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Des hommes tentent de rapiécer leurs tentes à Cité Soleil, Haïti, le 4 août 2011. REUTERS/Swoan Parker
Des hommes tentent de rapiécer leurs tentes à Cité Soleil, Haïti, le 4 août 2011. REUTERS/Swoan Parker

Emily, dernier souci des sans-abri haïtiens

Même si les autorités redoutent des inondations, la population reste concentrée sur les difficultés du quotidien.

«L'opinion internationale a toujours les yeux rivés sur Haïti lorsqu'un désastre se prépare». A l'image de Maryse, habitante du quartier de Pacot, à l'est de Port-au-Prince, beaucoup d'Haïtiens ironisent en observant l'attention internationale subitement portée, de nouveau, à leur pays.

Certes, les conséquences du passage d’Emily sur l'île pourraient s'avérer catastrophiques, et ce même si la tempête s’est transformée en dépression jeudi 4 août. Les autorités redoutent des inondations, des coulées de boue, et surtout, la résurgence du choléra, dans un pays où l'accès à l'eau potable reste compliqué —et cher— pour les 630.000 personnes qui vivent encore sous les tentes, 18 mois après le séisme qui a traumatisé les Haïtiens.

La tempête tropicale Emily a perdu beaucoup de puissance après avoir frappé les montagnes du sud de l’île, mais les autorités préfèrent maintenir l'alerte rouge. Près de 12.000 Casques bleus et 6.000 brigadiers restent mobilisés, ce 5 août, à travers le pays.

Le directeur général du ministère de la Santé, Gabriel Thimothé, insiste sur les priorités de l'Etat, mobilisé «aux côtés de l'OMS [Organisation mondiale de la Santé, ndlr]»: distribuer gratuitement de l'eau potable dans les camps, éviter les contaminations et le débordement des latrines dans un pays où la gestion des déchets reste problématique, voire inexistante.

Un numéro, le *300, est toujours à la disposition des Haïtiens, qui peuvent signaler «tout problème lié au passage d'Emily», explique-t-il en créole, au cours d'une conférence de presse donnée au Centre opérationnel d'urgence nationale, dans le quartier de Delmas 2, à Port-au-Prince.

Si beaucoup d’Haïtiens ont les yeux moins rivés sur le ciel caribéen que les médias internationaux— «ce n'est qu'un peu de pluie», commente un Port-au-Princien avec un large sourire— c'est parce qu'ils font déjà face, au quotidien, à des difficultés terribles.

«Ici, en Haïti, on a la culture de la misère», lâche, amer, Ralph Joseph, étudiant en sociologie. Pour s'en convaincre, il suffit de faire un pas hors du Centre où les humanitaires et les membres de la Protection civile, reconnaissables à leur tee-shirt orange, gèrent la crise, les yeux rivés sur une carte de la Nasa pour suivre la progression d'Emily.

En effet, ce jeudi 4 août, à Delmas 2, tout près du parc Jean-Marie Vincent où se trouve un des plus grands camps de sinistrés de Port-au-Prince, des coups de feu ont été entendus.

«C’est sporadique, ça arrive en moyenne trois jours par semaine, explique, pas stressé, le seul policier présent pour surveiller à ce moment-là le Centre. Des bandits tirent des coups de feu pour intimider les gens. Attendez 10 minutes avant de partir et roulez aussi vite que vous pourrez, sans vous arrêter», conseille-t-il aux journalistes venus couvrir la conférence de presse.

Une vingtaine de personnes se sont réfugiées derrière la grille d'entrée du Centre en entendant les coups de feu. Parmi elles, Augustine, une jeune mère, son bébé dans les bras, ne veut pas rentrer dans le camp où elle vit juste à côté, à cause «des bandits» qui terrorisent quotidiennement les habitants. Elle et son amie ont à peine réparé leurs tentes en vue du passage d’Emily, faute de moyens. Pour le moment, le risque d’inondations reste leur dernière préoccupation.

Même discours un peu plus tard dans la soirée, alors que le vent se lève sur le camp de Canapé vert, à l'est de Port-au-Prince, avec Joseph, un pasteur de 49 ans, qui vend des couronnes funéraires pour survivre. Il a construit lui même sa tente, achetant 500 gourdes (soit dix euros) chacune des 5 bâches beiges estampillées du nom de l'agence d'aide américaine, Usaid.

Des bâches normalement données gratuitement aux sinistrés après le séisme du 12 janvier 2010, mais dans les faits revendues très chères aux plus pauvres, à deux pas d'ici. Un vieil ordinateur retourné sur la terre battue fait office de chaise, tandis que le mur est constitué d'une porte de casier de vestiaire en métal, attaché à des branches grâce à quelques bouts de scotch.

«Je n'ai pas les moyens de me préparer à la tempête. Nous avons juste bien attaché la tente», lance-t-il, déplorant au passage «l'absence, l'abandon des autorités».

Dans chaque camp de sinistrés, après le 12 janvier, des comités ont été mis en place, réunissant des volontaires près à nettoyer les latrines et les débris, aider les déplacés, faire le lien avec les autorités. Le responsable du comité du camp de Canapé vert, Richardson Joulienne, nous montre le seul «équipement» qu'il possède pour faire face aux inondations: des gilets fluorescents.

Le président Michel Martelly a demandé aux habitants des zones les plus basses de la capitale, située sur des collines, de se réfugier sur les hauteurs. Le camp de Canapé vert est au creux d’une cuvette mais «les gens ont du mal à laisser leur habitation tant qu'ils n'ont pas vu la pluie», regrette le responsable de 33 ans. L'information leur parvient pourtant, en créole, par la radio, ou par le bouche-à-oreille.

Partir, tous en rêvent ici, mais où? «Nous ne savons pas où aller, et nous avons peur de ne pas retrouver nos tentes, nos objets», confie Anouza, 27 ans, mère de 3 enfants, en nous montrant la toile de sa toute petite tente bleue déchirée.

Comme elle, la centaine de familles présentes ici n'ont pas les moyens de se reloger et sont condamnées à vivre sous des toiles de tente, y compris l'été, lorsque les températures avoisinent les 40 degrés.

Entre 200 et 300 sites d’urgence seraient disponibles pour accueillir les sans-abri dans le cas d’évacuations forcées par les équipes de la Protection civile. Mais la liste n’est pas finalisée:

«Des inspections sont en cours dans ces lieux depuis le séisme du 12 janvier 2010, mais leur disponibilité n’est pas confirmée», détaille Stefania Trassari, membre de l’Ocha.

Ce qui fait évidemment douter de l’efficacité des interventions d’urgence.

Entre 30.000 et 50.000 personnes pourraient y trouver un abri en cas d’inondations. Des mesures insuffisantes pour les sinistrés rencontrés, qui préfèrent ironiser sous leur toile de tente. Ici, un proverbe explique que quand une tempête s’approche d’Haïti, elle regarde le pays d’un œil, se dit «ha, je suis déjà passé ici», et décide alors de changer de direction.

Giordano Cossu et Elodie Vialle

 

Cet article a d'abord été publié sur Youphil

 

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