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Protestations de Camerounais lors d'une visite de Paul Biya à Londres, mars 2004 © Jim Watson/AFP
Protestations de Camerounais lors d'une visite de Paul Biya à Londres, mars 2004 © Jim Watson/AFP

Enfin le droit de vote pour les Camerounais de l'étranger

Après la promulgation de la loi les autorisant à prendre part aux scrutins nationaux, les réactions des Camerounais de la diaspora oscillent entre soulagement, méfiance et frustration.

Lors d’une visite à Paris, en juillet 2009, le président camerounais avait promis de régler rapidement les questions de la double nationalité et de la participation des Camerounais de la diaspora aux élections. Deux ans plus tard, Paul Biya tient sa promesse, du moins en partie. Le 13 juillet 2011, l'Assemblée nationale camerounaise a voté une loi qui autorise les Camerounais de l'étranger à prendre part à l'élection présidentielle et aux référendums.

«On avait demandé la participation aux scrutins électoraux et la double nationalité», souligne, déçu, Jean-Baptiste Ngandomane, avocat au barreau de Paris. Pour Pierre Mila Assoute, farouche opposant du président camerounais Paul Biya, résidant en France et candidat à l'élection présidentielle, la loi est plutôt bienvenue:

«Elle répare un tort fait à la Constitution de notre pays qui a réglé depuis longtemps ce problème. Le droit de vote au Cameroun est consacré dans la Constitution qui était violée. Le lieu de résidence du citoyen n’est pas une condition du bénéfice de ce droit. Ce qui se passait avant cette loi est une obstruction administrative, un abus d’autorité. Un simple texte réglementaire aurait suffi à réparer le tort politique causé à nos concitoyens. C’est un juste retour des Camerounais vivant à l’étranger dans la gestion des affaires politiques de la République qui se réalise.»

D'acteurs économiques à acteurs politiques

Alors que la démocratie exige la participation au jeu politique de tous les citoyens d'un pays où qu'ils résident, les expatriés camerounais ont longtemps été relégués au rang de simples observateurs ou d'acteurs passifs de la scène politique camerounaise. Et pourtant, ces immigrés contribuent de façon significative à l'économie et au développement de leur pays.

Il est loin le temps où les sommes qu'ils expédiaient permettaient essentiellement de scolariser des proches ou de satisfaire les besoins de leurs familles. Aujourd’hui, grâce à leurs nombreux investissements, hôtels de luxe, projets immobiliers, PME et PMI poussent dans les principales villes du pays. Leur argent a permis de construire le Cameroun, notamment de nouvelles résidences dans des quartiers chics de Yaoundé (la capitale) ou Douala (capitale économique).

D'ailleurs, lors du Forum économique et commercial avec la diaspora organisé en août 2010 à Yaoundé, le ministère des Relations extérieures du Cameroun a reconnu que le transfert de fonds des Camerounais de l'étranger représente une force pour le développement du pays.

La loi du 13 juillet confère enfin des droits politiques à ceux dont les capitaux contribuent à faire tourner l'économie nationale. Ils pourront désormais entrer dans le processus décisionnel de leur pays.

«Cette loi même mal concoctée aura nécessairement des effets sur la diaspora parce qu'elle pose des balises légales qui permettent de prendre en compte les Camerounais de l'étranger et d'impliquer ceux-ci dans les affaires nationales en leur permettant d'exercer effectivement leur droit de vote et  leurs capacités à agir sur les affaires politiques de leur nation. Cette loi va aussi permettre au système gouvernant de pouvoir mettre à contribution les lobbies de l'extérieur qui leur sont favorables dans les mobilisations politiques électorales», décrypte Eric Mathias Owona Nguini politologue.

Stratégie de légitimation

S'il est vrai que la loi du 13 juillet réconcilie les Camerounais de l'étranger avec leur pays en les remobilisant autour de la construction politique nationale, il est tout aussi vrai qu'elle permet au régime de Paul Biya de construire de manière commode une nouvelle stratégie de légitimation. Ce d'autant plus que la diaspora camerounaise est estimée à près de 4 millions de personnes selon les chiffres publiés par le ministère des Relations extérieures du Cameroun.

4 millions de personnes, c'est plus de la moitié du corps électoral annoncé par Elections Cameroon (Elecam), l'organisme chargé d'organiser les élections. On imagine donc l'impact de cette nouvelle loi qui apparaît comme un acte témoignant de l'ouverture politique du régime de Paul Biya en faveur de la diaspora. Le régime du Renouveau pourrait aussi s'appuyer sur ses scores à l'étranger pour légitimer, sur le plan international.

«Cette réforme législative permet au pouvoir de se construire une image de pouvoir modernisateur qui a su répondre aux doléances des Camerounais de l'étranger qui avaient exprimé […] leur désir de prendre effectivement part aux processus électoraux de leur pays d'origine. Il s'est aussi agi pour le régime Biya de montrer qu'il était capable de s'aligner sur les standards représentés par les pays africains homologues qui permettent à leurs ressortissants basés à l'extérieur de voter. Enfin, il apparaît que le pouvoir de Yaoundé veut utiliser le vote des Camerounais à l'étranger pour s'afficher comme un pouvoir pratiquant la démocratie électorale de manière authentique», analyse Eric Mathias Owona Nguini.

Loi à deux vitesses

Problème, pour la même élection deux lois s'opposent. La première régit l'élection présidentielle sur le territoire camerounais. Elle prévoit qu’Elections Cameroon (Elecam), organisme censé être indépendant mais contesté par l'opposition, organise l'élection et créé les bureaux de vote.

La deuxième, celle du 13 juillet régit la même élection présidentielle à l'étranger mais prévoit que «des bureaux de vote sont créés au niveau des représentations diplomatiques et des postes consulaires, sur proposition du gouvernement». Une pilule bien difficile à avaler au sein de l'opposition camerounaise. Ce qui fait dire à Pierre Milla Assoute qu’il ne s’agit là, ni plus ni moins qu'une tentative de fraude:

«Au Cameroun on nous fait une loi qui stipule que c'est Elecam, une anti-chambre du RDPC (parti au pouvoir, ndlr) qui crée les bureaux de vote. A l'étranger on nous sert une autre loi qui prévoit que c'est le gouvernement qui propose les bureaux de vote. Tout ceci n'est que fraude. Mais le peuple doit contrer la fraude, déjouer le coup d'état électoral qui se prépare. C'est le challenge qui nous attend et nous devons le relever en tant que candidat mais aussi en tant que électeur.»

Les Camerounais de la diaspora craignent eux aussi que cette disposition de la nouvelle loi ne leur permette pas d'exercer leur droit de vote. Les bureaux de votes étant installés dans les ambassades et les consulats, certains redoutent que le régime de Paul Biya ait une totale mainmise sur le processus électoral.

De plus beaucoup se voient déjà écartés une fois de plus, faute de pouvoir se déplacer vers les bureaux de votes. Les représentations diplomatiques et consulaires camerounaises étant souvent inexistantes dans les provinces européennes par exemple.

La double nationalité

La loi votée, reste encore le timing. Les inscriptions aux listes électorales prennent fin le 31 août 2011, soit une quarantaine de jours après son adoption. Le décret d'application a été signé seulement le 8 août.

Si jusqu'ici, c'était le flou total quant aux modalités d'application de cette loi, le décret signé par le président Biya fait savoir que les électeurs camerounais à l'étranger devront disposer d'une carte consulaire en cours de validité. Toute la difficulté sera de mettre à jour les fichiers dans les temps impartis. Rares en effet sont les représentations diplomatiques et les postes consulaires du Cameroun à l'étranger qui tiennent à jour les listes de leurs ressortissants et leur délivrent des cartes consulaires.

L'idée d'utiliser le seul passeport camerounais a été un temps évoquée comme pièce à fournir pour se faire inscrire sur les listes électorales, avant d'être abandonnée. C'eut en effet été la porte ouverte à la fraude. Car, dans la plupart des pays européens, la double nationalité étant autorisée, les étrangers naturalisés gardent le passeport du pays d'origine mais leur titre de séjour leur est retiré. Les Français d'origine camerounaise auraient donc pu être inscrits sur les listes électorales bien que la loi ne les y autorise pas.

Autre problème, certains Camerounais ont officiellement la double nationalité. Par exemple, plusieurs membres du parti au pouvoir et de nombreux sportifs. Ce que décrient les Camerounais d'origine.

«Nous Camerounais nés et grandis au Cameroun, Camerounais dans l'âme, on nous refuse la double nationalité alors qu'on la donne facilement aux joueurs de football qui ne connaissent même pas le Cameroun et n'y ont jamais mis les pieds tout simplement pour qu'ils disputent un match de football, ça n'a pas de sens. Il fût même une époque où à l'ambassade du Cameroun à Paris on nous demandait un certificat d'hébergement lorsqu'on voulait se rendre au Cameroun», raconte Me Ngandomane, qui en a le cœur gros.

Caroline Sapouma

 

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Caroline Sapouma

Journaliste camerounaise, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Cameroun - La diaspora a enfin son mot à dire  Cameroun, l'alternance est-elle possible? (Màj)  Henriette Ekwè, la femme courage du Cameroun 

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