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«L’Algérie a besoin d’un vrai changement, amorce d’une IIe République»

Abdesselam Ali-Rachedi estime que le système «est à bout de souffle» et que si le statu quo est maintenu, l'Algérie «ira fatalement droit dans le mur, à cause de la gabegie et de la fuite en avant des gouvernants». D'où l'urgence, préconise-t-il, d'«une période de transition de deux ou trois ans au moins pour jeter les bases d'une vraie démocratie, avant le recours aux urnes».  - Quelle est l'incidence politique de l'absence du chef de l'Etat, suite à sa maladie, d'autant que moins d'une année nous sépare de l'élection présidentielle ?   En théorie, le Parlement aurait dû proclamer l'état d'empêchement en application de l'article 88 de la Constitution. Comme l'Algérie n'est pas un Etat de droit, cela ne s'est pas fait. Du reste, la Constitution est constamment violée dans plusieurs de ses dispositions. De plus, des pouvoirs de fait, non prévus par la Constitution, interfèrent souvent avec le pouvoir légal et, dans bien des cas, parviennent à imposer leur volonté. Le terme  «décideurs», dont la paternité revient au regretté Mohamed Boudiaf, ou celui de «cabinet noir», inventé par le défunt M'hamed Yazid, rendent plus ou moins compte de cette réalité. Dans les faits, il n'y a pas de blocage, car le pouvoir réel n'est pas empêché. Mais d'un point de vue purement formel, on peut considérer que l'absence du Président a une incidence négative sur la continuité des affaires de l'Etat, d'autant plus que la fonction de chef de gouvernement a disparu avec la dernière révision constitutionnelle. Quant à la question de l'élection présidentielle, elle n'angoisse que les tenants du statu quo. En effet, le pouvoir réel répugne à agir dans la précipitation et veut se donner le temps de dénicher son futur champion, de faire sa promotion et de le faire élire à la tête de l'Etat.   - Au bout de trois mandats présidentiels, l'Algérie ne semble pas voir le bout du tunnel. Quel constat faites-vous de l'état du pays ?   L'écrasante majorité de la population algérienne est née après l'indépendance et ne se reconnaît plus dans la classe dirigeante issue de la guerre de Libération. De plus, ces dirigeants sont aujourd'hui âgés et parfois très malades. La légitimité historique, le discours nationaliste et populiste, le recours abusif à l'islam comme ressource politique sont des formules usées, devenues contre-productives par la force des choses. Le régime, replié sur lui-même, ne comprend absolument rien aux enjeux induits par la mondialisation au plan économique et au plan de l'information. La jeunesse algérienne aspire à la liberté, à la modernité et à vivre sa vie pleinement, sans le carcan des interdits d'un autre âge. Surtout, plus prosaïquement, les jeunes, garçons et filles, ont besoin de travailler et de disposer d'un logement, comme tous les jeunes de par le monde. Or, l'économie de rente et le recours systématique à l'importation sont des obstacles insurmontables pour l'émergence d'une économie productive, créatrice de richesses et d'emplois. En dépit d'une embellie financière historique, la situation du pays est catastrophique. Si les choses continuent ainsi, l'Algérie ira fatalement droit dans le mur à cause de la gabegie et de la fuite en avant des gouvernants qui, au lieu de répondre aux aspirations légitimes de la population à la liberté et au bien-être, ont cru qu'ils pouvaient durablement acheter la paix sociale avec l'argent du pétrole. Un seul chiffre suffit à caractériser l'impasse budgétaire : selon les données officielles, en 2012, le budget de fonctionnement a absorbé l'équivalent de 67 milliards de dollars, soit un peu plus que le niveau des exportations pétrolières. Le déficit global du Trésor, pour la même année, atteint le taux abyssal de 21% du PIB, contre une norme universelle de 3%. Quant à l'inflation, avec plus de 9%, elle dépasse allégrement les 2% communément admis. Ajoutons à cela un taux de chômage officiellement autour de 10% et qui a conduit les chômeurs du Sud à s'organiser pour réclamer bruyamment des emplois. Le système est donc globalement dans l'impasse et le statu quo n'est plus tenable, sauf à prendre le risque d'un effondrement générateur de chaos qui pourrait remettre en cause la souveraineté nationale. Certes, l'Algérie a été épargnée jusqu'ici par ce que la presse a qualifié de «Printemps arabe». Mais croire que l'Algérie est définitivement à l'abri est une vue de l'esprit. Or, ces soi-disant printemps ne débouchent, en définitive, que sur la prise de pouvoir par des islamistes labellisés modérés et ouvertement alliés de l'Occident.   - Depuis quelques mois, la chronique nationale vit au rythme de scandales de corruption. Comment en est-on arrivé à ce niveau inquiétant de prédation ?   Faut-il s'en étonner ? La corruption est une constante des économies de rente. La rente de situation dont on bénéficie par la proximité avec le pouvoir n'a pas d'autre but que de détourner une partie de la richesse collective à son profit. Il n'y a pas de remède à la corruption tant que le système est ce qu'il est. Un Etat de droit, une économie de marché productive et l'égalité des citoyens en droits, devoirs et dignité sont les meilleurs garants contre la corruption. Concernant les scandales médiatisés ces derniers temps, il ne faut pas être dupe. Il ne s'agit pas ici de prétendues opérations mains propres, mais d'un épisode de la lutte de clans.   - En raison d'une vie politique plombée et à la veille de l'échéance présidentielle, la succession ne risque-t-elle pas, encore une fois, d'être organisée à l'intérieur du système et par lui ?   C'est ce que voudraient les partisans du statu quo. Reconduire le système pour garantir les privilèges indus d'une caste prédatrice. Mais il me semble que le système est à bout de souffle. Il ressemble par certains aspects à l'URSS de la fin de l'ère Brejnev. Le pays était dirigé par une gérontocratie, l'économie totalement dépassée et la société au bord de l'explosion. Pourtant, en dépit de son caractère totalitaire, ce pays a permis l'émergence d'un Gorbatchev qui s'est engagé résolument dans des réformes audacieuses (perestroïka). Chez nous, une première tentative de réforme a vu le jour entre 1989 et 1991, avec notamment la promulgation de la Constitution de 1989 qui a autorisé le multipartisme. Elle avait, en son temps, suscité d'énormes espoirs. Malheureusement, la donne a été pervertie par l'irruption de l'islamisme sur la scène politique, ce qui a conduit l'armée à suspendre le processus démocratique. Les maigres acquis démocratiques ont alors, peu à peu, été remis en cause. La deuxième tentative, appelée parfois «normalisation autoritaire», est la période post-HCE. Elle a consisté en l'adoption d'une nouvelle Constitution en 1996, une relative ouverture politique et médiatique et la mise en place des institutions sur la base, pour la première fois, d'élections pluralistes, mais hélas gravement entachées de fraude. Ce processus a, lui aussi, été brutalement interrompu en 1999. Les interdits s'ajoutant aux interdits, les institutions ayant été vidées de toute prérogative, on a assisté à une extinction progressive de toute vie politique. Le pouvoir a ainsi rendu impossible toute possibilité d'alternance autre qu'une alternance clanique au sein du système. Dans quelle mesure le projet de révision de la Constitution pourrait aider à réformer le système politique ? Il faut d'abord préciser que le projet de révision de la Constitution est un projet du régime. Personne ne croit qu'il est destiné à la réforme du système politique. Bien au contraire, il est manifestement une énième tentative de brouiller les cartes pour que rien ne change. D'ailleurs, de la façon dont ce projet est mené, dans l'opacité et sans implication de la société, il est clair qu'il n'est destiné qu'à donner un cadre légal à une nouvelle recomposition du régime. En fait, le retour à une transition démocratique est un préalable au débat sur une nouvelle Constitution. La Constitution est une affaire éminemment politique et non une affaire de juristes, aussi experts soient-ils.   - On évoque souvent la fameuse question de lutte de clans au sein du sérail entre l'armée et la Présidence. Quelle est la nature des rapports au sein du pouvoir ?   Les clans fonctionnent selon les principes du patronage et du clientélisme. Chaque clan essaie d'accaparer le maximum de pouvoir et de richesses. Il est évident qu'il ne s'agit pas là de richesses créées par le travail, mais de la richesse naturelle qu'est la rente pétrolière. Dans un pays normal, où domine l'économie de marché, le conflit, essence du politique, se situe au sein de la société. Chez nous, pays à économie de rente et où l'Etat est privatisé, le conflit se déroule au sein des appareils civils et militaires de l'Etat : c'est la lutte des clans.  Il semble que trois centres de pouvoir occupent le sommet de l'Etat : la Présidence, l'armée et le DRS. Jusqu'en 2004, c'était l'armée, incarnée par le chef d'état-major, qui était le centre le plus puissant. Puis le DRS, au départ une structure au sein de l'armée, réussit, en s'appuyant sur la Présidence, à s'émanciper de toute tutelle, si bien que l'on se retrouve en définitive avec deux centres de pouvoir principaux : la Présidence et le DRS. Depuis 1999, la Présidence a grandement renforcé ses pouvoirs par une pratique autoritaire, consolidée dans la révision constitutionnelle de 2008. Depuis 2009, il est manifeste que les deux clans sont devenus rivaux.   - Qu'est-ce qui pourrait contraindre les décideurs à opérer un choix de transition démocratique ?   Plusieurs raisons pourraient contraindre le régime à des révisions déchirantes. D'abord l'épuisement de la légitimité historique et l'âge avancé de la majorité des dirigeants issus de la guerre de Libération. Ensuite, il y a la nouvelle donne constituée par le «Printemps arabe» et ses conséquences. L'impasse budgétaire actuelle peut conduire à un désastre, à brève échéance, en cas de poursuite de la gabegie en matière de dépenses publiques. Enfin, les problèmes sociaux récurrents (chômage, logement, précarité...) qui frappent durement la majorité de la population tournent facilement à l'émeute. Devant cette situation qui confine à l'impasse, sauf à jouer à la politique du pire, le régime n'a pas d'autre solution que de négocier les modalités d'un changement devenu impératif.   - Quelle est votre conception du processus de transition démocratique et comment le rendre irréversible, alors que l'opposition démocratique est complètement émiettée ?   Après l'arrêt brutal du processus démocratique initié par les réformateurs et l'avortement de la «normalisation autoritaire», l'Algérie est de nouveau dans une impasse quasi-totale. Elle ne pourra s'en sortir qu'en optant courageusement pour des réformes sur tous les plans. Il lui faudra jeter les bases d'une vraie démocratie libérale et donc ouvrir très largement les champs politique et médiatique. Il faudra aussi jeter les bases d'une véritable économie de marché, fondée sur le libéralisme économique. Enfin, il faudra revoir de fond en comble le système éducatif pour le soustraire à l'idéologie et jeter les bases d'une école républicaine. Bien d'autres chantiers devront être ouverts. Mais, dans tous les cas, il faudra une période de transition de deux ou trois ans au moins avant le recours aux urnes. Ce délai est indispensable pour permettre aux forces politiques et sociales de s'organiser, dans un climat de liberté et de tolérance, afin de jeter les bases d'un nouveau régime.   - L'élection présidentielle pourrait-elle être le point de départ de ce processus ?   Ce dont l'Algérie a besoin, ce n'est pas d'un quatrième mandat de l'actuel Président ni d'un autre Président issu d'un consensus des décideurs, mais d'un vrai changement, amorce d'une IIe République. Dans le système actuel, l'élection présidentielle ne sert qu'à reconduire le statu quo. D'ailleurs on imagine mal, au vu des dispositions de la Constitution actuelle, qu'un Président démocrate puisse accepter d'exercer un pouvoir quasi-dictatorial. De toute manière, cette hypothèse relève de la politique-fiction. Mais au sein du système et dans la société peuvent surgir des prises de conscience des risques que comporte la perpétuation du statu quo. Tout est question de volonté politique. L'espoir qu'apportera la sortie de l'impasse sera alors plus fort que la peur du changement. Surtout si les réformes sont conduites de manière pragmatique, dans la sérénité et avec un esprit d'ouverture. La période de transition serait alors gérée par des instances provisoires, décidées par consensus à l'issue d'un dialogue national. Reste que la classe politique actuelle, à l'exception de quelques personnalités intègres, est largement discréditée aux yeux de la population. C'est un vrai problème. Aussi, l'espoir réside plutôt dans les nouveaux leaders qui ne manqueront pas d'émerger à la faveur de l'ouverture des champs politique et médiatique.

El Watan

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