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Chargement de sacs de cacao dans le port d'Abidjan le 8 mai 2011. REUTERS/Luc Gnago
Chargement de sacs de cacao dans le port d'Abidjan le 8 mai 2011. REUTERS/Luc Gnago

En attendant un nouveau miracle ivoirien

La voie de la réconciliation passe par une reprise, rapide et forte, de l’activité économique en Côte d’Ivoire. Et l’ensemble de la région en profitera.

La Côte d’Ivoire n’est plus la «locomotive» de l’Afrique de l’Ouest francophone, mais elle pourrait rapidement le redevenir. Elle en reste en tout cas le poids lourd. Il est frappant de constater que le pays compte toujours pour 40% de la richesse de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa). Soit le même pourcentage qu’à la fin des années 1990, avant plus d’une décennie de crise.

La deuxième économie de l’union régionale, le Sénégal, n’a jamais pu lui ravir ce leadership. Même si de nombreuses entreprises et agences de l’ONU se sont délocalisées à Dakar, après avoir quitté les rives bien agitées de la lagune Ebrié d'Abidjan. La Banque africaine de développement (BAD) s’est pour sa part provisoirement installée à Tunis.

La Côte d’Ivoire n’est pas un champ de ruines, comme a pu l’être son voisin libérien au sortir de la guerre civile (1989-2003). En 2009, sa croissance économique s’est même accélérée, pour s’établir à 3,8%, avec une croissance par habitant positive pour la première fois depuis 1998, selon le Fonds monétaire international (FMI). Principales raisons: une hausse des cours mondiaux du cacao et une bonne pluviométrie. En 2010, la croissance s’est établie à environ 3%.

Premier exportateur mondial de cacao

La Côte d’Ivoire reste le premier producteur et exportateur mondial de cacao, avec une part de marché de près de 40%. C’est l’un des très rares pays africains à avoir une telle influence sur le cours d’une matière première. Sur le marché de la fève, c’est Abidjan qui fait la pluie et le beau temps. Et pas le Ghana ou l’Asie.

Les exportations de cacao ont repris il y a quelques jours après avoir été interrompues pendant la crise post-électorale, notamment à l’appel d'Alassane Ouattara, qui voulait ainsi asphyxier économiquement son rival Laurent Gbagbo.

La qualité des fèves n’a pas été gravement altérée et quelque 500.000 tonnes devraient sortir des ports d’Abidjan et surtout San Pedro dans les prochaines semaines, fournissant au nouveau pouvoir une importante manne financière. La café et surtout le cacao comptent pour 40% dans les recettes d’exportation du pays.

Une bonne nouvelle pour les autorités d’Abidjan car, lors de la crise, une partie du cacao ivoirien était vendue illégalement via le Ghana voisin, qui a bizarrement enregistré cette année une brutale hausse de ses exportations, qui sont passées de 632.000 à 920.000 tonnes. Selon les spécialistes, entre 100.000 et 200.000 tonnes pourraient venir du voisin ivoirien.

Relancer le coton

Le président Ouattara devrait également relancer la culture du coton, cultivé dans le nord du pays, pour favoriser le développement d’une région qui lui est favorable et contrebalancer le cacao, uniquement produit dans le sud. 

Avant la guerre de 2002, la production ivoirienne s’élevait à environ 400.000 tonnes. Elle est aujourd’hui de seulement 200.000. La Côte d’Ivoire, en développant son «or blanc», pourrait rapidement concurrencer son voisin burkinabè, premier producteur de coton d’Afrique subsaharienne.

De plus, les recettes du pétrole sont égales ou supérieures à celles tirées du cacao, comme l’avait souligné il y a quelques années la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO).  Mais le gouvernement de Laurent Gbagbo, arrêté le 11 avril, a toujours fait preuve d’une grande opacité dans ce domaine. Des enquêtes montreront l’ampleur des présumés détournements.

Les PME touchées de plein fouet

Quant aux infrastructures, elles ont certes vieilli, mais n’ont pas été détruites. Le système bancaire a été durement ébranlé par quatre mois de crise post-électorale, mais les banques ont recommencé à fonctionner et les salaires des fonctionnaires ont été payés, arriérés compris.

La reprise sera plus lente pour les PME, touchées de plein fouet par les pillages et la baisse de la consommation pendant la crise post-électorale. Sans plan d’aide, nombre d’entre elles pourraient mettre la clé sous la porte.

A noter également la présence toujours forte des Français dans l’économie ivoirienne. Plus de 600 entreprises sont tenues par des Français, notamment des PME, même si de nombreux «Gaulois», souvent des petits entrepreneurs mariés à des Ivoiriennes, sont partis lors des émeutes de 2004 et ne sont jamais revenus. Ils étaient restaurateurs, bouchers ou coiffeurs.

Mais les grands groupes sont toujours là, avec des cadres essentiellement ivoiriens ou ouest-africains, notamment Bolloré, Bouygues, Total, France Telecom et Orange. Les sociétés françaises représenteraient à elles seules 30% du PIB ivoirien et… la moitié des recettes fiscales.

Abidjan, un «hub» régional

Le retour du «miracle ivoirien» dépasserait les frontières et se ferait sentir dans toute la région, tant Abidjan est le véritable «hub» de ses voisins francophones.

Pendant toutes les années 2000, la croissance des pays de l’Uémoa a toujours été inférieure à la moyenne africaine, en raison de la crise ivoirienne. Si la Côte d’Ivoire, forte de plus de 20 millions d’habitants, redécolle, elle relancerait l’ensemble de la région.

Selon le FMI, l’activité économique de l’ensemble de l’Uémoa devrait continuer de progresser pour atteindre près de 4,5% en 2011, après avoir totalisé 4% en 2010 et 3% en 2009.

L’attente est grande, même à Dakar, l’autre grande (et rivale) capitale francophone de la région: «Le Sénégal et la Côte d’Ivoire, ces deux locomotives de l’Uémoa, vont enfin rouler pour le bonheur de la sous-région. Akwaba (bienvenue) Monsieur le Président», écrit le quotidien privé sénégalais Walfadjiri à l’occasion de la visite du président Ouattara à Dakar.

Du côté de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso où le président Ouattara s’est rendu le 16 mai, on espère aussi une coopération bilatérale renforcée après une décennie de brouille, avec une reprise des liaisons routières et ferroviaire ainsi que de l’interconnection électrique.

Lors de la décennie de crise, les pays de l’hinterland ivoirien (Burkina, Mali, Niger) avaient bien cherché d’autres ports, notamment Dakar et Lomé, mais les distances étaient plus longues et donc renchérissaient les coûts.

Les voisins du Nord, notamment le Burkina, solide allié du président Ouattara, ne devraient pas tarder à retrouver la route d’Abidjan.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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