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Le 14 janvier 2011 à Tunis © Rim Temimi
Le 14 janvier 2011 à Tunis © Rim Temimi

En Tunisie, les ravages du «dégagisme»

Le cri révolutionnaire aurait-il perdu de sa magie? Les autorités souhaitent la fin de cette manie du «dégagisme», source de l'agitation sociale.

La scène se déroule dans un Airbus A320 de Tunisair, la compagnie aérienne nationale de Tunisie, quelque part dans les nuages entre Paris et la capitale tunisienne. Une voyageuse française s’en prend de manière virulente —et disons-le quelque peu paternaliste— à l’équipage commercial pour le retard enregistré au départ (moins d’une heure, ce qui en cette période estivale n’est guère inhabituel ni même catastrophique).

Interpellée, deux hôtesses haussent les épaules avec mépris. De son côté un steward, peut-être plus conscient des enjeux économiques pour son entreprise et plus au fait de la notion de service au client, fut-il irascible, essaie de calmer la dame en multipliant les «on s’excuse». Mais en vain. C’est alors qu’un passager se lève, tache brune sur le front et index menaçant, il lance à l’agitée:

«Si t’es pas contente, tu dégages! Ça suffit de parler comme ça aux Tunisiens!».

Rires et applaudissements dans l’appareil. Un peu effrayée, la perturbatrice se calme aussitôt. A plusieurs milliers de mètres au-dessus de la Méditerranée, la magie du verbe «dégager» vient encore de faire son effet.

Autre scène saisie au vol parmi tant d’autres. Lundi 25 juillet, jour de la fête de la République en Tunisie (instaurée le 25 juillet 1957, mettant fin à la monarchie des Beys de Tunis). Un parti politique tente de tenir un meeting à Sidi Bouzid, ville d’où tout est parti avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Rien à faire. Les jeunes du coin perturbent la réunion, estimant que les formations politiques «de Tunis» ne font rien pour mettre fin au tahmich, la marginalisation, de leur région. Dans une salle bondée, alors que les orateurs à la tribune tentent de se faire entendre, les jeunes massés au fond scandent en hurlant:

«Digage! Digage! Digage!»

Le temps du «dégagisme»

Injonction révolutionnaire, «dégage» est désormais un terme du quotidien qui court sur toutes les lèvres. Expression d’un désir de revanche longtemps contenu, on le lance pour un oui pour un non. Hier adressé à Ben Ali et à sa clientèle puis, dans un second temps, à l’attention des premiers gouvernements transitoires dont nombre de Tunisiens ne voulaient pas, il est aujourd’hui le mot d’ordre de toutes celles et tous ceux qui ont une revendication à faire entendre.

Ses victimes, celles et ceux qui le subissent, sont partout. Chef d’entreprise, fonctionnaire, patron privé, directeur d’école, responsable de bureau de vote, vendeur dans un supermarché, agent de police. Nombreux parmi eux sont ceux qui ont été invités à «dégager» par une foule en colère, un client récalcitrant, des parents d’élèves ou par des conducteurs du dimanche.

«Dégage! C'est terminé!»

Soucieuses de mettre fin à l’agitation sociale, les autorités tunisiennes aimeraient bien que son emploi diminue un peu. Fin juin à la foire de Sfax, Béji Caïd Essebsi, le Premier ministre du gouvernement intérimaire a averti ses compatriotes que le temps du «dégagisme» devait se terminer. «Dégage! C’est terminé!», a-t-il lancé en déplorant la tendance de ses compatriotes à ne pas faire preuve de patience et de retenue et à vouloir chasser n’importe quel responsable.

«Cette injonction de dégager commence à m’horripiler. Ça devient n’importe quoi. On n’ose plus rien dire. Pour un oui ou pour non, je peux me retrouver en face d’une foule d’employés qui m’ordonne de dégager», déplore un chef d’entreprise qui se demande jusqu’où il devra aller pour amadouer ses salariés.

Consciente de l’enjeu, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), le principal syndicat du pays, a donné elle aussi de la voix pour appeler le gouvernement à sévir contre le «dégagisme» et les mouvements de protestation illégaux parmi lesquels les entraves à la circulation automobile et les sit-in non autorisés (le vocabulaire local s’est d'ailleurs ainsi enrichi d’un nouveau terme avec «sitineurs» pour désigner les protestataires qui ont recours à cette technique pour obtenir gain de cause).

La position de l’UGTT n’a rien de surprenant. Ce syndicat vient en effet d’obtenir du patronat une augmentation générale des salaires et des indemnités pour près de 2,1 millions de travailleurs. Négocié sous la houlette du ministre des Affaires sociales, Mohamed Ennaceur, l’accord redore quelque peu le blason d’une organisation très critiquée pour ses compromissions passées avec le régime de Ben Ali. En obtenant cette revalorisation salariale à quelques jours du début du ramadan et avec effet rétroactif à janvier 2011, l’UGTT est tactiquement obligée de s’en prendre au «dégagisme anarchique», pour reprendre l’expression d’un proche du secrétaire général, Abdessalem Jerad.

Reste à savoir si la base va l’entendre de cette manière et si elle ne sera pas tentée, tôt ou tard, d’ordonner aux leaders syndicaux de dégager.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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