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De la fumée s'élève au-dessus de la ville soudanaise d'Abyei attaquée par Khartoum, le 23 mai. REUTERS/Ho New
De la fumée s'élève au-dessus de la ville soudanaise d'Abyei attaquée par Khartoum, le 23 mai. REUTERS/Ho New

La guerre reprend ses droits au Soudan

Les autorités de Khartoum ont envahi la ville d'Abyei, frontalière avec le Sud-Soudan qui a voté pour son indépendance. Une transition particulièrement délicate.

«Nous sommes en guerre.» Vendredi 20 mai, devant les habitants de Juba, la capitale du Sud-Soudan, Taban Deng Gai, le gouverneur de l’Etat de l’Unité, situé au nord de ce pays en gestation né de la séparation avec le régime de Khartoum, n’a pas mâché ses mots lors d'une conférence sur le développement du Sud-Soudan, rapporte The New Sudan Vision.

«Beaucoup d’entre nous à Juba ne se préoccupent pas de ce qui se passe dans les autres Etats. D’une manière générale, ils ne croient pas que nous sommes déjà en guerre.»

Et d’ajouter de façon dramatique: «Au moment même où je vous parle, des combats ont lieu dans l’Etat de l’Unité et Abyei», région limitrophe. Les propos du gouverneur Deng n’ont pas été démentis par les événements qui ont suivi au cours du week-end.

Des pièces d’artillerie, des dizaines de tanks et des milliers de soldats. Samedi 21 mai, Khartoum a employé les gros moyens pour envahir Abyei, ville située à la frontière entre le Soudan et le Sud-Soudan. L’attaque terrestre a succédé à un bombardement aérien la veille et Khartoum a déclaré avoir agi en riposte à une embuscade menée par les forces du Sud-Soudan le 19 mai, qui a fait 22 tués parmi les troupes de Khartoum. Lors de l'attaque contre Abyei, quatre bombes ont touché une enceinte des Nations unies et deux Casques bleus égyptiens ont été blessés.

Une situation extrêmement volatile

Marqué par des décennies de guerre civile opposant le nord et le sud et des coups d'Etat successifs, le Soudan s'est engagé depuis 2005 dans un accord global de paix appuyé par la communauté internationale.

A présent, le territoire est officiellement coupé en deux à la suite du référendum de janvier 2011 organisé dans le sud du pays. Les habitants y ont voté pour la séparation. L’indépendance officielle du Sud-Soudan devrait être proclamée le 9 juillet 2011. D’ici là, les pourparlers bilatéraux ont été suspendus.

En vertu de l’accord de paix de 2005, la zone frontalière d’Abyei et sa région jouissent d’un statut particulier: une gestion par une administration mixte. Cette région est riche en pétrole et elle doit prochainement se prononcer sur son autodétermination: être rattachée au Sud-Soudan ou rester sous l'autorité de Khartoum. La région d'Abyei représente l’un des points d’achoppement majeurs entre le nord et le sud. Ayant pris militairement le contrôle d'Abyei, Khartoum a annoncé prendre désormais seul la gestion de la ville.

«Il faut créer un Conseil de guerre», a déclaré dès vendredi 20 mai le gouverneur Taban Deng Gai face à l'attaque des forces du Soudan. Ce conseil comprendrait les ministres de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, des Finances du Sud-Soudan, a-t-il précisé. Ce conseil s’occuperait des besoins de l’armée et des agences de sécurité ainsi que d’informer la population de la situation et de mobiliser la communauté internationale.

Deng n’a pas été tendre. Il a dénoncé un manque de solidarité nationale au Sud-Soudan. «Il y a des gens qui n’arrêtent pas de dire, non, non, laissons Abyei en dehors de la Constitution du Sud-Soudan parce que nous risquons d’entrer en guerre avec le nord Soudan.» Et de répondre que la guerre a commencé depuis un an. «Que vous le vouliez ou non, vous êtes déjà attaqués.»

Les Nations unies malmenées par Khartoum

Désappointé par l’attitude de ses compatriotes sud-soudanais, le gouverneur Deng pourrait se consoler de la réaction de la communauté internationale.

Dans une déclaration officielle le 22 mai, «les membres du Conseil de sécurité des Nations unies appellent le gouvernement du Soudan à cesser ses opérations militaires et à se retirer immédiatement d’Abyei et ses environs», qualifiant cette agression de violation grave de l’accord de paix de 2005. Le secrétaire général Ban Ki-moon s’est dit «profondément inquiet pour la sécurité de la population civile de la région, dont la grande majorité a été obligée de fuir les combats». Il s’est également prononcé en faveur d’une poursuite en justice des auteurs de l’attaque contre les Casques bleus sur le terrain sous mandat de la Mission des Nations unies au Soudan (UNMIS).

Le courant ne passe pas avec le régime du président Omar el-Béchir. Pire, ce dernier semble vouloir rompre le dialogue. «Les autorités de Khartoum ont snobé les réunions avec la délégation du Conseil de sécurité des Nations unies», titre The Sudan Tribune. Le vice-président soudanais, Ali Osman Tha, et le ministre des Affaires étrangères, Ali Karti, ne sont pas allés à leur rendez-vous avec les ambassadeurs américain, français et russe aux Nations unies. Ali Osman n’a même pas pris la peine de motiver son absence. Pour The Sudan Tribune, c'est «le signe des tensions entre Khartoum et la communauté internationale».

D'autres initiatives diplomatiques sur la situation au Soudan se tiennent au niveau régional, avec le Kenya, l'Ethiopie et l'Ouganda, tous trois frontaliers du Soudan et parrains de l'accord de paix. Le président de l'Ouganda, Yoweri Museveni, a reçu le président du Sud-Soudan, Salva Kiir, au cours du week-end, rapporte le ministre ougandais des Affaires étrangères, Okello Oryem, au quotidien de Kampala Daily Monitor. Oryem craint les conséquences du conflit sur l'ensemble de la région:

«En matière de diplomatie, il faut regarder un problème dans un contexte plus large et le conflit présent risquerait d'avoir un lien direct sur le Kenya et l'Ouganda à cause des réfugiés qui fuiraient et la possibilité que des gens armés ne profitent de la situation.»  

De Nairobi, l'hebdomadaire The East African constate que la situation est au bord de l'explosion et s'interroge avec appréhension sur son évolution. «A deux mois de la proclamation de la République indépendante du Sud-Soudan, des questions cruciales post-référendum doivent à présent être abordées, ouvrant la perspective d'un nouveau cycle de conflits entre le nord et le sud. Les experts poltiques et de sécurité affirment que toutes ces questions, principalement la frontière nord-sud, le référendum d'Abyei, la citoyenneté, les revenus pétroliers ou la dette extérieure, risquent de faire échouer les chances d'une transition pacifique.»

Philippe Randrianarimanana

Philippe Randrianarimanana

Philippe Randrianarimanana est Franco-malgache, il est spécialiste de Madagascar et la Russie.

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