mis à jour le

La dernière une du journal News of the World, le 10 juillet 2011, à Londres. REUTERS/Luke MacGregor
La dernière une du journal News of the World, le 10 juillet 2011, à Londres. REUTERS/Luke MacGregor

Affaire Murdoch: les médias africains font la leçon

Le modèle médiatique occidental n’a plus bonne presse en Afrique, où les journalistes s’interrogent après l’affaire News of the World. Si le scandale illustre une déchéance des démocraties pour certains, d’autres cherchent à en tirer des leçons.

Dès 2005, le tabloïd britannique News of the World (NotW) appartenant au groupe de médias News Corp, propriété de Rupert Murdoch a été pris dans des affaires d'écoutes téléphoniques illégales. Si ce premier scandale avait poussé à la démission du journaliste Clive Goodman ainsi que du rédacteur en chef Andy Coulson, le journal continua sa parution.

Souvent étouffée, l'affaire est relancée plusieurs fois par le quotidien britannique The Guardian, qui révèle le 4 juillet 2011 les écoutes effectuées par le groupe pour récupérer des informations sur une jeune fille assassinée en 2002. Le Premier ministre britannique David Cameron est aussi pris à parti pour ses liens avec Andy Coulson, qui avait rejoint son cabinet peu après sa démission.

Symbole des dérives des rapports entre les grands groupes de médias et la classe politique, l'affaire fait aujourd'hui l'objet d'une enquête judiciaire et le journal NotW a cessé de paraître le 10 juillet 2011. En Afrique, où l'empire Murdoch est moins présent, le scandale révèle avant tout des changements importants pour le paysage journalistique. 

Le journaliste corrompu, une espèce universelle

Dans un article paru sur BBC News Africa, l’écrivain nigérian Sola Odunfa offre un point de vue à charge contre les médias occidentaux qui ont, estime-t-il, perdu leurs valeurs déontologiques et morales, tout comme les médias de son pays. Selon l’écrivain, les médias nigérians sont reconnus pour leur diversité, mais pas pour leur qualité ni la moralité des journalistes. Et pourtant, ces derniers n’ont pas tant à envier à leurs confrères occidentaux.

Le journaliste déplore ainsi une corruption généralisée à différentes échelles, comme au Nigeria où la ministre de l’Information Dora Akunyili avait déclaré lors d’un discours officiel:

«Un homme qui a faim est un homme en colère. Un journaliste qui a faim est un homme dangereux, plus enclin au chantage», arguant que l’argent était  une condition essentielle pour que le journaliste fasse correctement son travail.

Pour le Sud-Africain Joe Latakgomo, dans Times Live, le comportement des journalistes de News of the World est une honte pour toute la profession. Il souligne aussi le problème de leur dépendance face au grand groupe, s'interrogeant sur qui, dans un tel système, est le plus coupable: le journaliste? Le rédacteur en chef? Le propriétaire du journal?

Mugabe et Murdoch: même combat

Odunfa n’est pas le seul à s’interroger sur l’érosion de l’éthique dans les médias, Glenn Ashton, dans un article intitulé «Murdoch, Mugabe, Malema and the Media» et publié sur le site de la Sacsis (The South African Civil Society Information Service) analyse la situation médiatique de l’Afrique du Sud, tiraillée entre une progressive liberté d’expression et le contrôle monopolistique de certains groupes. Les médias y sont dominés par le modèle corporatiste de grands groupes comme Avusa, Independant News Limited, News24 et Primedia accusés par le gouvernement de ne pas être totalement neutres.

Glenn Ashton renvoie aussi au problème d’un autre pays, le Zimbabwe où il considère que l’objectivité journalistique a été remplacée par des «flatteries obséquieuses».

Il compare ainsi le système Mugabe, président zimbabwéen, et celui de Murdoch, car les processus de domination présentent des similarités:

«Au Royaume-Uni, les médias contrôlent le gouvernement; au Zimbabwe, le gouvernement contrôle les médias. L’effet sur la démocratie est le même: effrayant.»

Les deux hommes exercent ainsi la même influence sur le système exécutif, administratif et juridique.

Quelles leçons tirer de l'affaire Murdoch?

Glenn Ashton se sert ainsi de l’affaire Murdoch pour réfléchir sur la réforme du système médiatique en Afrique du Sud, où le gouvernement avait tenté d'instaurer un «tribunal des médias» pour mieux les contrôler. Dans son article «Medias for the masses», l’idée est claire: le chercheur voit la domination de Rupert Murdoch comme un étouffement de la voix du peuple, qui se doit de reconquérir les médias. La solution ne réside pas dans les tribunaux ou dans les lois, mais dans le fait qu’aujourd’hui, les médias sont soumis comme le reste à une exposition de leurs pratiques déloyales:

«De nos jours, quoiqu’il arrive, la vérité finit toujours par sortir. Il suffit d’un SMS, d’un tweet ou d’un clic. De grands groupes comme Murdoch […] sont tellement habitués à manipuler les opinions du prolétariat qu’ils ne tomberont pas sans perdre beaucoup en chemin.»

Le résultat de cette nouvelle donne symbolise, selon le journaliste, un contrôle du média par le citoyen qui permettra de redistribuer les cartes avec une tension entre deux systèmes:

«Les médias alternatifs défient aujourd’hui directement et constamment les médias grand public et leur équilibre».

L’affaire Murdoch suscite ainsi un questionnement sur la refonte des médias, notamment dans les dérives qui suit généralement leur privatisation. La Tunisie, elle-même en pleine réforme de son code de la presse, s’est interrogée sur les leçons à tirer de l’affaire Murdoch lors d’un séminaire organisé entre l’Instance nationale pour la réforme de la communication et la BBC le 1er août.

L’exemple de Rupert Murdoch a été évoqué afin d’insister sur l’équilibre entre médias privés et médias publics, ainsi que la mise en place d’un cadre juridique adéquat qui évite la mainmise économique de grands groupes sur certains médias.

Quant à Joe Latakgomo, la mise à jour du scandale non pas par les autorités mais par un journal comme The Guardian doit inspirer les médias sud-africains et encourager le développement du journalisme d'investigation.

Le déclin des démocraties

L’affaire Murdoch marquerait-elle la fin du modèle occidental, longtemps érigé comme bon exemple à suivre face à la corruption et au clientélisme de certains médias africains?

Pour le journaliste algérien Hocine Bellaloufi, pas de doute possible:

«L’affaire Murdoch illustre le fait que la démocratie, dont les dirigeants occidentaux ne cessent de se gargariser et qu’ils utilisent pour justifier leurs aventures néocoloniales voire purement coloniales, est en danger dans les pays où elle est le mieux ancrée», écrit-il sur dans l’hebdomadaire La Nation.

La cause de ce déclin est due selon lui d'abord à la concentration des médias dans les mains de grands groupes, visible dans de nombreux pays comme l’Allemagne, le Japon, ou encore l’Italie. Les liens intrinsèques avec certains partis politiques qu’ont souvent ces groupes de médias crée une domination politico-économique de ces derniers, qui sont souvent soumis à l’autocensure et moins indépendants.

C’est aussi ce qu’affirme aussi Jonny Steinberg dans son article «Les idoles occidentales chancelantes confirment les soupçons africains». En Afrique du Sud, la fin de la confiance dans une institution a une signification particulière. Pour un pays qui a été colonisé et dirigé par une minorité pendant plus de 300 ans, la suspicion envers le colonisateur est originelle surtout quand il prétend détenir une quelconque expertise. Les Sud-Africains se confortent ainsi dans une attitude de méfiance, assistant à la «déchéance de médias occidentaux» sans broncher.

Déclin ou non d’un modèle politique, l’affaire Murdoch met aussi l’accent sur les dérives d’un système médiatique étranglé par l’argent. Elle semble aussi rétablir un équilibre géopolitique puisque comme le montre Sola Odunfa, le journaliste occidental est en mauvaise posture pour critiquer son homologue africain.

Lilia Blaise

 

A lire aussi

Les médias africains abonnés au mépris

Côte d'Ivoire: une information sous influence

L'ombre de Ben Ali plane sur la presse tunisienne

A Kinshasa, la chasse aux journalistes est ouverte

Lilia Blaise

Journaliste à SlateAfrique

Ses derniers articles: Le lourd poids des traditions sur la femme tunisienne  Jocelyne Dakhlia: «Les jeunes sont la troisième voie politique» en Tunisie  Tunisie: quelle liberté pour quelle expression? 

Afrique du Sud

Justice

En Afrique du Sud, les autorités refusent la libération de Pistorius et piétinent la justice

En Afrique du Sud, les autorités refusent la libération de Pistorius et piétinent la justice

Rugby

Malgré les polémiques, l'équipe d'Afrique du Sud compte de plus en plus de joueurs de couleur

Malgré les polémiques, l'équipe d'Afrique du Sud compte de plus en plus de joueurs de couleur

Inégalités

L'ascension du seul milliardaire noir sud-africain est chargée de symboles

L'ascension du seul milliardaire noir sud-africain est chargée de symboles

Algérie

AFP

En Algérie et dans le reste du Maghreb, des tabous freinent le don d'organes

En Algérie et dans le reste du Maghreb, des tabous freinent le don d'organes

AFP

Crash d'Air Algérie en 2014: la compagnie Swiftair mise en examen en France

Crash d'Air Algérie en 2014: la compagnie Swiftair mise en examen en France

AFP

Un écrivain humilié

Un écrivain humilié

journalisme

Sexualité

Au Sénégal, la presse contribue au sentiment antihomosexuel

Au Sénégal, la presse contribue au sentiment antihomosexuel

AFP

Soudan du Sud: sous les menaces, un pilier du journalisme jette l'éponge

Soudan du Sud: sous les menaces, un pilier du journalisme jette l'éponge

AFP

Affaire Mohammed VI: deux journalistes français toujours en garde à vue

Affaire Mohammed VI: deux journalistes français toujours en garde à vue