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Des Guinéens devant un kiosque à Conakry, décembre 2009. © REUTERS/Reuters Staff
Des Guinéens devant un kiosque à Conakry, décembre 2009. © REUTERS/Reuters Staff

Les médias guinéens sous pression

Barack Obama, le président américain, vient de saluer la Guinée comme un modèle de démocratie. Sauf que, à Conakry, les journalistes ne sont pas du même avis.

«Le président guinéen Alpha Condé est-il un démocrate sincère ou alors un autocrate en puissance », s'interrogeait Le Monde, dans son éditorial du 29 juillet dernier intitulé «Triste Guinée, ou l'espérance déçue de Conakry».

«Plusieurs indicateurs, déjà menaçants, viennent de passer au rouge: […] absence de dialogue avec l'opposition, tergiversations sur le calendrier électoral», poursuit le quotidien français.

Des craintes commencent à être formulées. Des doutes commencent à poindre sur la volonté des nouvelles autorités. L'espoir démocratique qu'avait suscité, en 2010, la première élection libre et transparente de l'histoire de la Guinée, remportée par l'opposant historique Alpha Condé, peut être évalué au regard de la liberté de la presse et d'expression. Depuis début 2011, le tableau est loin d'être rose.

Tentatives d'intimidation

En réaction à l'attentat à l'arme lourde perpétré, le 19 juillet dernier, contre la résidence privée du chef de l'Etat, le Conseil national de la communication (CNC, organe de régulation des médias) a lancé, le 21 juillet, «un appel aux médias, publics et privés confondus, à s'abstenir de tout commentaire pouvant mettre de l'huile sur le feu, pendant cette période très sensible de notre histoire». Cinq jours plus tard, le CNC a tout simplement interdit «à tous les organes d’information publics et privés» d’évoquer l’attentat contre le président Alpha Condé. Une décision qui violait la Constitution du pays consacrant la liberté de la presse comme une liberté fondamentale, et qui revenait à instaurer une censure préalable.

Evidemment, cette mesure faisait tâche au moment où Alpha Condé se rendait aux Etats-Unis, avec ses homologues Alassane Ouattara de Côte d'Ivoire, Mahamadou Issoufou du Niger, et Thomas Yayi Boni du Bénin, pour être salué comme un modèle démocratique en Afrique francophone.

Heureusement, la mesure a été levée. Est-ce à cause de ce voyage à la Maison blanche? Parce que le Quai d'Orsay, par la voix de son porte-parole, Bernard Valero, a publiquement dénoncé cette mesure? Parce que trois associations de la presse locale —l'Association guinéenne des éditeurs de la presse indépendante (Agepi), l'Association guinéenne de la presse en ligne (Aguipel), et l'Union des radios et télévisions libres de Guinée (Urtelgui)— se sont rapidement mobilisées? On ne le sait. Toujours est-il que le CNC a fait machine arrière.

Une transition prometteuse pourtant

En 2010, le processus électoral s'est globalement bien déroulé pour les médias, même si ces derniers ont eu à faire face à quelques incidents. Mais surtout, la période de transition a enregistré des avancées considérables pour la presse grâce à un cadre juridique entièrement révisé. Ainsi le principe de la liberté de la presse a été inscrit dans la Constitution guinéenne. Puis trois lois ont été préparées par la Commission en charge de la communication du Conseil national de transition (CNT).

La première, portant sur la liberté de la presse, consacre la dépénalisation des délits de presse. Le texte prévoit des amendes, parfois lourdes, mais n’impose plus de peines de prison pour les journalistes coupables de délits de presse. La deuxième, portant attributions, organisation, composition et fonctionnement de la Haute autorité de la communication (HAC), prévoit la création d'un nouvel organe de régulation des médias, plus indépendant, comptant davantage de membres et un président désormais élu par ses pairs. Enfin, la dernière loi garantit l'accès à l'information publique.

Ces trois lois ont été promulguées par le général Sékouba Konaté (président de la transition de 2009 à 2010) en juin et en décembre 2010. Pourtant, depuis que le président Alpha Condé a été élu à la tête de l'Etat, aucune n'est encore appliquée.

Des espoirs déjà déçus

Reporters sans frontières s'est efforcée de comprendre les éléments qui empêchent la mise en application de ces textes. Il apparaît que le blocage est consécutif à la fois à une maladresse de rédaction dans l'un des textes, à une erreur de procédure administrative, et surtout à la mauvaise volonté des autorités politiques et judiciaires.

La loi portant création de la HAC prévoit qu'un membre de cette institution soit nommé par le président de l'Assemblée nationale. Or, la Guinée n'a pas encore tenu d'élections législatives et n'a donc pas de président de l'Assemblée nationale. Le texte aurait dû prévoir une disposition transitoire telle que:  

«En l'absence d'Assemblée nationale, le président du Conseil national de transition nomme un membre au sein de la HAC.»

Sans cette disposition transitoire, l'application de la loi se heurte effectivement à un obstacle.

L'application de la loi sur la liberté de la presse, elle, a été freinée par une erreur de procédure administrative. La Cour suprême n'a pas visé le texte avant sa promulgation. Elle aurait pourtant dû le faire et affirmer la conformité de la loi à la Constitution du pays. C'est la marche à suivre pour une loi organique. Pour corriger cette erreur, le secrétariat général du gouvernement a été invité à transmettre les lois, sans délai, à la Cour suprême. Tout le monde attend, mais les autorités ne montrent aucun signe d'empressement. Aujourd'hui, certains observateurs et acteurs du secteur des médias viennent à penser que ces nouvelles lois n'ont aucune chance d'être appliquées.

Quelle place le chef de l'Etat réserve-t-il à la presse locale dans le processus de changement qu'il promet pour la Guinée? Nul ne le sait. Alpha Condé est perçu comme distant, voire méprisant, vis-à-vis de la presse nationale. Il n'a donné aucun signe pour contredire sa réputation et rassurer les journalistes. Au contraire, plusieurs mesures liberticides, prises par le CNC notamment, pèsent comme une menace sur la profession.

La «fragilité du tissu social»

Depuis le début de l'année, les autorités guinéennes utilisent régulièrement l'argument de la «fragilité du tissu social» pour justifier leur méfiance vis-à-vis des médias, voire d'éventuelles mesures répressives. Après avoir suspendu provisoirement la radio Familia pour «troubles à l'ordre public», le CNC a adressé un avertissement à la radio Espace FM, pour «violations répétées à l'éthique et à la déontologie dans son émission Les Grandes Gueules», puis un autre à la station Soleil FM.

En juin, le CNC a suspendu l'hebdomadaire privé Le Défi pour une durée de deux mois pour «manquement à l'éthique et à la déontologie», suite à un commentaire demandant le renvoi du général Facinet Touré du poste de médiateur de la République, pour ses propos dénonçant le monopole économique des Peuls et soutenant leur discrimination politique. Enfin, en juillet, on l'a vu, le CNC a tenté, pendant quatre jours, d'interdire à tous les médias de couvrir le principal fait d'actualité agitant le pays. D'autres incidents, non imputables au CNC cette fois, ajoutent leur part d'ombre au tableau. En avril 2011, plusieurs médias ont été empêchés par les forces de l'ordre de couvrir l'arrivée à Conakry du leader de l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG, opposition), Cellou Dalein Diallo, candidat malheureux à l'élection présidentielle. Fin mai, une dizaine de bérets rouges ont investi les locaux du groupe L'Indépendant - Le Démocrate, à la recherche du directeur de publication, Mamadou Dian Baldé. «Nous avons des questions à lui poser et des comptes à lui régler», auraient lancé les visiteurs, remontés contre un article publié par L'Indépendant et intitulé «Hausse des salaires: les militaires se frottent les mains».

A la Radio télévision guinéenne (RTG), trois journalistes, Marie-Louise Sanoussi, Siré Dieng et Ibrahima Ahmed Barry, ont été évincés, début mai 2011, de la présentation du journal télévisé. A Conakry, on laisse entendre que les journalistes en question ont été sanctionnés pour leur proximité supposée avec l'UFDG et que la décision de les mettre à l'écart aurait été prise au plus haut sommet de l'Etat.

Davantage qu'en 2010, c'est peut-être aujourd'hui que la Guinée se trouve face à un moment décisif de son histoire. Soit il s'inscrit dans une perspective démocratique, soit il effectue un retour en arrière. Aux nouvelles autorités de porter les espoirs du peuple guinéen ou de les décevoir. Concernant la liberté de la presse, tout reste à faire.

Ambroise Pierre

Bureau Afrique de Reporters sans frontières

 

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"Sans une presse libre, aucun combat ne peut être entendu" Dans certains pays, un journaliste peut passer plusieurs années en prison pour un mot ou une photo. Parce que emprisonner ou tuer un journaliste, c’est éliminer un témoin essentiel et menacer le droit de chacun à l’information, Reporters sans frontières, fondée en 1985, œuvre au quotidien pour la liberté de la presse.

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