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Lynda Thalie sur la scène du Centre Segal à Montréal © Stéphanie Trouillard, tous droits réservés.
Lynda Thalie sur la scène du Centre Segal à Montréal © Stéphanie Trouillard, tous droits réservés.

Lynda Thalie, chanteuse miel et sirop d’érable

La chanteuse algérienne a fui son pays, déchiré par la guerre civile, à l'âge de 16 ans. Aujourd'hui, c'est une artiste incontournable de la scène musicale québécoise.

Après trois albums, Lynda Thalie est devenue une artiste incontournable de la scène québécoise. Née en Algérie, elle a fui son pays à l’âge de 16 ans. Dans son premier livre, Survivre au naufrage, la chanteuse raconte son enfance déchirée par la montée de l’intégrisme, sa découverte d’un pays à la culture si différente et son combat pour imposer au Canada sa musique pop et arabe.

Lorsqu’elle entre Aux Deux Marie, un café montréalais, Lynda Thalie se sent un peu comme à la maison. «Mais tu n’es pas à Paris pour ton concert à l’Olympia?», lui demande l’une des serveuses. «Non, c’était il y a quelques semaines en première partie d’Enrico Macias, mais je suis rentrée», répond la chanteuse. Il faut dire qu’elle connaît bien l’établissement; avant d’y convier les journalistes pour répondre aux interviews, c’est elle qui apportait les tasses aux clients:

«Je travaillais ici au début de ma carrière, il y a dix ou onze ans. Je sentais le café toute la journée, mais ce sont de bons souvenirs», se souvient Lynda.

De long cheveux noirs, de grands yeux sombres et un sourire immense vissé aux lèvres, l’artiste est un mélange de femme fatale et de petite fille:

«À cette époque, j’étais encore une jeune rêveuse qui pensait que tout allait être un conte de fées. Elle est toujours là, mais la femme résonne beaucoup plus.»

En une décennie, la migrante a parcouru du chemin dans son Québec d’adoption. Trois albums à son actif, des concerts dans plus de 14 pays et un premier livre intitulé Survivre au naufrage. À toute juste 33 ans, l’écriture d’une biographie peut paraître présomptueuse, mais Lynda a déjà beaucoup à raconter: 

«Je voulais juste partager et donner une vision différente, pour que les gens sachent ce qu’il se passe ailleurs. J’espère que cela va donner plein d’espoir et montrer que tout est surmontable.»

La fille du déserteur

Au cours de sa jeune existence, la chanteuse a vécu de nombreuses épreuves. À l’âge de 10 ans, elle fait déjà face au départ de son père, un capitaine de la marine algérienne. Alors qu’ils vivent à Alger dans une base militaire après avoir quitté Oran où Lynda est née en 1978, il laisse du jour au lendemain sa femme et ses deux enfants, déserte l’armée et part à l’étranger:

«Ceux qui ont connu l'abandon d'un père savent que cette douleur est inconsolable. On peut essayer de la guérir avec d’autres relations, de combler le vide avec de la nourriture ou de la musique, mais il faut apprendre à vivre avec.»

Mère et enfants sont alors considérés comme des parias:

«Nous étions une famille de déserteurs. Un gros doute planait au-dessus de nous; nous pouvions être ses complices, l'avoir aidé à partir.»

La vie de la petite fille se disloque, mais c’est aussi son pays qui connaît de graves déchirures. Au début des années 90, les tensions politiques et la montée de l'islamisme radical mettent l’Algérie à feu et à sang.

«Il pouvait arriver quelque chose chaque jour, c’était un danger quotidien. Il y avait des tueries. Les intégristes prenaient toute une section d’un village et ils tuaient et violaient tout le monde», raconte Lynda.

Dans la cité militaire où elle habite alors, l’adolescente entend parler de tel ou tel voisin assassiné. Alors qu’elle rêve de liberté en écoutant les derniers tubes occidentaux sur le tourne-disque du salon, l’Algérienne doit se soumettre à des règles qu’elle ne comprend pas:

«Il y a eu une annonce, qui disait que les filles qui seraient dehors sans le voile pouvaient se faire tuer. J’ai pris cette menace au sérieux, je portais le voile mais uniquement pour aller à l’école. Je l’enlevais sitôt arrivée.»

L'asile politique au Canada

La peur, les violences, les contraintes; la famille ne rêve que d’une chose, fuir à l’étranger. Une tante est déjà au Canada, mais les démarches pour obtenir un visa n’aboutissent pas. Obstinée, la mère de Lynda finit par décrocher des papiers temporaires pour des vacances aux États-Unis. Préparer ses bagages sans éveiller les soupçons, faire secrètement ses adieux à la famille, passer sereinement les contrôles à l’aéroport, le départ est déchirant:

«Pour moi, c’était un aller simple; je n’allais plus jamais retourner en Algérie.»

Mais le plus dur reste à venir. Une fois arrivés à New York, il faut réussir à franchir la frontière canadienne et demander l’asile politique:

«Le taxi qui nous a conduit connaissait exactement la marche à suivre. Nous n’étions pas les premiers à tenter le coup. Il connaissait même le mot "pourboire" dans différentes langues.»

Les agents canadiens sont eux aussi rôdés et accueillent les réfugiés selon la procédure habituelle. Quelques papiers à remplir, une série de questions, une visite médicale et Lynda découvre enfin Montréal:

«C’était sublime. C’était la nuit et tous les gratte-ciel étaient allumés. C’était beau, j’arrivais vraiment en Amérique!»

À 16 ans, l’Algéroise doit s’adapter à un tout nouvel univers dans son lycée québécois: le casier à l’américaine, le tutoiement entre professeurs et élèves ou encore les expressions inconnues employées par ses camarades:

«Lors de l’une de mes premières journées d’école, quelqu’un m'a dit "as-tu vu ce char?". J’ai tout de suite pensé à un char d’assaut et les images se sont bousculées dans ma tête. Mais finalement, ce n’était qu’une voiture.»

Le traumatisme de la guerre civile est toujours présent, mais Lynda se jette à corps perdu dans sa passion, la musique:

«J’ai pris des cours de solfège et de piano très jeune, mais c’est en participant à un concours à l'école que j'ai réalisé que je serais heureuse si je pouvais faire ça toute ma vie. Quelque chose a bougé en moi. Un appel de la destinée.»

Imposer sa musique malgré les préjugés

Soutenue par sa famille et par son manager devenu son compagnon, la migrante algérienne espère séduire le Québec avec sa musique pop teintée de sonorités d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Elle remporte plusieurs prix, participe à des concours de chant et finit par sortir un premier album en 2002, intitulé Sablier. Mais le timing n’est pas idéal; nous sommes quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, et les programmateurs refusent de passer ses chansons:

«Les radios commerciales me disaient que les gens ne voulaient rien savoir des Arabes à cause de la guerre en Afghanistan. On m’a collé cette étiquette d’Arabe. Au début je voulais me battre contre cette discrimination, mais j’ai appris à m’en foutre.»

Ignorée par les grandes stations québécoises, Lynda représente pourtant régulièrement sa province d’adoption à l’étranger, du Rwanda au Mexique en passant par la Jordanie. Après la sortie de son deuxième album en 2005, elle est même invitée à plusieurs reprises à suivre en déplacement l’ancienne gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean.

Elle retourne également en Algérie, dix ans après son exil. Voiture de l’ambassade, hôtel de luxe et spectacles dans plusieurs villes; la fille du déserteur tient sa revanche:

«Je ne voulais pas y retourner car on avait tout fait pour en sortir. J’avais l’impression de me jeter dans la gueule du loup. Mais cette crainte n’était pas raisonnable. J’ai été applaudie par le président de la république. Pendant des années, on a été des ennemis, et là c’était une victoire pour ma mère!»

Avec son troisième disque Rose des Sables, la chanteuse participe au Festival de Jazz de Montréal et même, en 2010, aux célébrations de la fête nationale québécoise qui rassemble des artistes de toute la province, devant plus de 250.000 personnes. L’artiste salue cette reconnaissance, mais elle avoue aussi être parfois utilisée comme un symbole d’intégration:

«Je me sens faire partie de cette scène, mais je sais aussi que les organisateurs ont besoin de moi pour montrer qu’ils sont ouverts. "Regardez! Il y a des Amérindiens sur scène et des Arabes!" Je l’accepte, mais c’est un jeu.»

Avec l’écriture de son livre, Lynda a réussi à faire la paix avec son passé:

«Je me sens vraiment québécoise et algérienne. J’arrive désormais à lier les deux. Mais je suis exotique dans chaque pays. Quand je suis en Algérie, on me demande de parler avec l’accent québécois et quand je suis ici, j’ai un look et un accent d’ailleurs.»

Plus sereine et épanouie, elle travaille actuellement sur son quatrième album, qui devrait sortir à l’automne. La petite fille d’Alger a réalisé son rêve mais garde les pieds sur terre:

«Que je sois à Rimouski ou à l’Olympia, je suis toujours surprise que des gens viennent pour me voir chanter. Je me sens choyée, mais je ne me sentirai jamais trop grande pour une scène. Si cela arrive un jour, alors je ne mériterai plus de faire ce métier et je plierai bagage.»

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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