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The Mestiza, Cordoba, Andalucia, Spain, by PhillipC via Flickr CC
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En Espagne, le Maroc surveille ses immigrés

Selon des rapports confidentiels établis par les autorités espagnoles, Rabat tenterait d’entraver l'intégration sociale des Marocains établis en Espagne.

Selon des révélations du quotidien madrilène El País, qui cite des rapports confidentiels des services de renseignement ibères et des ministères de l’Intérieur et de la Justice, le Maroc aurait élaboré une «stratégie de grande envergure» destinée à étendre son influence et renforcer son contrôle sur la population d’origine marocaine établie en Espagne, et ce par le truchement de la religion.

C’est en tout cas le constat du Centre national du renseignement (CNI, les services secrets espagnols), établi dans un rapport secret présenté en mai dernier aux ministères de l’Intérieur et de la Défense par son directeur général, Felix Sanz Roldan.

Une menace pour la suprématie du roi

La communauté marocaine immigrée en Espagne compterait près de 760.000 âmes, auxquelles il faut ajouter 70.000 personnes ayant acquis la nationalité espagnole. C’est l’une des plus importantes d’Europe.

Aussi, le Maroc chercherait par tous les moyens à la maintenir dans son giron, afin d’éviter l’émergence en son sein de mouvements d'opposition au régime chérifien et à empêcher l'apparition de courants islamistes, qui pourraient contester la doctrine officielle qui veut que le roi soit la seule autorité religieuse des Marocains —en sa qualité de Commandeur des Croyants.

Au Maroc, l'islam officiel est de rite malékite. S’il est considéré comme modéré en comparaison au Wahhabisme pratiqué en Arabie saoudite ou aux différents courants salafistes qui prônent un rigorisme extrémiste et le djihad, Il est toutefois rejeté par certains courants (radicaux ou modérés d’ailleurs) qui réfutent la suprématie religieuse du monarque et dont l’influence hors des frontières du Maroc est grandissante.

Un clergé appâté par l’argent

Le «principal outil de contrôle» utilisé par Rabat, selon le CNI, serait la Fédération espagnole des entités religieuses islamiques dont le président, Mohamed Ali, est établi dans l’enclave espagnole de Ceuta. Celle-ci considère cette ville enchâssée dans le nord marocain comme une colonie et préconise son rattachement au royaume du Maroc.

La Fédération dispose d’importantes ressources financières qui sont utilisées dans ce sens suivant les directives de Rabat, comme c’est le cas du Centre culturel marocain islamique de Catalogne.

Les subventions de l’Etat marocain à ces organismes servent presque exclusivement au «soutien du régime», explique le rapport du CNI —qui ne dévoile pas cependant de statistiques précises sur l’ampleur de ces allocations destinées à la communauté musulmane marocaine d’Espagne.

Rabat n’utilise pas seulement le tissu d’associations religieuses qu’il contrôle en Espagne, mais aussi un millier de lieux de culte (mosquées et salles de prière) répertoriés par le ministère de l’Intérieur espagnol et qui comptent des centaines de prédicateurs. 

Le CNI ajoute à cela l’influence effective de la diplomatie marocaine à travers son ambassade et ses consulats, ainsi que par le biais de la Fondation Hassan II, une association caritative et de lobbying dédiée aux Marocains résidents à l’étranger (MRE) et présidée par la princesse Lalla Meryem, sœur du roi Mohammed VI et dont le budget n'est pas soumis à l'examen du Parlement marocain.

Dans son rapport sur le financement de l'islam en Espagne, le CNI donne un autre exemple de l'utilisation par le Maroc de la religion à des fins politiques. En novembre 2008, «le ministère des Affaires islamiques a intégralement financé un conclave à Marrakech, auquel a participé un grand nombre d'imams et de leaders de la communauté musulmane en Espagne».

Toujours selon le CNI, promesse leur a été faite lors de ce concile de faire bénéficier leurs associations et leurs mosquées de financements conséquents, à la condition de faire allégeance au trône alaouite et de suivre à la lettre ses recommandations.

Le grand ordonnateur de cette réunion était Yassine Mansouri, le puissant patron de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service de contre-espionnage marocain, qui a lui même donné une conférence à l’adresse des convives.

Cela dit, un certain nombre d'imams vivant en Europe ont refusé d'assister à cette réunion. Les Pays-Bas, qui comptent aussi une importante diaspora marocaine ont vivement protesté contre le Maroc, qualifiant son attitude d’«ingérence dans ses affaires intérieures», contrairement au voisin espagnol.

La marocanité enseignée en Espagne

Un second rapport établi par les ministères espagnols de l’Intérieur et de la Justice est, d’après El País, tout aussi critique à l’endroit de la Fondation Hassan II, notamment sur les enseignements de la langue arabe et de la culture marocaine dispensés dans plus d'une centaine de centres éducatifs et écoles publiques espagnols, dont la majorité des élèves sont issus de familles immigrées du Maroc.

Ces enseignements, indique le CNI, participent à «entraver l'intégration des enfants immigrés dans la société espagnole». Ils sont considérés comme «un outil pour enseigner aux enfants à être émigrants marocains et non pas espagnols».

es méthodes pédagogiques, le contenu des programmes, jugés contradictoires avec l’enseignement public espagnol et la constitution de classes grégaires sont autant d’éléments qui contribueraient à ce que «ces jeunes gens internalisent leur différence avec les Espagnols de souche», poursuit le rapport ministériel.

Ces classes serviraient ainsi à disséminer l'instruction religieuse musulmane à de jeunes binationaux, ce qui sur le plan de la configuration de l'enseignement de la religion dans le système éducatif espagnol poserait un problème de fond selon Madrid, qui dénonce «un contrôle sur des enfants, exercé par l'apprentissage de la langue et la culture officielle de l'Etat».

«Si le Maroc réussit à enseigner subrepticement l’Islam et sa doctrine politique au cœur du système éducatif espagnol, ce serait en partie à cause du laxisme des régions espagnoles à qui l’Etat central a transféré la prérogative de l’enseignement», ajoute le rapport ministériel.

Ainsi, «l'Etat marocain est autorisé à conserver le contrôle sur ses citoyens binationaux à l'étranger», conclut-il.

Ali Amar

 

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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