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Henriette Ekwè avec Michelle Obama et Hillary Clinton lors de la remise du prix à Washington le 8 mars. REUTERS/Kevin Lamarque
Henriette Ekwè avec Michelle Obama et Hillary Clinton lors de la remise du prix à Washington le 8 mars. REUTERS/Kevin Lamarque

Henriette Ekwè, la femme courage du Cameroun

Journaliste, femme politique, militante pour la démocratie et les droits de l'homme, Henriette Ekwè est la seule Africaine à recevoir le prix du courage féminin décerné par le département d'Etat américain.

Henriette Ekwè, 62 ans et trente ans de combats. Combats pour la démocratie, combats pour les droits de l'homme, combats pour la liberté de la presse aussi. Pour comprendre la militante, petit retour en arrière, dans les années 1970. Etudiante en France, elle devient membre de la Fédération des étudiants d'Afrique noire (FEANF). L'étudiante intègre également le Manifeste africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem). C'est là que naît la militante.

Quelques années plus tard, en Angleterre où elle décroche un boulot d'enseignante, elle rencontre des partisans de l'African National Congress (ANC) comme Thabo Mbeki, l'ancien président sud-africain à l'époque responsable du bureau de l'ANC en Grande-Bretagne. Rencontres décisives car c'est là que naît la journaliste, qui fait ses premiers pas dans le journal de l'ANC, Voice of Women.

Le retour au Cameroun, son pays natal, se fait en février 1983 juste après l'accession de Paul Biya au pouvoir. La jeune militante rentre au pays pleine d'espoir. Le changement de régime entraîne un vaste mouvement de retour des cadres camerounais de 1983 à 1985, Henriette Ekwè est de ceux-là. Rentrée au pays, elle va connaître une riche carrière de journaliste, mais pas seulement.

Nom de code Nyangon

Au Cameroun, Henriette Ekwè milite et travaille pour le journal de l'Union des populations du Cameroun (UPC). C'est encore l'époque où ce parti nationaliste, qui avait lutté pour l'indépendance du pays, est interdit par les autorités. Le journal est partisan, forcément. Ce qui est loin de plaire au régime en place qui n'hésite pas à utiliser les moyens forts pour s'imposer. Pendant la dictature du parti unique, ceux qui militent pour la démocratie risquent «la torture, la déportation», explique Henriette Ekwè: «J'ai connu la solitude et j'ai dû plonger souvent, j'ai été arrêtée, torturée, détenue au secret et traduite devant le tribunal militaire.» Comme beaucoup d'autres.

Plusieurs camarades de combats de la militante ont perdu la vie, d'autres en porteront les stigmates toute leur vie. Comme Rithé Ngallé, hémiplégique depuis 1980 après avoir été torturée. Une autre, Bernadette Ndoutou, a perdu sa fertilité après avoir été torturée à l'électricité dans ses parties intimes.

Mais rien n'y a fait. Henriette Ekwè ne lâche pas. Plus les mesures d'intimidation augmentent, plus elle développe des stratégies pour se protéger et continuer ses combats. D'abord, elle entre en clandestinité pendant plusieurs années. Puis se trouve un nom de code: Nyangon.

Avec ses compagnons de lutte, ils se battent pour obtenir l'avènement du multipartisme et de la démocratie au Cameroun.

Après l'avènement du multipartisme en 1990, son combat ne s'arrête pas. Elle est également au devant de toutes les révoltes. En 1991, lors des opérations «villes mortes», elle réclame la tenue d'une conférence nationale souveraine. En février 2008 lors des marches contre la vie chère et en février 2011 pour honorer les martyrs de 2008, elle est dans les rangs.

Des conflits avec Transparency International

Alors que le Cameroun est classé parmi les pays les plus corrompus au monde, elle lutte pour terrasser cette hydre à mille têtes. Elle crée avec d'autres une antenne camerounaise de l'ONG de lutte anticorruption Transparency International. Ce qui va également lui valoir plusieurs procès et plusieurs condamnations, dont de lourdes amendes.

«J'en ai été plus ou moins virée pour des connivences politiques. A l'époque, j'étais journaliste éditorialiste dans un journal privé. J'étais en procès avec un ministre des Finances aujourd'hui derrière les barreaux sur un dossier qui concernait son passage à la direction des impôts.»

Elle constate de nombreux «dysfonctionnements» dans l'organisation internationale. Elle explique que Transparency International Cameroon taisait quasiment tout ce qui se passait dans le pays: «On ne faisait aucun rapport, tous les rapports venaient de Berlin.» L'organisation devait par exemple publier un rapport relatif à l'article 66 de la Constitution camerounaise sur l'obligation qu'ont les candidats à l'élection présidentielle de déclarer leurs biens, et le rapport n'a jamais été publié.

En avril 2002, l'assemblée générale qui se tient à Accra, au Ghana, a pour objectif le rapatriement de l'argent détourné sur le continent. Pendant les discussions avec les avocats du Nigeria en vue du rapatriement de l'argent de Sani Abacha, l'ancien président nigérian, «le président de Transparency International Cameroon s'est insurgé contre, car il était l'avocat de la famille Abacha». L'image du Cameroun n'en a été que davantage écornée.

Elle sera présidente de l'ONG de lutte contre la corruption pendant tout juste trois mois. Elle quittera définitivement l'organisation et se consacrera à ses autres combats.

Réception d'honneur à la Maison Blanche

Ce 8 mars 2011, Henriette Ekwè est la seule Africaine à recevoir, à Washington, le Prix du courage féminin (International Women of Courage Awards) du secrétariat d’Etat américain. Elle le reçoit des mains de Hillary Clinton en présence de Michelle Obama, qui donnera une réception en l'honneur des lauréates à la Maison Blanche.

Elle «a été choisie en raison de son courage exceptionnel, son engagement et son leadership dans la promotion de la démocratie, de la transparence, des droits de l'homme et l'Etat de droit au Cameroun», confie Robert Jackson, ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun.

Ce 8 mars, le drapeau camerounais a flotté très haut à Washington. Mais aucunes félicitations, aucun encouragement des autorités camerounaises.  

«Le gouvernement camerounais considère que ce prix est un prix qui a été reçu contre eux parce qu'on parle des droits de l'homme. Mais c'est vrai qu'il y a des problèmes de droits de l'homme au Cameroun. C'est vrai qu'en 2008, des jeunes sont descendus dans la rue en chantant l'hymne national et en protestant contre la vie chère. Et qu'est ce qu'on a fait? On a tiré sur ces jeunes. C'est une troupe d'exception qui a été envoyée ce jour-là, le BIR [Bataillon d'intervention rapide, ndlr] qui est dressé à tuer», regrette-t-elle

Le 23 février, deux semaines tout juste avant la remise de son prix à la Maison Blanche, alors qu'elle s'apprêtait à participer à une manifestation organisée pour honorer la mémoire des martyrs de février 2008, Henriette Ekwè est arrosée par un canon à eau. Pour elle, la bataille pour les libertés et la démocratie est loin d'être terminée. «Le combat n'est pas gagné, il continue plus que jamais. Ce combat-là, c'est un combat que nous devons mener jusqu'à la mort.»

Caroline Sapouma

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Caroline Sapouma

Journaliste camerounaise, spécialiste de l'Afrique.

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