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Un rebelle passe devant les photos de Libyens tués lors des affrontements, le 30 avril 2011, à Benghazi. REUTERS/Mohammed Salem
Un rebelle passe devant les photos de Libyens tués lors des affrontements, le 30 avril 2011, à Benghazi. REUTERS/Mohammed Salem

Libye: et maintenant, qu'allons-nous faire?

La coalition internationale doit se demander si continuer la guerre est dans son intérêt, et dans celui des Libyens. Et pour les Etats-Unis, il s'agit d'éviter un scénario à l'irakienne.

Depuis que les États-Unis et l’Otan appuient de tout leur poids sur la balance, l’équilibre des pouvoirs en Libye semble pencher inéluctablement vers les forces rebelles. Mauvaise nouvelle pour la famille Kadhafi, même si l’absence d’alternative séduisante au combat rend une reddition pure et simple fort peu probable.

Cette issue n’est pas si surprenante que cela, étant donné que l’armée libyenne n’a jamais été une force de frappe de première classe et qu’elle allait avoir du mal à affronter les forces rebelles une fois ces dernières soutenues par d’importants renforts extérieurs. Le danger cependant est que les forces rebelles soient incapables d’étendre leur contrôle sur tout le pays sans de nombreux autres combats, notamment sans mener le genre d’horrible guérilla urbaine susceptible de coûter la vie à de nombreux civils.

L'intervention en vaut-elle la chandelle?

En bref, comme pour l’invasion de l’Irak, la question n’est pas de savoir si l’Occident pourra au final effectuer un «changement de régime». Il s’agit plutôt de se demander si c’est dans notre intérêt de le faire, et si les bénéfices sont supérieurs aux coûts. Dans le cas de l’Irak, il saute aux yeux de quiconque n’est pas un néoconservateur radical ou un indéfectible fidèle de Bush que les bénéfices (discutables) de cette invasion n’en valaient pas une aussi coûteuse chandelle. Il n’y avait pas d’armes de destruction massive, ni de lien entre Saddam Hussein et al-Qaida, et la guerre a coûté plus de mille milliards de dollars (sans doute même bien davantage). Des dizaines de milliers de personnes sont mortes (notamment quelque 4.500 Américains), et des millions de réfugiés ont dû fuir leurs foyers. Et tout cela pour quoi? Principalement pour une amélioration significative de l’influence et de la position stratégique de l’Iran.

Dans le cas de la Libye, même question de base. Pratiquement personne ne pense que la famille Kadhafi mérite de gouverner la Libye, et son départ sera peu, voire pas du tout regretté. Mais en imaginant une victoire des rebelles, les bénéfices du changement de régime en vaudront-ils les coûts? Le secrétaire à la Défense américain Robert Gates a annoncé que la guerre avait coûté aux États-Unis environ 750 millions de dollars (529 millions d’euros) jusqu’à présent, ce qui n’est pas une somme énorme à l’échelle du département de la Défense mais pas exactement insignifiante non plus à l’heure de la rigueur budgétaire.

Le plus dérangeant est ce que cela coûte à la Libye elle-même: l’Otan et les États-Unis sont intervenus pour éviter une éventuelle «catastrophe humanitaire» (qui aurait pu se produire, ou pas, et dont on ne peut que deviner l’ampleur); ce que nous avons eu à la place est une méchante petite guerre civile dans laquelle des milliers de personnes ont sans doute déjà péri (et les combats ne sont pas terminés). Alors nous pouvons nous attendre à des débats animés sur la pertinence de cette intervention, entre ses défenseurs, selon qui nous avons évité un bain de sang plus grave encore, et les sceptiques rétorquant que le risque de génocide n’a jamais existé, ni les meurtres de masse délibérés d’ailleurs, et que notre décision d’intervenir a en réalité aggravé la situation.

En attendant, l’administration Obama est sur le point d’arriver à la date limite de 60 jours imposée par le War Powers Act, et par conséquent elle rassemble un bon paquet de juristes malins pour trouver un moyen de continuer la guerre. Voici une suggestion radicale: pourquoi ne pas tout simplement demander l’autorisation au Congrès? Une telle démarche s’inscrirait dans la logique de la Constitution américaine —et d’ailleurs Obama l’avait lui-même souligné avant de devenir président. Comme il l’a confié au Boston Globe en 2007:

«Selon la Constitution, le président ne peut permettre unilatéralement une attaque militaire si la situation ne demande pas d’arrêter une menace réelle ou imminente à la nation.»

Et si l’intérêt de cette guerre est si évident et si clairement vital, sûrement les habiles avocats de l’administration Obama n’auront aucun mal à convaincre le Congrès de continuer.

Le danger d'une insurrection à l'irakienne

Dans le même temps, les États-Unis et l’Otan feraient bien de réfléchir à deux fois à ce qu’ils feront si et quand Kadhafi tombera. Comme nous le voyons aujourd’hui dans d’autres contextes (en Égypte par exemple), une révolution est généralement chaotique, imprévisible et violente, et engendre moult opportunités de mal faire.

Ces dangers sont particulièrement menaçants en Libye, en bonne partie à cause de l’absence d’institutions politiques efficaces et de la probabilité que certains de ceux que nous soutenons aujourd’hui voudront remettre les pendules à l’heure avec les loyalistes. Et cette possibilité signifie qu’il existe aussi un risque que naisse le même genre d’insurrection loyaliste que celle qui a surgi en Irak, éventuellement enracinée dans des divisions tribales anciennes.

Par conséquent, si les interventionnistes libéraux qui nous ont entraînés dans cette guerre veulent prouver, rétroactivement, que leur décision était la bonne, ils feraient mieux d’avoir un plan qui assure que la transition politique en Libye se passera mieux qu’en Irak. Et vous savez ce que cela signifie? Nous allons y rester bien plus longtemps que vous ne le pensez, et cela nous coûtera bien plus cher qu’on pourrait l’espérer. Mais bon, pas de quoi se faire du souci. Ce n’est pas comme si nous avions d’autres problèmes à régler (ou à financer), non plus.

Stephen M. Walt

Traduit par Bérengère Viennot

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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