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Un émigré traverse la frontière entre l'Algérie et le Maroc, près d'Oujda, le 26 juin 2008. REUTERS/Rafael Marchante
Un émigré traverse la frontière entre l'Algérie et le Maroc, près d'Oujda, le 26 juin 2008. REUTERS/Rafael Marchante

Les frontières s'ouvrent, la polémique aussi

Alors que la réouverture des frontières terrestres entre l'Algérie et le Maroc, pourrait être «imminente», une polémique enfle en Algérie sur la «marocanité» de certains hommes politiques.

Devant la vague de révolte arabe, les régimes survivants se resserrent, à l'image de l'Algérie et du Maroc, frères ennemis brouillés mais qui ont décidé de se rapprocher (un peu), pour se sentir moins seuls. Premier résultat de l'ouverture, celle des frontières terrestres, à l'ordre du jour, certaines sources avançant même la date du 2 juin prochain pour l'entrée en vigueur de ce bénéfique courant d'air entre les deux pays, souhaité tout autant par la population marocaine qu'algérienne.

Fermées depuis 17 ans à la suite de l'attentat de Marrakech, les frontières représentent un enjeu économique pour les deux pays —le Maroc ayant plus à y gagner que l'Algérie. En 1994, les autorités marocaines, abasourdies, accusent les services secrets algériens d'être derrière l’attentat et expulsent les Algériens vivant au Maroc, instaurant dans la foulée un visa d'entrée pour les ressortissants de ce pays voisin. Les autorités algériennes, furieuses, instaurent elles aussi un visa d'entrée pour les Marocains, et, dans la politique du petit pas de plus, ferment la frontière terrestre.

Depuis, leurs relations ont évolué en dents de scie. Le conflit du Sahara Occidental —plus vieux conflit dormant d'Afrique— empoisonne le rapprochement entre les deux pays, mais le terrorisme islamiste, présent tout autant au Maroc qu'en Algérie, pousse les dirigeants à des resserrements tactiques. En 2004, le Maroc supprime le visa pour les Algériens en espérant une mesure de réciprocité; l’Algérie fait de même pour les Marocains.

Sous la pression des frontaliers marocains de Oujda qui accueillaient beaucoup de touristes algériens avant 1994, le Maroc demande à l'Algérie l'ouverture des frontières terrestres, ce que l'Algérie juge alors raisonnable, mais pas à l'ordre du jour. Les liaisons aériennes restent néanmoins ouvertes, plusieurs vols assurant la communication entre les deux pays, et aux frontières, le trafic est serein. On peut encore passer de l'Algérie au Maroc ou l'inverse par voie terrestre et illégalement, pour l'équivalent de 20 euros.

La page sera bientôt tournée, mais, coïncidence malheureuse, une boîte de Pandore vient aussi de s'ouvrir en Algérie sur la «marocanité» des dirigeants algériens.

Un pavé dans la mare identitaire

Volontiers népotiste, clientéliste et régionaliste, le régime algérien ne s'embarrasse pas de stigmatiser les Kabyles par exemple —même si le Premier ministre en est un— et de jouer sur les réflexes tribaux pour créer des allégeances. Autre exemple: le président Bouteflika, né à Oujda au Maroc —bien que son lieu de naissance ait été supprimé de sa biographie officielle—a sitôt sa prise de fonction nommé un nombre impressionnant de ministres et responsables issus de la ville algérienne dont ses ancêtres sont originaires, Tlemçen, à quelques kilomètres de la frontière marocaine.

Et depuis quelques jours, les commentateurs tentent d’éclaircir le mystère. Pourquoi y a-t-il autant d'hommes nés au Maroc (le président lui-même, le ministre de l'Intérieur, le vice-Premier ministre et le président du Sénat, pour ne citer que les plus connus) en poste au sein du régime algérien? Il y a bien sûr un contexte historique: beaucoup de Marocains ont aidé l'Algérie durant sa guerre d'indépendance, et beaucoup d'Algériens se sont réfugiés au Maroc pour fuir la pression coloniale française. A première vue donc, il ne devrait pas y avoir de problèmes ni de complexes.

Sauf que la récente déclaration du premier président de l'Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella (1962-1965), confessant être né de deux parents marocains et se revendiquant lui-même marocain, a changé la donne. Dès lors, tout le monde se pose des questions sur l'«algérianité» des dirigeants, à l'image du président du Sénat, Abdelkader Bensalah, présenté comme marocain ayant acquis la nationalité algérienne en 1965 et donc inéligible au poste de président car n'ayant pas la nationalité algérienne d'origine, comme l'exige la loi. Pourtant, en tant que numéro 2 de l'Etat, il passerait président en cas de vacance du pouvoir ou de l'aggravation de la maladie de Bouteflika.

Ce débat ethnique, qui ressemble à celui de Ouattara-Gbagbo sur l'ivoirité, trouble les consciences, d'autant que l'ex-président Ben Bella, toujours lui, a continué sur sa lancée en expliquant que l'un des historiques chefs de la guerre d'indépendance, Hocine Aït Ahmed, aujourd'hui président d'un parti d'opposition, a «souvent été plus Kabyle qu'Algérien», stigmatisant à nouveau la forte minorité berbère d'Algérie et jetant un nouveau pavé dans la mare des identités conflictuelles.

Pour l'instant, ni le président Bouteflika ni aucun autre officiel ne s'est prononcé sur cette question, en dehors du secrétaire général de la puissante Organisation nationale des moudjahidine (anciens combattants de l'indépendance), qui a tenu récemment à soutenir l'ex-président Ben Bella en le qualifiant d'authentique militant et de symbole de la révolution. Les frontières entre le Maroc et l'Algérie vont être ouvertes; le débat sur la marocanité des dirigeants algériens, lui, l'est déjà.

Chawki Amari

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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