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Un hélicoptère américain Apache AH-64D, 31 mai 2008, by Demon Brigade via Flickr CC
Un hélicoptère américain Apache AH-64D, 31 mai 2008, by Demon Brigade via Flickr CC

Libye: le spectre des Apache

L'envoi d'hélicoptères de combat dans le conflit libyen traduit une évolution sensible du cours de la guerre, mais ne garantit en rien une victoire rapide.

Les gros titres sont désormais occupés par d’autres affaires plus satisfaisantes pour les états-majors occidentaux, comme l’élimination du chef d’un réseau terroriste bien connu, ou tout simplement plus croustillantes, et nous ne nous étendrons pas plus sur ce sujet. Pourtant, en Libye, la guerre continue. Le conflit se durcit même incontestablement depuis quelques jours.

C’est que le colonel Kadhafi résiste. Il tient la dragée haute aux rebelles, qui n’avancent plus vers l’ouest depuis plus d’un mois, et les encercle toujours à Misrata. Quant aux frappes aériennes de l’OTAN et de ses alliés arabes, elles «grignotent» sans doute les capacités militaires de Kadhafi, mais le processus est lent, d’autant plus que les moyens engagés restent relativement modestes. La coalition voit ses rangs grossis par l’arrivée de nouveaux alliés, comme l’Albanie ou la Croatie, qui s’estiment redevables vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois, leur apport risque de ne pas suffire à faire pencher la balance.

Petit à petit, l’Occident augmente la cadence, tandis qu’à l’est, les rebelles s’arment et se renforcent, probablement encadrés par des conseillers techniques (pour un peu, on pourrait se croire revenu aux riches heures de la guerre froide, quand ce doux euphémisme, «conseiller technique», servait pudiquement à définir ces militaires américains, français, britanniques dans un camp, soviétiques ou est-allemands dans l’autre, qui formaient insurrection et contre-insurrection en Afrique, en Asie et jusqu’en Amérique Latine). Les frappes se font plus violentes, les cibles se rapprochent dangereusement du colonel lui-même, la télévision est visée en tant qu’instrument de propagande du régime. Et enfin, depuis peu, on annonce le prochain déploiement d’hélicoptères de combat.

Hélicos de combat sur théâtre d'opérations

La guerre entre donc dans une nouvelle phase. Mais elle semble suivre un scénario auquel il nous a déjà été donné d’assister, il y a très exactement douze ans de cela, au Kosovo, en 1999. A l’époque, l’Alliance Atlantique, déjà, était intervenue officiellement pour protéger des civils théoriquement sans défense des visées sanguinaires d’un dictateur. En l’occurrence, il s’agissait du Serbe Slobodan Milosevic, à qui l’on imputait l’intention d’exterminer la population albanophone de la province irrédente du Kosovo. Le déroulement semble effectivement le même. Le conflit avait commencé par des frappes aériennes limitées sur des objectifs purement militaires, les blindés, les positions de DCA —défense antiaérienne—, les concentrations de troupes. Peu à peu, les bombardements étaient montés en puissance, et l’aviation de l’OTAN s’en était prise aux axes routiers, aux trains, aux ponts, puis à l’immeuble de la télévision d’Etat serbe. Enfin, les Etats-Unis avaient utilisé des bombes au graphite et ciblé des centrales électriques et le réseau énergétique du pays.

Dans le même temps, les médias avaient commencé à proclamer l’arrivée sur le théâtre des opérations des «redoutables» hélicoptères de combat américains Apache. Sur le moment, ces engins sont toujours présentés comme «redoutables». Au printemps 1999, les médias disaient même d’eux qu’ils étaient presque à eux seuls capables de bouleverser la donne sur le terrain. Nous étions alors en avril, et les forces de Milosevic résistaient avec entêtement, faisant le gros dos sous les bombes de l’OTAN, se permettant au passage d’abattre un F-117 furtif, avant de sortir de leurs cachettes pour prendre en écharpe les rebelles albanais qui se hasardaient à découvert. Avec l’irruption de 24 Apache qui, depuis l’Albanie, auraient procédé à des frappes sur les blindés serbes, la guerre était censée changer de visage.

Une entrée en scène bien préparée

L’annonce du déploiement imminent au large de la Libye du Bâtiment de Projection et de Commandement (BCP) Tonnerre de la Marine nationale et du HMS Ocean de la Royal Navy, deux bâtiments porte-hélicoptères embarquant des Tigre côté français et des Apache côté anglais, n’est pas sans nous rappeler cet épisode.

Officiellement, les voilures tournantes de l’OTAN seraient amenées à intervenir parce que les combattants sont désormais trop imbriqués, que ce soit dans le port de Misrata ou ailleurs, et qu’il ne reste plus de cibles bien définies à traiter par l’aviation conventionnelle. L’heure serait donc venue d’envoyer des hélicoptères de combat «casser» les derniers chars en état de marche de Kadhafi. Une fois encore, il est étonnant de constater que Paris et Londres sont seuls en première ligne. Du côté du Pentagone, pas un mot. L’aviation américaine reste bien sûr partie prenante des opérations aériennes en Libye, mais Washington se contente de jouer un rôle en retrait.

Serait-ce pour préparer l’arrivée du Tonnerre et de l’Ocean que les forces de l’OTAN ont, ces derniers jours, pris plus particulièrement pour cibles les moyens navals de la Libye? Cela paraît plausible. Il était certes peu probable que ces navires se risquent à sortir en mer pour aller inquiéter les deux bâtiments et leur groupe d’escorte, surtout dépourvus de toute forme de couverture aérienne, mais du point de vue de l’Alliance, il était plus prudent d’éviter les mauvaises surprises.

Reste à savoir si nous entendrons parler effectivement dans les jours qui viennent des premiers «exploits» des hélicoptères français et britanniques. En tout cas, le recours à ces appareils est toujours difficile, car même s’ils sont puissamment armés et lourdement blindés, ils sont vulnérables à des missiles sol-air portables, lesquels sont extrêmement faciles à déplacer et à dissimuler dans un environnement urbain.

Des monstres à employer avec précaution

La méfiance sera de règle, comme le prouve d’ailleurs l’exemple des fameux Apache du Kosovo. Après avoir eu droit à un battage médiatique sans précédent, les monstres d’acier de Boeing, de près de huit tonnes quand ils sont chargés, se sont retrouvés basés à Rinas, près de Tirana, en Albanie. Et très vite, les ennuis ont commencé. Peu après leur arrivée, le 26 avril, un premier hélicoptère s’écrase au cours d’un «exercice de nuit». Puis, le 5 mai, un second explose en vol, toujours au cours d’une «mission d’entraînement». Et jamais les 22 autres n’entreront en action contre les Serbes. Ce qui n’empêche pas l’OTAN, encore aujourd’hui, d’assurer que leur déploiement a été essentiel. En réalité, après la destruction de deux d’entre eux (que les Serbes prétendent quant à eux avoir abattus), les Apache sont restés sagement à la base, et l’issue du conflit s’est décidée ailleurs, dans les chancelleries et au cours de négociations au couteau avec l’état-major serbe.

Plus près de nous, en 2003, pendant l’offensive américaine en Irak, 33 Apache ont été lancés en fer de lance de la 3e division d’infanterie, contre des unités de la Garde républicaine irakienne dans les faubourgs de Karbala. L’affaire a mal tourné: accueillis par un feu d’enfer de canons antiaériens, de lance-roquettes antichars et d’armes légères de tous calibres, les Apache ont dû se replier en hâte. 30 d’entre eux ont été endommagés, et un abattu.

On le voit, l’emploi d’hélicoptères de combat est complexe. A lui seul, il n’est que rarement susceptible de modifier le cours d’un conflit, même s’il constitue un apport non négligeable en tant qu’appui-feu. D’autant plus que la capacité de nuisance des forces de Kadhafi est incontestable, compte tenu du grand nombre de lance-roquettes et de canons de DCA de 23 mm en dotation dans l’armée libyenne. Alors, l’intervention des hélicoptères français et britanniques signifie-t-elle que l’on entre vraiment dans une nouvelle phase de la guerre de Libye, ou ne s’agit-il que d’un effet d’annonce, un peu comme au Kosovo? Peut-être en saurons-nous plus dans les prochains jours.

Roman Rijka

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Roman Rijka

Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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