il le faut dans ce pays d'islam, un ordre religieux, dans toute sa « rigueur » et sa « pureté ».

Ces « révolutionnaires au service du divin » libérés par la grâce de la révolution, qui rejettent totalement la démocratie et se réclament de la violence, ont vite fait de s'organiser en dehors de toute légalité, de se trouver des financements, des appuis à l'intérieur et à l'extérieur du pays, et surtout des alliances tacites et des complicités à l'intérieur même du parti Ennahdha, avant et après son accession au pouvoir.

Forts de cela, Ils ont gagné en agressivité et sont rapidement parvenus à envahir les espaces religieux(les mosquées), à y pratiquer leur prosélytisme, à embrigader des milliers de jeunes dans les quartiers populaires, à bâtir à travers tout le pays un réseau diffus et solidaire d'associations et d'institutions, à imposer dans beaucoup de cas leurs propres milices comme alternative aux forces de l'ordre, et enfin à s'imposer de la manière la plus démonstrative dans la rue et l'ensemble des espaces publics.

Au nom de ce Jihad, des armes ont été introduites et stockées dans notre pays pour être le moment venu utilisées contre les forces du « Taghout », et c'est également au nom du Jihad que des centaines de jeunes sont envoyés combattre en Syrie, au Mali, en Libye ou en Algérie, sûrement dans l'attente du moment propice, où ces jeunes aguerris pourraient revenir au bercail et mener l' ultime combat, dans leur propre pays.

Reste à savoir si la Tunisie est déjà considérée terre de Jihad ? Ou pas encore ? Ceci ne tient qu'à une simple fatwa, que les Tunisiens s'impatientent aujourd'hui à connaitre.

Par Boubaker Ben Fraj le 18 mai 2012

Tunisie Focus

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