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La secrétaire d'Etat Hillary Clinton en visite à Goma en août 2009. REUTERS/Roberto Schmidt
La secrétaire d'Etat Hillary Clinton en visite à Goma en août 2009. REUTERS/Roberto Schmidt

Aider enfin la RDC à sortir de la violence

Les Etats-Unis prennent enfin conscience de la tragédie que vit la République démocratique du Congo. Foreign Policy plaide pour des actions politiques.

Actuellement, travailler sur la République démocratique du Congo (RDC) se révèle aussi étrange qu’exaltant. Pour la première fois depuis qu’une véritable guerre a éclaté, en 1996, dans ce pays d’Afrique centrale, l’opinion publique américaine semble prendre conscience de la brutalité de ce conflit. Depuis un an, on a assisté à une multiplication d’actions à l’intérieur et à l’extérieur de Washington  –durant les audiences du Congrès, les émissions présentées par Oprah Winfrey, et dans les théâtres de Broadway. L’épidémie de viols qui se déroule dans le pays a enfin droit à la une des journaux et le Congrès a adopté une loi spécifique sur la RDC.

Pour ceux d’entre nous qui écrivent sur la RDC ou qui y travaillent depuis plus d’une décennie, cette attention semble anachronique. Le pic de la guerre est passé depuis bien longtemps, lorsque neuf pays africains s’affrontaient dans les jungles, les savanes et les montagnes du pays, le découpant en une demi-douzaine de fiefs. Depuis 2003, le pays s’est unifié; les troupes du Rwanda, de l’Ouganda, du Zimbabwe et de l’Angola se sont (majoritairement) retirées. Des élections ont eu lieu en 2006, confirmant Joseph Kabila –qui avait pris le pouvoir après l’assassinat de son père en 2001– en tant que Président.

Malgré l’accord de paix, la violence s’est intensifiée durant ces dernières années dans les régions orientales des provinces du Kivu –le long de la frontière avec le Rwanda et le Burundi–, le gouvernement essayant de déloger les derniers groupes armés avec de violentes campagnes de contre-insurrection. Le conflit est désormais localisé sur une plus petite zone, il est devenu moins régional, mais il reste toujours incroyablement barbare. Une étude publiée en mai 2011 par un journal médical américain conclut que plus de 400.000 femmes sont violées chaque année, et que 17 à 40% des femmes dans l’Est du pays rapportent qu’elles ont été victimes de violences sexuelles durant leur vie.

Un conflit trop complexe pour en parler

Mais la violence dans l’Est de la RDC n’est malheureusement pas une nouveauté. Alors pourquoi ce brusque regain d’intérêt? La nouveauté réside dans la mobilisation populaire autour de cette question aux Etats-Unis. Depuis des années, la grande complexité du conflit –plus de 50 groupes armés congolais différents ont vu le jour durant la dernière décennie, se battant tous pour une multitude de raisons– a été la bête noire des journalistes et des activistes. Comment intéresser quelqu’un à un conflit que vous ne pouvez pas expliquer? En 2006, même Nicholas Kristof du New York Times essayait de se justifier sur le fait qu’il n’ait pas beaucoup écrit sur la RDC:  

«Je reconnais que la souffrance est plus grande en RDC. Mais notre boussole est aussi attirée par le mal fait par l’homme, et c’est plus important au Darfour.»

Les gentils contre les méchants constituent une histoire plus facile. Mais il a toujours été difficile de réduire le conflit en RDC à des raisonnements binaires aussi simples.

En 2007, la RDC a commencé de nouveau à retenir l’attention, quand John Prendergast a créé Enough Projet. John Prendergast, un ancien directeur du Conseil de sécurité nationale, s’est senti limité dans son travail avec l’International Crisis Group (qui a pour objectif d’influencer les décideurs politiques de haut niveau). «Je savais que si les Américains ne commençaient pas à faire pression sur leurs élus, rien n’allait changer», m’a-t-il dit. Et pour rallier ces militants de base, sa nouvelle organisation a commencé à réduire les conflits en Afrique –en commençant par le Soudan et en incluant maintenant la RDC et l’Ouganda– à une histoire plus simple à raconter et à se focaliser sur la souffrance pure.

Au lieu d’essayer d’expliquer les circonvolutions politiques du conflit, Enough Project s’est concentré sur deux thèmes: la violence sexuelle et les conflits sur les minerais. En mêlant ces deux aspects, ils ont présenté le conflit d’une façon plus abordable et plus digeste, et, en même temps, ils l’ont lié aux consommateurs américains et à leur utilisation de composants électroniques contenant l’étain, le tungstène et le tantale congolais. Ils ont inventé des slogans comme:

«Vous ne voulez pas que votre téléphone portable alimente la guerre en RDC? Dites-le à Obama!»

Aide aux femmes victimes

L’Enough Project n’était pas isolé. En 2007, Eve Ensler, la créatrice des Monologues du Vagin, a lancé une campagne pour arrêter le «féminicide» en RDC, avec pour point culminant l’ouverture en avril 2011 de la Cité de la Joie, une structure d’accueil et de formation pour les victimes de viol, dans la ville de Bukavu (située dans l’Est de la RDC). La crise a gagné le soutien des démocrates et des républicains, avec les anciens sénateurs Russ Feingold et Sam Brownback se rendant plusieurs fois dans la région, sans oublier Barack Obama, qui était alors un tout jeune sénateur, soutenant un projet de loi consacré à la RDC.

Lisa Shannon, une photographe de Portland, en Orégon, a été galvanisée lorsqu’elle a vu une description du conflit lors d’une émission d’Oprah Winfrey, et elle a créé A Thousand Sisters (un millier de sœurs), qui a levé plus de 11 millions de dollars (7,8 millions d'euros) de fonds pour soutenir les femmes de RDC. En 2009, l’acteur Ben Affleck a rejoint le mouvement en fondant l’Eastern Congo Initiative, qui compte dans ses rangs Ryan Gosling, Angelina Jolie, Robin Wright Penn, et Javier Bardem.

La nouvelle étude sur les viols, publiée par l’American Journal of Public Health, suscitera sans aucun doute davantage d’attention sur cette question, bien que cette attention aurait pu être plus utile en 2006 ou 2007, lorsque les crimes documentés dans l’étude se sont déroulés.

Certains se montrent cyniques face à ces efforts. Et en fait, la mention de l’activisme des célébrités peut provoquer des haussements de sourcils et des sourires en coin dans les cercles politiques –mes lieux de prédilection. Ils soutiennent que cette mobilisation spontanée conduit à un nivellement par le bas de ces questions, à une dangereuse simplification, et à confondre ce qui est important avec ce qui est glamour. Et effectivement, une compréhension simpliste du conflit peut conduire à des politiques simplistes. Mais il ne fait aucun doute que les initiatives populaires –Tweet, Facebook, et pétitions en ligne– ont réussi là où des actions plus académiques ont échoué depuis des décennies: forcer Washington à s’intéresser à la RDC.

Les activistes de base, même s’ils ne sont pas très au fait de ce qui se passe en RDC, ont tendance à être beaucoup plus astucieux en politique que leurs critiques ne le laissent entendre.

L'enjeu des minerais en zone de conflit

Ce n’est jamais plus visible que lors du débat sur les minerais du conflit. L’année dernière, le président Obama a signé une loi qui demande aux entreprises de faire état des actions mises en place pour éviter de faire du commerce avec des minerais du conflit provenant de la RDC. Les réglementations, qui seront surveillées par la Securities and Exchange Commission [la SEC, commission de contrôle des opérations en Bourse, ndlt], entreront en vigueur plus tard dans l’année. Les entreprises pourront toujours faire du commerce avec les minerais du conflit, mais elles doivent rendre public ce qu’elles mettent en œuvre le long de leur chaîne d’approvisionnement, avec la diligence attendue.  

«La loi repose ensuite sur les consommateurs, les investisseurs et autres entreprises au sein de la chaîne d’approvisionnement pour utiliser cette information afin de faire pression sur ces entreprises», a dit le sénateur républicain Jim McDermott, un des auteurs de cette mesure.

La Législature de l’Etat de Californie travaille aussi pour faire voter une loi qui empêcherait l’Etat de s’approvisionner auprès de fournisseurs qui violent les réglementations de la SEC ou qui font du commerce avec les minerais du conflit. Plusieurs universités (y compris la mienne, l’université de Yale) envisagent de suivre cet exemple.

L’industrie a saisi le message. Comme action préventive, la Coalition citoyenne de l’industrie électronique (qui représente toutes les grandes entreprises du secteur) a effectivement arrêté d’importer des minerais de la RDC.

Si elle est menée à bien, la pression exercée sur les minerais du conflit pourrait apporter des changements positifs.

Le conflit en RDC, en 1996, n’a pas été provoqué au départ par les minerais –l’effondrement de l’Etat, le génocide rwandais, et les luttes de pouvoir au niveau local en sont la cause. Mais ceux qui sont à la recherche de solutions miracles pour résoudre le conflit ne les trouveront jamais. Le mieux ne devrait pas être l’ennemi du bien, et les minerais constituent un bon point de départ.

Le commerce congolais de l’or, de l’étain, du tungstène et du tantale totalise de 300 millions à 1,4 milliard de dollars [495 à 990 millions d'euros] par an, et la plupart des minerais sont «taxés» par des soldats en arme à un moment ou un autre de leur trajet. Cela représente beaucoup d’argent dans un pays où 80% de la population vit avec moins de deux dollars par jour.

Dans un monde idéal, voici comment la pression internationale ferait effet: le commerce mondial des minerais étant fortement intégré, un choc de demande provenant des Etats-Unis –le plus grand consommateur d’électronique– aurait de sérieuses répercussions en RDC. Les associations d’entreprises congolaises, incapables de modifier leur produit, commenceraient à paniquer et à faire pression sur le président Kabila pour démilitariser les zones minières et commenceraient à certifier des minerais «ne provenant pas du conflit». En même temps, le gouvernement tenterait d’une manière plus sérieuse de faire partir les groupes rebelles des zones minières.

Le monde réel est un peu plus désordonné. La première partie de l’équation a fonctionné: depuis le 1er avril, les entreprises basées aux Etats-Unis boycottent les minerais qui proviennent de la RDC, arguant qu’elles ne peuvent pas distinguer les minerais «propres» de ceux venant «du conflit». A son tour, la Malaysia Smelting Corporation, la plus grande fonderie d’étain congolais, envisage de ne plus faire de nouveaux achats, et les exportations venant des carrefours commerciaux congolais de Goma et Bukavu sont paralysées. Le problème est que le gouvernement congolais n’a pas encore réagi. Il semble qu’il soit plus important pour Joseph Kabila d’apaiser ses chefs militaires –dont beaucoup sont d’anciens rebelles– que de promouvoir le commerce.

Et  même si le gouvernement démilitarise les routes commerciales, il faudra que quelqu’un certifie que les minerais sont «propres». En ce moment, les routes commerciales (depuis des milliers de mines creusées à la pioche et à la pelle jusqu’à la traversée de la frontière) se perdent dans le labyrinthe d’une bureaucratie corrompue, sans aucun moyen fiable pour déterminer l’origine de n’importe quel sac d’étain, et s’il a été taxé par quelqu’un avec un AK-47.

La volonté politique ne suffit pas

C’est sur ce point précis que le gouvernement américain a échoué. Il n’est pas suffisant de légiférer dans son coin et d’attendre que la situation s’arrange d’elle-même. La RDC fournit moins de 5% de l’étain et environ 20% du tantale sur le marché mondial, et, sans encouragement, des entreprises pourraient fuir les risques de mauvaise réputation que le commerce avec la RDC comporte. Un boycott soutenu des entreprises américaines pourrait mettre au chômage des dizaines de milliers de mineurs et diriger une partie du commerce vers l’Inde ou la Chine, où les entreprises s’inquiètent beaucoup moins de la responsabilité sociale.

La fin de l’histoire reste à écrire. Si les bailleurs de fonds peuvent investir massivement dans des systèmes de traçabilité, rassurer les investisseurs tout en leur demandant des comptes, cette initiative pourrait faire une différence notable. Mais si les bailleurs de fond ne suivent pas, l’initiative pour les minerais du conflit tombera dans la grande corbeille des initiatives internationales pour sauver la RDC qui ont échoué.

La politique américaine vis-à-vis de la RDC est pleine de telles demi-mesures. La secrétaire d’Etat Hillary Clinton s’est rendue dans le pays en 2009 et elle a promis d’aider «à rejeter la violence sexuelle dans un passé obscur», mobilisant différents bureaux et agences à Washington, mais il y a eu peu d’actions concrètes mis à part les 17 millions de dollars [12 millions d'euros] d’aide pour les soins aux victimes, et le fait que l’armée américaine fournisse une formation de base à plusieurs milliers des 150.000 soldats congolais. La politique du gouvernement américain est un mélange d’initiatives admirables, mais sans stratégie globale.

C’est un peu étonnant. Il y a cinq ans, le sénateur Obama a soutenu une loi demandant la nomination d’un envoyé spécial en RDC pour y apporter un indispensable leadership. Pourtant, une fois à la Maison Blanche, sa propre administration a fermement résisté à la mise en place de cette mesure. En privé, des responsables du ministère américain des Affaires étrangères suggèrent qu'elle se montre réticente à créer des chaînes de commandement parallèles qui seraient en compétition avec les ambassadeurs dans la région et leurs structures hiérarchiques habituelles à Washington, bien que cela n’ait pas empêché la prolifération d’envoyés spéciaux pour d’autres pays et d’autres situations.

Des élections se dérouleront en République démocratique du Congo à la fin de l’année. Elles pourraient se révéler plus conflictuelles que les précédentes, en 2006, lorsque Joseph Kabila, déjà en exercice, était donné favori pour l’emporter. La popularité de Kabila a diminué, et il aura peut-être à lutter pour remporter des élections libres et équitables. Cela aussi réveille le spectre des violences électorales et des confrontations politiques.

La RDC abrite l’une des plus graves crises humanitaires au monde –une crise qui a été lourdement confrontée à l’indifférence et l’inertie. Les militants de base –des femmes au foyer aux étudiants– ont enfin brisé cette apathie, en sensibilisant à la situation désespérée de la République démocratique du Congo. Aux politiciens et aux diplomates désormais de transformer cette prise de conscience en une politique intelligente.

Jason Stearns

Traduit par Sandrine Kuhn

 

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Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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