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Manifestation du 30 avril à Ouagadougou contre le régime Compaoré. AFP/Ahmed Ouoba
Manifestation du 30 avril à Ouagadougou contre le régime Compaoré. AFP/Ahmed Ouoba

L'inquiétude des Burkinabè de France

En visite à Paris, le ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso a échangé avec ses compatriotes sur la crise qui secoue leur pays. Une crise qui les préoccupe au plus haut point.

«Jamais le Burkina n’a connu une pareille situation de désordre.» Face à la diaspora réunie à l’ambassade du Burkina Faso à Paris, le 14 mai 2011, Djibril Bassolé, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale, résume ainsi la crise qui a fait tomber le gouvernement de Tertius Zongo. Amer, Djibril Bassolé rappelle les points forts des événements: la mort suspecte du jeune Justin Zongo, le 20 février à Koudougou (Ouest); la mutinerie «brutale» de militaires suivie de «vandalisme et d’exactions», le 22 mars à Ouagadougou, la capitale; la manifestation pacifique contre la vie chère le 8 avril et, une semaine plus tard, le soulèvement d’éléments de la garde présidentielle…

Dans l’assistance, Karim, élégant trentenaire, blâme le président Blaise Compaoré et son entourage. «S’il avait été rencontrer la famille du défunt [Justin Zongo, ndlr], je pense que ce qui est arrivé ne se serait pas produit. (…) Pour apaiser le problème, il aurait pu voir directement la famille, présenter ses condoléances. Il a sa stratégie, d’accord. Mais je trouve que ses conseillers ne sont pas de bons conseillers», lance-t-il, provoquant une salve de rires. Sur ce dossier, le colonel-major Djibril Bassolé, déjà aux Affaires étrangères en 2007-2008, considère que «peut-être la gestion a fait défaut».

Le ministre fait allusion à la précipitation des autorités à attribuer la mort de Justin Zongo à une méningite –une version contestée par la famille du disparu:  

«Je ne sais pas si ce sont les coups qu’il a reçus à la police qui sont à l’origine de la mort. (…) [Mais] quand quelqu’un est mort, surtout lorsqu’il a été détenu, il faut simplement tout de suite déplorer la mort, annoncer que des enquêtes seront entreprises pour déterminer la cause réelle de la mort et qu’effectivement, si ce sont les conditions de détention qui ont amené la mort, les auteurs seront poursuivis et sanctionnés.»

Conséquences économiques

Afin d’apaiser toutes les tensions, le gouvernement de Luc Adolphe Tiao poursuit les concertations avec la société civile, la classe politique et divers corps de métiers. Le temps presse car, déjà, les effets de la crise se font sentir. La place «du Burkina au sein du [classement, ndlr] Doing Business –en terme de pays à risque, nous sommes classés au niveau de la Syrie, de la Côte d’Ivoire, de la Libye– a fait qu'Air France et quelques bailleurs de fonds ont pris du recul par rapport à notre pays», déplore Omar Yugo, président du Cercle international des décideurs à Paris et régulièrement en affaires au Burkina.

L’entrepreneur, qui a songé à rapatrier sa famille au plus fort des violences, appelle donc le pouvoir à communiquer sur les plans national et international pour sortir le pays des Hommes intègres de cette posture. Car, conclut-il, «au-delà de soigner l’image [du pays, ndlr] pour une pérennité du président Blaise, il y a les intérêts majeurs d’innombrables personnes, de chefs d’entreprise, d’ONG, de partenaires au développement, d’organisations diverses et variées…».

D’ores et déjà, des «mesures d’urgence» ont été promises. Outre le dédommagement des commerçants attaqués et la traduction en justice des coupables d’exactions, il est aussi question d’une baisse du coût des denrées de grande consommation et d’une augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs «même de façon symbolique». Objectif: «Améliorer les conditions de vie et de travail des Burkinabè à moyen et long terme», indique Djibril Bassolé, 53 ans, fils d’un père infirmier et d’une mère ménagère.

Béret sur la tête et lunettes sur le nez, Didier Ouedraogo aimerait y croire, mais se montre sceptique. «Si monsieur Blaise Compaoré est là depuis vingt-quatre ans et que, aujourd’hui seulement, vous êtes là en train de faire le constat des difficultés que nous vivons, mais il y a malheur! Excusez-moi, mais ça pose un grave problème de diagnostic!», lâche le président de la section française du Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples (MBDHP).

Ardiouma Sirima, secrétaire général du MBDHP, dresse le même constat, et met en garde le pouvoir:

«Curieusement, les syndicats, les organisations des droits de l’Homme… qui posent leurs revendications aux autorités de façon pacifique depuis des années, ne sont jamais écoutés. Les militaires tirent et ils sont écoutés. Donc attention: si le gouvernement donne l’impression qu’il faut prendre les armes pour être écouté, on va vers d’autres conflits importants.»

La menace d'un scénario à l'ivoirienne

Certains évoquent d’ailleurs la menace d’un scenario à l’ivoirienne, et même à la tunisienne. D’autant que la possible modification de l’article 37 de la Constitution, qui mettrait fin à la limitation des mandats présidentiels, fait toujours parler. Faux débat, tranche Djibril Bassolé. Il en veut pour preuve qu’elle n’est pas le «mobile» des récents événements, même si une marche de l’opposition, le 30 avril, demandait clairement le départ de Blaise Compaoré. Toujours est-il que l’avenir de l’article 37 est en stand by...  

«La position du gouvernement est très claire: nous ne pouvons pas, dans le contexte actuel, nous lancer dans un processus de modification de cet article 37. On irait vers une provocation inutile. (…) Il ne serait pas judicieux à ce stade (…) de commencer à penser à qui sera Président après 2015», a précisé le ministre.

Pour le mandat en cours, Lucie, 32 ans, a justement une doléance. La pulpeuse militante du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP, au pouvoir) aimerait que le Président se rende plus souvent en province, qu’il se rapproche de la population. Djibril Bassolé reconnaît que Blaise Compaoré n’a pas pu faire le tour des 45 provinces pour la dernière campagne présidentielle, en 2010, comme il l’avait fait lors de la précédente. En cause? Ses missions de médiateur de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), qui l’ont notamment conduit en Guinée Conakry et en Côte d’Ivoire.

«La préoccupation de créer en environnement de paix et de stabilité dans la sous-région est une option que nous devons tous saluer et encourager, plaide le médiateur conjoint des Nations unies et de l’Union africaine pour le Darfour (Soudan), en fonction jusqu’au 31 mai. Que serait le Burkina Faso s’il était obligé de se retrouver dans un océan de turbulences autour?»

Aujourd’hui, c’est aussi en interne que le chef de l’Etat doit calmer le jeu. Car malgré la levée du couvre-feu le 16 mai, la stabilité demeure fragile.

Habibou Bangré

 

Sur la situation au Burkina, lire aussi les articles de Damien Glez:

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Habibou Bangré

Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

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