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© Damien Glez, tous droits réservés.
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Affaire DSK: le sex…agénaire et la soubrette afro

Potentiel candidat socialiste à la présidentielle française, directeur général du FMI, la carte de visite ambiguë de Dominique Strauss-Kahn, accusé d'agression sexuelle samedi 14 mai, laisse les Africains perplexes.

Planerait-il un parfum aphrodisiaque dans les couloirs des institutions de Bretton Woods? Il y a quatre ans, Paul Wolfowitz, alors directeur général de la Banque mondiale, était poussé à la démission pour une question de népotisme à forts relents sentimentaux. Aujourd’hui, c’est le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) qui se retrouve empêtré dans une affaire de mœurs. Accusé d’agression sexuelle par une femme de chambre de son hôtel new-yorkais, Dominique Strauss-Kahn a été interpellé à l’aéroport, mis en garde à vue au milieu de voleurs de téléphones portables et déféré devant un juge. La vidéo d’un DSK menotté, dimanche soir, a rapidement fait le tour du continent noir.

Stupéfaction en Afrique. D’abord parce que ces images —familières dans les séries américaines soldées aux chaînes de télévision africaines— ne semblaient appartenir qu’à la fiction. Ensuite parce qu’en Afrique, aucun «môgô puissant» (entendez «homme d’influence») ne passe aussi vite de la gloire à la déchéance. Pas pour une affaire de ce genre, en tout cas. Qu’on apprenne qu’un dirigeant a la braguette facile et sa virilité forcera le respect. Qu’une jeune femme ne supporte pas le comportement dévergondé d’une «grosse légume» et l’on réglera le conflit à l’amiable avant toute résonance judiciaire ou médiatique. En Afrique plus qu’ailleurs, on promeut une pudibonderie à toute épreuve; mais, cause ou conséquence, on y étouffe traditionnellement les dérapages sexuels.

Bien sûr, la déclinaison du concept de bonne gouvernance peut conduire à des comportements inédits, comme celui de l’ancien Premier ministre burkinabè Tertius Zongo, fervent chrétien, qui remania son gouvernement en février 2010 après d’insistantes rumeurs de conduites ministérielles réprouvées par la morale. Dans un autre registre, ces dernières années, la liberté d’expression a conduit une presse africaine adolescente à publier des listes de ministres et directeurs généraux homosexuels. Des déballages nauséabonds sur la vie privée, mais nulle procédure judiciaire pour des opérations de séduction un peu trop cavalières…

À mesure que les chaînes de télévision déroulent les déboires d’un Dominique Strauss-Kahn de moins en moins rasé, les Africains ouvrent de grands yeux et commentent à qui mieux mieux. Selon que l’on considère DSK comme le potentiel candidat socialiste à la présidentielle française ou le patron du FMI, les propos sont bienveillants ou assassins. Dans les deux cas, les étiquettes ont bien plus d’adhérence qu’un tatouage au henné…

Une carte de visite ambiguë

Le candidat socialiste —quel qu’il soit— est presque toujours soutenu par les classes africaines un tant soit peu politisées. Qu’importe que l’Afrique soit foncièrement conservatrice sur les questions de société comme sur les questions fiscales; à tort ou à raison, le parti socialiste de l’Hexagone a la réputation d’être moins compromis que la majorité actuelle dans les magouilles de la Françafrique. De même, la gauche française, dit-on, retient moins jalousement les visas que la droite. Cerise sur le gâteau, le socialiste qui se présentera à la prochaine élection présidentielle française affrontera celui qui a prononcé le discours de Dakar, cette allocution qui reprocha à «l’homme africain» de n’être «pas assez entré dans l’Histoire». Tout descendant de tirailleur sénégalais soutient DSK quand il est question de renvoyer Sarko à son cabinet d’avocats.

Mais quand on souligne que le même DSK dirige le FMI, de petits rictus déforment les visages. Le Fonds monétaire international, c’est le grand ordonnateur des plans d’ajustement structurel néo-libéraux que les nations africaines, percluses de dettes, accusent de tous les maux —quand elles ont fini de convoquer l’esclavage et la colonisation. L’institution qui se voulait thérapeutique fait figure de grand méchant loup dans les mémoires traumatisées par l’austérité toujours douloureuse et souvent improductive des années 90. Privatisations jugées sauvages, réduction de l'appareil gouvernemental dans ses activités jugées non productives comme la santé ou l’éducation, orientation à marche forcée de l’agriculture vers les denrées exportables; dans l’esprit de l’Africain moyen, les politiques du FMI ont fait souffrir les plus pauvres des nations les plus pauvres.

Pourtant, même avec une carte de visite difficile à assumer, le directeur général Dominique Strauss-Kahn semble avoir fait moins souffrir l’Afrique —toute chose étant égale par ailleurs— que certains pays européens. En mars 2010, il annonçait, sur un blog de son institution, le «retour en force de l'Afrique». À son arrivée en 2007, déjà, il réclamait que les «politiques du Fonds soient adaptées à la situation africaine». Langue de bois? Pas sûr. Depuis quatre ans, le FMI a régulièrement accru le montant des prêts libres d’intérêts accordés à l’Afrique (2,5 millions d’euros en 2009, soit trois fois plus qu’en 2008). Il a obtenu l’annulation de la dette publique d’une dizaine d’Etats sans remettre en cause les investissements étrangers. De nouveaux centres régionaux ont été ouverts pour améliorer l’assistance technique…

L'affaire vue d'Afrique

Le bilan sera pour plus tard. Pour l’heure, l’Afrique regarde l’affaire DSK comme un feuilleton, réalisant d’ailleurs qu’elle connaissait peu l’homme. Sous le prisme d’une analyse afrocentrée, elle espère que ce scandale inspirera la fin de l’impunité sur le continent noir. Un commentateur ivoirien considère ainsi que l’affaire DSK invite les hommes politiques africains à «faire preuve de vigilance». On aimerait qu’il parle davantage de «vertu» que de «vigilance»…

Il reste deux ultimes dimensions afrocentrées dans les réactions africaines à l’affaire DSK. Emmitouflant la théorie du complot dans des drapés mystiques, les uns affirment, comme ce journaliste burkinabè, que «les marabouts de Sarkozy ont bien travaillé!»

Les autres s’arrêtent sur cette information anecdotique du New York Times: la plaignante serait d’origine africaine. Caricature des classes sociales: le patron sexagénaire du Nord affronte la soubrette trentenaire du Sud. La couleur de peau de la femme de chambre inspirera-t-elle d’autant plus de compassion africaine? Pas sûr. Les Africains sont souvent cruels avec leurs sœurs impliquées dans des affaires engageant des Occidentaux. Tout particulièrement si l’Occidental est réputé plein aux as. Si l'on apprenait que la plaignante avait ne serait-ce qu’un peu encouragé le directeur général du FMI dans ses assauts sexuels, l’opinion africaine sera sans doute plus cruelle avec elle qu’avec une «visage pâle»…

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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