mis à jour le

Des membres de l'armée guinéenne patrouillent dans la banlieue de Conakry, Guinée, le 18 novembre 2010. REUTERS/Joe Penney
Des membres de l'armée guinéenne patrouillent dans la banlieue de Conakry, Guinée, le 18 novembre 2010. REUTERS/Joe Penney

La Guinée s'embrase

En Guinée, les tensions entre Malinkés et Guerzés, attisées par un contexte politique tendu, donnent lieu à de sanglants affrontements.

Il aura suffit d’une sombre histoire de féticheurs pour qu’une bourgade du sud-est de la Guinée bascule dans des violences interethniques aux causes bien rationnelles. 25 personnes ont été tuées en Guinée forestière au début du mois de mai 2011 dans des affrontements entre Malinkés et Guerzés, au moins 36 selon des sources locales. Des morts prévisibles, avait averti une ONG en 2010.

Les versions diffèrent sur les circonstances du déclenchement des violences survenues le 3 mai à Galakpaye. Selon le gouvernement:

«Les citoyens de Galakpaye s’apprêtaient à inaugurer leur mosquée pour le vendredi 6 mai quand un groupe de citoyens ayant à leur tête le président de la (Communauté rurale de développement), le président du district et le président de la jeunesse, ont fait venir de la République sœur du Liberia des individus réputés dans la détection des sorciers habitant dans cette localité […] Les troubles ont commencé suite à la mort d’un Guerzé occasionnant ainsi la réplique des membres de cette communauté contre les Malinkés installés dans cette localité.»  

L’AFP évoque un féticheur missionné pour faire la lumière sur de mystérieux décès dans la région. Celui-ci aurait «désigné un octogénaire d'origine malinké comme étant le sorcier qui aurait jeté des sorts sur les victimes. L'homme ainsi incriminé a été égorgé par un membre de la famille d'un des jeunes morts mystérieusement». Enfin, selon Guinéenews «deux soi-disant attrapeurs de sorciers et de gris-gris» auraient «marqué d’une croix la mosquée de la localité alors que l’inauguration de celle-ci était prévue le vendredi 6 mai».

Ces violences sont récurrentes en Guinée forestière, région la plus éloignée de la capitale, desservie par de mauvaises routes et habituée aux vagues de réfugiés venus du Liberia ou de Côte d’Ivoire. En février 2010 à Nzérékoré une altercation entre une femme qui insistait pour passer dans une rue et des musulmans qui l’occupaient à l’occasion d’une prière avait dégénéré en meurtres entre Guerzés et Malinkés.

«Nous sommes certains que dans les semaines ou les mois à venir, des nouveaux affrontements plus sanglants et inimaginablement meurtriers sont à prévoir», avait alors averti la Rencontre africaine pour les droits de l’homme (Raddho) dans un rapport.

Pourquoi une telle certitude? L’ONG situe l’origine de l’opposition entre populations autochtones —notamment les Guerzés majoritairement chrétiens et/ou animistes—  et allogènes —Malinkés musulmans— aux élections locales de 1990. La candidature d’un Malinké avait été annulée suivant un principe discriminatoire énoncé par Lansana Conte: «On ne peut pas prétendre être maire là où on n’est pas autochtone». Des violences impunies s’en étaient suivies.

«Le général Président Lansana Conte avait besoin de cette division pour éviter la mainmise de son opposition politique sur la région, écrit la Raddho, selon laquelle «on aurait pu éviter le pire si la justice du pays fonctionnait correctement».

Cette instrumentalisation politique a été rendue possible par l’existence d’un malaise profond au sein des ethnies autochtones communément rassemblées sous le terme de «Forestiers». «Les Guerzés se sentent envahis par ceux qu’ils considèrent comme étrangers», résume la Raddho. Commerce aux mains des migrants, dévalorisation des langues et des pratiques religieuses locales, mariages mixtes à sens unique… Ces évolutions «tendent à rabaisser les non musulmans qui, de fait, sont des Guerzés […] et réduisent les originaires de la forêt à des citoyens de seconde zone dans leur propre pays».

Ces tensions socioéconomiques relativement anciennes ont été exacerbées par la mise hors circuit de Moussa Dadis Camara, un Guerzé:

«L’arrivée de Dadis au pouvoir avait redonné confiance aux Guerzés, explique Alpha Amadou Bano Barry, sociologue guinéen spécialise des conflits ethniques. Puis il a été écarté par des Malinkés [Sékouba Konaté et Toumba Diakité, ndlr] ce qui a été vécu comme une marginalisation de plus.»

Moussa Dadis Camara, «considéré comme un bouffon en Europe» mais capable de «mobiliser tout la Forêt s’il lève le doigt» selon Alpha Barry, n’est toujours pas revenu dans son pays malgré des déclarations favorables d’Alpha Condé en ce sens. D’où un ressentiment supplémentaire des Forestiers, d’autant plus que le président avait obtenu le vote de la «Forêt» après le ralliement à sa candidature de Papa Koly Kourouma, neveu de Moussa Dadis Camara.

Autant d’éléments qui font dire à l’universitaire que «cette affaire de féticheur n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux. Le fond du problème c’est que la communauté guerzé se considère roulée dans la farine et qu’elle veut en découdre. La Guinée est une poudrière à l’heure actuelle et le gouvernement ne fait rien pour arrêter ça.»

Le ministre la Justice a assuré mardi 17 mai dans une déclaration télévisée que «chacun répondra de ses actes» et a invité ses compatriotes à s’interroger sur «le sens et la portée de cette folie meurtrière qui se dessine dans notre pays».

«Le discours du pouvoir n’a fait qu’encourager ce genre de violences», accuse Oury Bah, vice-président de l'Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), dirigée par l’opposant peul Cellou Dallein Diallo.

Pendant la campagne présidentielle, Alpha Condé, un Malinké, avait accusé «la mafia» des commerçants «peuls». Au moins sept personnes avaient été tuées —la plupart par les forces de l’ordre— dans les fiefs de l’opposant peul Cellou Dallein Diallo après l’annonce des résultats.

Six mois après la première élection présidentielle démocratique de l’histoire du pays, le climat politique est toujours délétère, entre perquisition au domicile de Cellou Dallein Diallo et répression d’un rassemblement interdit.

La décision prise par Alpha Condé d’organiser un nouveau recensement électoral en vue des élections législatives hérisse déjà l’opposition:

«Le contrat politique qui avait présidé à la mise en place du schéma de transition est en train d’être violé par Alpha», accuse Oury Bah, selon qui un nouveau recensement «lui permettra de se déclarer vainqueur à n’importe quelle élection».

Fabien Offner

Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

Ses derniers articles: Le retour en grâce de Moussa Traoré  Mali, la guerre aux mille inconnues  Ganda Koy, la milice anti-djihadiste 

Alpha Condé

Election présidentielle

Dans la banlieue de Conakry en Guinée, on vote dans un bus à l'abandon

Dans la banlieue de Conakry en Guinée, on vote dans un bus à l'abandon

expectative

Peurs et espoirs de la Guinée

Peurs et espoirs de la Guinée

GuinéeLeaks

Guinée: un coup d'Etat en marche?

Guinée: un coup d'Etat en marche?

conflits interethniques

Musique

Nneka, l'Afrique nouvelle génération

Nneka, l'Afrique nouvelle génération

Politique fiction

A quoi ressemblera la Libye dans dix ans?

A quoi ressemblera la Libye dans dix ans?

Politique

La chasse aux sorcières, une tradition guinéenne

La chasse aux sorcières, une tradition guinéenne

élection présidentielle

Election présidentielle

Le site de la commission électorale piraté au Ghana avant l'annonce des résultats

Le site de la commission électorale piraté au Ghana avant l'annonce des résultats

Une année d'élections

La «révolution des smartphones» n'a pas encore vaincu la fraude électorale en Afrique

La «révolution des smartphones» n'a pas encore vaincu la fraude électorale en Afrique

Liberté d'expression

En Côte d'Ivoire, l'élection présidentielle est-elle vraiment démocratique?

En Côte d'Ivoire, l'élection présidentielle est-elle vraiment démocratique?