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Un vent mauvais

Faudra-t-il attendre des siècles pour que l'ensemble des historiens français parle sans tricher de la conquête de l'Algérie ? Pour que les médias cessent, sous prétexte de condamner l'islamisme, de calomnier l'islam ? On en est loin, très loin, aujourd'hui, et l'on assiste même, sur le plan idéologique, à une véritable régression. Faisant fi des travaux remarquables et d'une totale objectivité d'un groupe d'historiens - Sylvie Thénot, Pierre Blanchard, Gilles Manceron, Olivier de Le Cour Grandmaison - voici qu'un de leurs collègues, Daniel Lefeuvre, prétend démontrer que la conquête de l'Algérie, telle qu'on la présente, n'a jamais eu lieu. Certes, l'armée française l'a bien envahie, et férocement : entre 1830 et 1872, selon les recensements, 875 000 Algériens sont morts. Tous massacrés ? Nullement, objecte l'auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale (1): si les «escarmouches» ont bien fait des morts, la famine, les maladies, les épidémies, les razzias, y compris celles de l'émir Abdelkader, souligne-t-il, en ont fait bien plus: les «repentants» n'en parlent jamais, dit-il. Les enfumades ? Oui, répond-il, il y en a bien eu, mais pas plus de cinq (sic!) et, avant d'être «enfumés», les villageois étaient invités à se rendre... Au demeurant, insiste-t-il, les rapports entre nations n'étaient pas tendres à l'époque : en 1913, les Balkans s'enflamment et les Grecs incendient tous les villages bulgares qu'ils rencontrent sur leur chemin. Nier certaines pratiques ou les relativiser - la torture, par exemple : «Les officiers des Bureaux arabes n'y ont jamais eu recours» et pendant la guerre d'indépendance, «de nombreux officiers ont su dire non» -, citer longuement les actes de barbarie commis par d'autres pays, telle l'extermination des juifs par les nazis, ergoter sur les bilans des combats : loin de cerner l'objet de son étude et d'en dévoiler la nature  propre, D. Lefeuvre s'efforce d'en démontrer l'inexistence et dilue la spécificité du fait colonial en l'assimilant aux conflits qui, au XIXe et XXe siècles, opposèrent tant de pays. Un retardataire, ce D. Lefeuvre qui ne veut rien comprendre de la colonisation et de l'horreur qu'elle a représentée pour ceux qui l'ont vécue au quotidien, ou le précurseur d'un négationisme qui, par ignorance ou déni, se manifeste chez beaucoup de Français et même chez d'anciens colonisés, qui ont déjà oublié ce qu'était «le temps de la France» ? Il est trop tôt pour répondre, même si une certaine façon de parler de l'islam, des immigrés et du présent des pays arabes ne prédispose pas à l'optimisme, pire, stupéfie par son aveuglement, sa bêtise, sa haine. «Un vent mauvais souffle sur notre pays depuis de nombreuses années», estime le vice-procureur de la République de Castres, Philippe Mao, mais jusqu'à présent, seul un groupe restreint d'intellectuels s'enivrait des odeurs nauséabondes qu'il répandait : un Alain Finkielkraut, par exemple, pour qui Le Pen est «l'homme politique français des trente dernières années qui a eu le plus souvent raison», un Michel Houellebecq qui injurie l'islam, un Pascal Bruckner qui dénonce «la tyrannie de la pénitence» des élites pensantes. A cette minorité, fière d'être anti-beurs, anti-Arabes, antimusulmans s'ajoutent désormais tous ceux qu'un journaliste, Sébastien Fontenelle, appelle, dans un brillant pamphlet, des «briseurs de tabous (2)». Des intellectuels qui, sous prétexte de parler vrai, se livrent à «une logomachie où la détestation de l'autre se pare des atouts d'une prétendue véridicité». Quotidiens, hebdomadaires leur ouvrent largement leurs colonnes et deviennent à leur tour les relais d'un discours raciste. Directeur tantôt du Nouvel Observateur, tantôt de Libération, un Laurent Joffrin, tartuffe parmi les tartuffes, recommande, par exemple, que «les mesures de contrôle de l'immigration» soient «modérées, mais contraignantes néanmoins», car l'immigration, à court terme, est «une épreuve» pour les Français, un Christian Barbier, directeur de L'Express, estime que «les Occidentaux pourraient aider les musulmans à allumer la lumière au sommet de leurs minarets», un Jean Daniel qui prédisait à François Mitterrand que le clocher de son affiche électorale serait bientôt «entouré par deux minarets», accuse «la connivence secrète des musulmans avec les terroristes même quand ils les dénoncent publiquement» - tout musulman est donc un terroriste en puissance - un Michel Onfray qui, en devenant un notable, a renoncé à tout discours intelligent et, comme ses confrères, se répand en stupidités sur l'islam, un Bernard-Henri Lévy estime qu'il faut «se garder de tout amalgame entre l'islamisme et la religion musulmane», mais ajoute aussitôt qu' «il est urgent de traiter sans langue de bois (et sans tabou, par conséquent) la maladie de l'islam(3)». Illusion d'optique : ce sont les «grands» médias français et la quasi-totalité des intellectuels médiatiques, sans oublier les autres, qui sont malades de l'islam, malades des Arabes, malades de l'immigration, malades aussi de leur mauvaise foi et de leurs reniements et qui, à longueur d'articles et de livres, soufflent sur ce pays «un vent mauvais».   -1 -  Champs , édition Flammarion, 2008 -2 -  Les briseurs de tabous, La Découverte, Paris, 2012 -3 - Toutes ces citations sont extraites des Briseurs de tabous, de Sébastien Fontenelle.  

El Watan

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