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Clémentine Parmentier : « … Des instituteurs ne se sentent pas concernés par l'éducation… »

Bénévole français dans une école de Bobo-Dioulasso, Clémentine Parmentier est professionnelle de l'éducation. Titulaire d'une licence de sociologie et spécialiste en science de l'éducation et des pédagogies nouvelles, elle côtoie depuis trois mois des instituteurs de la ville. De sa petite expérience d'institutrice au Burkina, la française retient plus le faible niveau des éducateurs, la croyance de ses collègues à l'existence d'un « enfant africain » qui n'écouterait que le langage de la chicote. Dépassée par les évènements, elle s'est « lâchée » au cours de l'interview qu'elle a bien voulu nous accorder.

Lefaso.net : Que faites-vous au Burkina ?

Clémentine Parmentier : Je suis au Burkina depuis quatre mois. Institutrice bénévole dans une école de Bobo-Dioulasso. J'enseigne avec un binôme burkinabè dans une classe de CM2.

Lefaso.net : Que retenez de votre passage dans cette école ?

Clémentine Parmentier : Plein de choses. J'ai été très surprise de plein de volets de l'éducation dans cette école notamment les affaires de pédagogies vis-à-vis des enfants et la posture des éducateurs professionnels dans cette école qui me semble très problématique.

Lefaso.net : Et quelles sont les anomalies que vous avez constaté, côté pédagogie dans cette école ?

Clémentine Parmentier : La première anomalie et la plus grosse, c'est que la pédagogie est très absente pour ne pas dire inexistante. C'est-à-dire que les enseignants arrivent en classe, considèrent qu'ils ont un troupeau d'élèves qui n'ont ni pensée, ni sentiment, ni quoi que ce soit, qui débitent ce qu'ils ont a débité et point barre. Dès lors que les enfants ne comprennent pas, ils pensent qu'il faut frapper, humilier ou que sais-je encore.

Lefaso.net : Votre avis sur l'utilisation de la chicote ? Interdite au Burkina mais toujours utilisée par des instituteurs qui pensent que les enfants ne peuvent pas apprendre sans cet « outil » ?

C'est quelque chose qui m'a beaucoup surpris. Cela n'existe pas en France, ça a été interdit depuis très longtemps. Ce n'est pas parce que ça n'existe pas en France que c'est bien, je suis loin de penser que la France est un modèle. Mais à mon humble avis, la chicote n'a pas sa place dans une classe.

Lefaso.net : Des mots pour convaincre des enseignants que « l'enfant africain » peut apprendre sans chicote...

Clémentine Parmentier : C'est fou mais des enseignants sont persuadés d'avoir des enfants qui, sans chicote, ne peuvent pas apprendre. Or, c'est totalement faut, on en revient aux difficultés de pédagogie. Si on décide de se plancher un peu sur les problèmes des enfants, évidemment, on va trouver des outils pédagogiques pour pallier la chicote. Moi, je suis bien conscient qu'une classe de 70 élèves c'est difficile à gérer mais il y a des solutions, il y' en a plein. Il faut savoir qu'un enfant est un enfant. Il n'existe pas d'enfant africain, européen ou asiatique. Il suffit juste d'écouter un peu ce qu'ils ont à nous dire à un moment donné. Notre posture d'enseignant c'est aussi de chercher à trouver des solutions pour pallier les problèmes des enfants. Quand un enfant ne comprend pas, il ne fait pas exprès de ne pas comprendre. Donc aller le frapper pour dire qu'il fait exprès de ne pas apprendre, c'est inutile, c'est du vent.

Lefaso.net : Pensez-vous comme certains enseignants que toutes les difficultés d'apprentissage sont imputables aux élèves ?

Clémentine Parmentier : C'est bien sûr là le problème, dire que ces enfants là ne comprennent pas, que c'est enfants sont indisciplinés, c'est cacher un vrai manque de compétence, un refus de remettre en question son propre travail.

Lefaso.net : Votre avis sur le niveau d'ensemble des instituteurs que vous avez côtoyé ?

Clémentine Parmentier : Je ne sais pas si je peux juger le niveau des instituteurs. Mais, ce dont je suis sûr, c'est qu'ils ne sont pas assez formés. Ils ne sont pas du tout conscient des affaires relatives à l'éducation. Et surtout, et ce que je constate et qui est terrible c'est que ça ne les intéresse absolument pas. Ils ne se sentent pas concernés par l'éducation parce que c'est de l'enfance. Ce qui m'a beaucoup marqué dans l'école ou j'ai eu à travailler c'est que l'enfance n'existe pas. L'enfant n'a pas sa place, pour les instituteurs c'est un petit sujet, qui doit obéir, apprendre, ingurgiter ce qu'on a à lui ingurgiter et c'est tout quoi. Mais bon, je pense qu'il y a un vrai problème de formation, le niveau des enseignants est très faible et ils devraient être formés plus longtemps et mieux.

Lefaso.net : Selon vous, quel doit être le niveau d'étude moyen d'un instituteur ?

Clémentine Parmentier : En France, il faut obligatoirement avoir un BAC+5 et après faire un concours d'entrée. Je ne sais pas si c'est trop ou pas pour le Burkina mais en tout cas un BEPC avec quelques années de formation ne permet pas de globaliser ce que c'est qu'une posture d'éducateurs, c'est un vrai problème. Surtout dans les écoles primaires où on ne leur demande même pas le BEPC.

Lefaso.net : Avez-vous rencontré des instituteurs qui n'ont pas le BEPC ?

Clémentine Parmentier : Bien sûr. J'ai rencontré ces instituteurs qui n'ont pas de BEPC et enseignent avec trois manuels scolaires qu'on leur a donné au début d'année. Peut-être qu'ils n'ont même pas entendu le mot pédagogie trois fois leur vie.

Lefaso.net : Vos suggestions de formations continues aux instituteurs qui ont des difficultés dans l'exercice de leur métier ?

Clémentine Parmentier : Je leur demande de continuer, d'avoir le BAC et de continuer en science de l'éducation, ça donne un bon bagage sur le rythme de l'enfant, son développement, la façon dont il voit le monde, sa posture sur l'environnement. Ce qui m'a paru aussi un vrai problème, c'est la posture de la direction. Parce que là non plus dans une école privée on ne demande pas d'avoir de diplôme à un directeur. Or, c'est le cas même par là que tout se joue. Si un directeur est fédérateur, et qu'il demande à ces enseignants d'être professionnel, de bannir la chicote, de passer par autres moyens pour avoir des résultats. Or là, j'ai constaté que c'est la direction qui demande aux instituteurs d'utiliser la chicote pour avoir des résultats.

Interview réalisée par Ousséni Bancé

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