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Des non-musulmans attablés en terrasse d'un McDonald's de Rabat, au Maroc, le 4 septembre 2010. AFP PHOTO/ABDELHAK SENNA
Des non-musulmans attablés en terrasse d'un McDonald's de Rabat, au Maroc, le 4 septembre 2010. AFP PHOTO/ABDELHAK SENNA

Au Maroc, sur la piste des hérétiques du ramadan

En 2010, les «déjeuneurs du ramadan» avaient fait scandale. Leur action, qui soulignait l’inadéquation du dogme religieux à la modernité sociale, est plus que jamais d’actualité.

«Apostats, mécréants, nous érigerons un bûcher pour vous et vous irez brûler en enfer!» Sur la Toile, ce type de réaction hostile avait fait florès lorsque des activistes libertaires avaient créé en 2009 un groupe sur Facebook baptisé Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali), et décidé pour leur première action de briser un tabou et d’en faire un exemple de militantisme pour les libertés individuelles: celui de ne pas observer le jeûne durant le mois sacré du ramadan.

Face aux menaces, les sympathisants du Mali —qui sont aujourd’hui près de 3.000 sur Facebook— avaient décidé d’afficher publiquement leur profil et leur photo avec un slogan: «Au Maroc, manger tue». Nombreux déclarent ne pas jeûner, réclament un Etat laïc, fustigent la duplicité des pouvoirs publics, l’hypocrisie des partis, la démission des élites qui manque d’audace politique capable de dessiner les contours d’une nouvelle société marocaine ouverte et tolérante.

«Au Maroc, plus que dans d'autres Etats, la défense de nos libertés individuelles est une nécessité. Abus de pouvoir, inquisition socioreligieuse, intolérance, textes de loi abusifs, étouffent nos libertés fondamentales. D'où l'importance d'un Mouvement alternatif pour les libertés individuelles», écrivaient dans leur manifeste les fondateurs du mouvement, deux jeunes femmes: la journaliste Zineb El Rhazoui, et la psychologue Ibtissam Lachgar.

Un déjeuner sur l’herbe en plein ramadan

Dimanche 13 septembre 2009, en fin de matinée, Zineb El Rhazoui et Ibtissam Lachgar sont dans le train-navette qui relie Casablanca à la capitale Rabat avec un petit groupe de jeunes gens d’extractions sociales diverses, ralliés au mouvement grâce à l’exceptionnel buzz suscité par leur manifeste sur les réseaux sociaux et les blogs tenus par des activistes progressistes.

Une communauté qualifiée au mieux d’«idéaliste», au pire de «nihiliste», qui à chaque poussée de fièvre sécuritaire au Maroc se mobilise sur Internet pour faire entendre la voix de ceux qu’on appelle souvent au Maroc les «modernistes».

Par petites grappes, les membres du collectif Mali se donnent rendez-vous à la gare ferroviaire de Mohammedia, leur point de ralliement avant de se diriger vers une zone dégagée, à l’extérieur de la ville. Leur objectif, clameront-ils, était de rompre le jeûne «dans un espace non clos, mais dans une relative discrétion» —l’action n’étant pas de le faire de manière ostentatoire.

Leur mot d’ordre étant avant tout de «protester contre l’ingérence dans la vie privée et pour la liberté de ne pas jeûner ramadan». Les manifestants munis de leurs sandwichs voulaient casser la croûte lors d’un happening dans une petite forêt de la ville, arguant qu’un Marocain n’est pas forcément musulman et de ce fait ne doit pas souffrir d’une quelconque discrimination ou être victime de la vindicte.

100 policiers contre 10 sandwichs

Une centaine de policiers et de militaires («Plus de 100 policiers contre 10 sandwichs», titrera non sans malice le quotidien madrilène El Mundo), étaient amassés à leur descente de train. Les forces de l’ordre ont procédé à la fouille systématique des «passagers douteux»: garçons en pantalons baggy et sac à dos, coiffure rasta ou filles cheveux au vent…

«Quand ils ont vu que nous avions de la nourriture dans nos sacs, ils nous ont obligés à rebrousser chemin vers Casablanca dans le train suivant», relatera une manifestante.

«Notre objectif était de dire que nous sommes marocains, nous n’observons pas le jeûne, mais nous avons le droit d’exister. Chaque année il y a des arrestations et des lynchages publics de non-jeûneurs alors que la Constitution marocaine garantit la liberté de culte», expliquera un membre du Mali dans les colonnes d’El Mundo.

Chaque année, les forces de l’ordre arrêtent des dizaines de «contrevenants» du ramadan dans toutes les villes du royaume. Ils sont pour la plupart condamnés à de la prison ferme. Des jugements expéditifs qui n’ont pas eu le même écho médiatique que celui suscité par le Mouvement.

La présence de la presse internationale, essentiellement espagnole, le statut particulier du groupe, identifié comme étant une initiative de journalistes par les autorités, aura fait réagir le procureur du roi qui ordonnera à la police judiciaire de procéder à l’arrestation des impétrants pour des «raisons de sécurité civile» selon la version officielle, abondamment relayée par la télévision publique à une heure de grande écoute.

Un article de loi qui prévoit un à six mois de prison

L’agence officielle Maghreb arabe presse (MAP) donnera le ton bien avant que les mandats d’amener soient délivrés par le parquet à la Police judiciaire de Mohammedia. Celui-ci s’est appuyé dans sa décision sur l’article 222 du Code pénal marocain, qui stipule que «tout individu notoirement connu pour son appartenance à l’Islam qui rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le ramadan est passible de un à six mois d’emprisonnement et d’une amende».

Une disposition légale jugée contraire aux normes internationales en matière de libertés individuelles, comme l’ont rappelé avec insistance les organisations de défenses des droits de l’homme:

«L'article 222 du code pénal, et les lois qui se mêlent des convictions personnelles des individus sont abusifs […] La pratique religieuse est basée sur la conviction, et nul n'a le droit d'imposer une conviction à qui que ce soit par la force. C'est contraire non seulement aux droits de l'homme, mais à la religion musulmane aussi», avait déclaré Khadija Rouissi de l’association Bayt Al-Hikma.

D’ailleurs, rappellent des ténors du barreau comme le bâtonnier Abderrahim Jamaï qui avait pris la défense des membres du Mali, cet article de loi ne peut servir de base juridique à des poursuites; les personnes interpellées n’ont en définitive pas rompu le jeûne en public. Ils ne pouvaient pas être valablement condamnés pour un supposé délit d’intention.

«Nous sommes encore une fois face à une décision arbitraire, car l’infraction supposée n’a pas été commise», avait-il plaidé, ajoutant que l’encerclement et la privation de mouvement imposée au groupe à Mohammedia «viole tout simplement les dispositions élémentaires de la loi».

Il ira plus loin en affirmant que «l’activation d’associations religieuses comme l’instance des oulémas de la ville, la mobilisation politique des partis conservateurs et les diatribes de la presse procèdent d’un véritable appel au lynchage et à une forme dangereuse d’excommunication».

«Un acte odieux qui défie les enseignements de Dieu»

Le conseil des oulémas (théologiens officiels) de Mohammedia avait en effet dénoncé «avec force cet acte odieux qui défie les enseignements de Dieu et du Prophète qui mérite une sanction exemplaire».

Au-delà des débats juridiques, l’affaire avait mis en exergue une réalité bien plus pesante: l’inadéquation des textes de loi avec une réalité sociale en pleine effervescence, confrontée à la mondialisation des mœurs et des idées. Si l’islam est la religion d’Etat, la question de la liberté de culte dont la Constitution garantit le respect est de nouveau battue en brèche.

«Il y a un problème de clarification à ce niveau», explique maître Jamaï. «La liberté de culte dont se prévaut le Mouvement alternatif est en phase avec une conception évidente du droit au libre arbitre. Or, sur le plan politique, la religion d’Etat éteint le droit à l’autodétermination de chacun, ce qui est contraire aux libertés fondamentales.»

«Demain, ils voudront sortir nus dans la rue!»

Là où le débat d’idées est nécessaire et où la réflexion devrait être admise, l’interdit est érigé au nom de la notion évasive de «communauté» et de «majorité écrasante», comme s’en défendent les islamistes ou les conservateurs, à l’image des propos offensifs de Mustapha Ramid du Parti pour la justice et le développement (PJD) qui n’hésitera pas à reléguer le droit de chacun de ne pas observer les préceptes religieux à celui de disposer de son corps dans le seul espace confiné du privé:

«Nous ne pouvons accepter que des musulmans dé-jeûnent publiquement. Le législateur ne peut négliger les sentiments de 99,99% des Marocains en faveur de 0,01% de personnes qui souhaitent pouvoir manger ouvertement.»

Ramid rejette les raisons qui poussent les membres du Mali à insister pour pouvoir manger publiquement, indiquant que «rien ne les empêche de le faire secrètement, dans des lieux privés où l'individu est maître de soi, contrairement aux espaces publics où la société est maîtresse». Pour lui, lier la question de l'interdiction de dé-jeûner aux libertés individuelles «ouvrirait grand la porte à la discussion sur la liberté de disposer de son corps, et ainsi à la dépénalisation de la pédérastie […] A ce rythme, demain, ils voudront sortir nus dans la rue!».

Les islamistes ne sont pas les seuls à penser de la sorte. Selon une enquête récente sur «L’Islam au quotidien», 60% de Marocains ne considèrent pas comme musulman celui qui ne fait pas le ramadan, et 44,1% de Marocains estiment qu’un dé-jeûneur doit être puni jusqu’à ce qu’il reprenne «le droit chemin». Près de 82,7% des interrogés ne sont pas d’accord pour que les cafés et restaurants restent ouverts la journée pendant le mois sacré.

«Dans cette logique, la prière, qui est tout comme le carême un des piliers de l’Islam, pourrait de facto être une obligation sociale», réplique un activiste du Mouvement. Une cohérence dont se prévaut d’ailleurs le régime des Mollahs en Iran ou les défenseurs de l’application rigoriste de la Charia, la loi islamique.

«Qui interdit à quiconque d’aller à McDonald’s ou Pizza Hut? Toutes les franchises internationales de fast-food sont ouvertes. Dans les hôtels, les touristes sont servis y compris quand ils demandent de l’alcool, alors pourquoi faire de la provocation gratuite?», fulmine un officiel.

En toile de fond, ces propos rejoignent en fait le concept de «la laïcité masquée» qui prédomine au Maroc. C’est le cas de la tolérance de la consommation d’alcool par les musulmans. Pour les laïcs, la position des pouvoirs publics est marquée par la lâcheté et l’hypocrisie.

«Nous rêvons d’un Maroc tolérant, libre et pluriel»

Pour Zineb El Rhazoui, «l'islam existe depuis des siècles et n'a pas besoin des islamistes pour le défendre», et d’ajouter:

«Il ne sera nullement ébranlé par des personnes qui ont fait le choix, pour des raisons qui leur sont propres, de ne pas observer une prescription religieuse.

Si nous permettons aux forces de l'obscurantisme de faire la loi dans notre société, chaque femme non voilée, chaque personne qui ne fait pas la prière ou qui boit de l'alcool pourra craindre les représailles des radicaux. Nul n'est à l'abri du passage à l'acte d'un fanatique, mais cela ne doit pas nous empêcher de nous exprimer librement et de militer pour le Maroc dont nous rêvons: un Maroc tolérant, libre et pluriel.»

«De tous temps, l'islam s'est proclamé comme une religion sans contraintes (dîn yousr)», martèle El Rhazoui.

«Les prescriptions religieuses existent, les fidèles sont appelés à faire de leur mieux pour les respecter. Toutefois, nul ne peut juger de l'adhésion des autres à une règle religieuse, et encore moins les contraindre à l'observer; c'est contraire à la religion musulmane qui prône une relation directe avec Dieu, sans intermédiaire.»

Un dogme insoluble dans la modernité

Dans une interview accordée au quotidien français Libération, l’islamologue laïc Abdelwahab Meddeb tire la sonnette d'alarme quant à la pratique du jeûne pendant le ramadan. Selon lui, dans de nombreuses sociétés, et notamment au Maroc, le jeûne a tendance à devenir un phénomène social plus qu'un exercice spirituel.

Les membres du Mali adhèrent à ce point de vue:

«Nous pensons que chacun doit avoir la liberté de pratiquer sa religion en son âme et conscience. Ceux qui souhaitent jeûner doivent pouvoir le faire sans contrainte, où qu'ils soient dans le monde. Ce que nous dénonçons, c'est la stigmatisation des dé-jeûneurs et leur pénalisation du point de vue de la loi. Dans notre activité, il y avait des jeûneurs parmi nous, qui soutenaient le droit des dé-jeûneurs à exister librement, sans hypocrisie», argumente El Rhazoui.

La question dépasse aussi le seul cadre du débat sur les libertés individuelles, socle essentiel de la modernité d’une société. Elle interpelle sur les fondamentaux du contrat social avec la monarchie qui tire évidemment sa légitimité première de la notion de Commanderie des Croyants. Si ce lien est très largement accepté, il ne l’est pas seulement dans sa lecture culturelle, symbolique ou identitaire.

La sacralité telle que définie par la Constitution marocaine impose un dogme que le régime a, à l’évidence, de grandes difficultés à synthétiser avec la modernité. Un état de fait qui transpire dans les relations chaotiques du pouvoir avec la presse, les ONG et la frange progressiste de la société civile qui déminent depuis des années les lignes rouges imposées par le religieux.

Les réformateurs assimilés à des infidèles

Pour le prédicateur Abdelbari Zemzmi:

«La devise du royaume est "Dieu, la Patrie, le roi", c'est pour cela qu'il faut respecter la religion musulmane. Discuter d'une liberté individuelle qui ne respecte pas l'islam ouvre la porte au non-respect de la patrie et de l'institution monarchique (…) Ceux qui veulent dé-jeûner publiquement violent la sa sacralité du ramadan, ils blessent les sentiments des musulmans, ils doivent donc être punis en application des lois en vigueur».

La nouvelle Constitution marocaine adoptée cet été n’a pas fait bouger ce dogme d’un iota. Au contraire, l’institution des oulémas, gardiens de la foi, a été érigée en clergé, le roi demeure Commandeur des Croyants et l’islam la religion d’Etat. Ce n’est pas un hasard si les membres fondateurs du Mali sont aux avant-postes du Mouvement du 20 février, appelant à l’instauration d’un Etat civil au Maroc.

D’ailleurs, la propagande officielle a largement manipulé une opinion publique pétrie de religiosité en insinuant que les «févriéristes» étaient acculturés à l’Occident, forcément athées et que leur mot d’ordre contestant le référendum pour l’adoption de la nouvelle Constitution («Mamsawtinch!») (Nous ne voterons pas!), serait suivi pendant le ramadan de «Masayminch!» (Nous ne jeûnerons pas!). Une manière tordue d’assimiler les réformateurs à des infidèles pour les discréditer.

Ali Amar

 

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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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