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Les chanteurs Hafid Djemaï et Samira dans «Barbès Café». © Ali Chibani, tous droits réservés
Les chanteurs Hafid Djemaï et Samira dans «Barbès Café». © Ali Chibani, tous droits réservés

Barbès Café chante les mémoires d'immigrés

Lucette reçoit dans son café de Paris les confidences d'immigrés d'Algérie. «Barbès Café» ouvre la scène à de nombreux chanteurs qui content l'exil.

Lucette tient un café dans le quartier parisien de Barbès. Auparavant, elle est montée de la campagne pour travailler à La Poste avant le début de la guerre d’Algérie. A peine arrivée à Paris, le destin la met sur le chemin de Mouloud, un immigré algérien dont elle tombe amoureuse et à qui elle consacre toute sa vie. Pourtant, Lucette sait que son grand amour est déjà marié au pays, où il a laissé ses enfants. Cela ne la dérange pas. Elle dit même à ceux qui écoutent son histoire: «Sa vie, il la fait avec moi.»

Interprétée par l’actrice Annie Papin, Lucette est l’un des personnages de Barbès Café. Elle incarne la mémoire vivante d’un lieu où tant d’étrangers sont venus noyer leur nostalgie dans le vin et dans les chansons. Le spectacle, qui se déroule jusqu’au 28 mai 2011 au Cabaret Sauvage de Paris, attire déjà les foules. Plus précisément, il s’agit d’une comédie musicale qui raconte le destin de l’immigration algérienne en France à travers quelques-unes des grandes chansons sur l’exil créées des années 1950 à nos jours en arabe, en berbère et en français.

«Nous avons voulu rendre hommage aux anciens qui ont laissé des œuvres éternelles, confie Meziane Azaïche. Ce sont des chansons qui abordent l’exil, la souffrance des immigrés et les injustices qu’ils ont subies.» Le créateur de cette comédie rappelle que «ces chansons sont un patrimoine français qu’il ne faut pas oublier. Elles ont été composées et chantées en France, elles traitent de questions françaises et ont été parfois faites par des artistes français, même s’ils avaient toujours la nostalgie de l’Algérie, comme El Hasnaoui».

Un café qui a de la voix

Entre 1940 et 1980, la France comptait 8.000 cafés chantants animés par des Algériens. Ils constituaient des lieux de rencontre pour les immigrés qui venaient y parler du pays et pour assister à des spectacles, notamment de chant. A ce propos, Kamel Hamadi, l’auteur de plus de 2.000 compositions musicales qui a connu cette époque, rappelle que, «dans les années 50 et 60, les Algériens recouraient aux cafés-concerts car ils n’avaient pas le droit d’occuper les autres salles de spectacle interdites aux “indigènes”».

Pour les immigrés qui fréquentent son café, Lucette n’est pas seulement la gérante du lieu. Elle est surtout leur confidente et celle qui reçoit leur courrier. Des lettres dans lesquelles généralement les proches restés au pays demandent encore plus d’argent. L’amante de Mouloud est aussi une femme marquée par l’histoire qui a vu la situation de l’immigré algérien en France se complexifier lentement.

La guerre d’Algérie, d’abord. Les «événements», comme on les a longtemps appelés, sont racontés par des chansons du poète Slimane Azem. Les sauterelles et La lune apparaît sont deux œuvres qui ont valu au «La Fontaine kabyle» d’être activement recherché par l’armée coloniale. Mais à l’indépendance, Azem est définitivement banni de son pays par les autorités algériennes toujours à cause de ses chansons engagées, cette fois contre la nouvelle dictature, sous prétexte qu’il a été «harki». L’indépendance est célébrée avec un chant du maître du chaâbi Hadj El Anka.

Tout cela est agrémenté par des images d’archives, diffusées sur deux grands écrans, qui montrent des Algériens jetés dans la Seine en 1961 ou encore la «marche pour l’égalité et contre le racisme» dite «marche des Beurs» en 1983. La mort du jeune étudiant Malik Oussekine à Paris en 1986 est aussi évoquée à travers un titre d’Akli D. Intitulé Malik, ce cri est dédié par l’orchestre à tous les Algériens «assassinés» en France dans l’indifférence générale.

D’hier à aujourd’hui

Barbès Café est un spectacle qui oscille entre la douleur d’être séparé de son pays et les injustices politiques dénoncées avec vigueur. C’est ce qui permet à l’assistance d’être rapidement acquise par l’esprit de cette comédie. Les messages portés par les chansons sont d’une telle importance qu’une spectatrice dit «regretter qu’il n’y ait pas eu de traductions» pour le public qui ne comprend pas l’arabe et le berbère.

«Ce qui a le plus attiré mon attention, nous dit Martine Gallois, une spectatrice venue du sud de la France, ce sont les images d’archives qui m’ont rappelé des choses que j’ai vues dans mon enfance après la Seconde Guerre mondiale. J’ai aussi été marquée par les jeunes qui ont occupé la scène massivement pour danser.»

Il est vrai que Barbès Café réussit le pari de faire danser le public sur ses malheurs d’ici et de là-bas. Mais l’émotion a atteint son comble quand la chanteuse à la voix envoûtante Samira Brahmia a rendu hommage aux juifs d’Algérie à travers Alger, Alger de Lili Boniche et Sidi H’bibi de Salim Halali.

Les auteurs du spectacle n’ont pas oublié d’établir un lien entre le passé et le présent. Ils le font d’abord en injectant des notes reggae, jazz ou blues dans des œuvres qui, à l’origine, n’ont rien de tout cela, «d’autant qu’elles ont été généralement créées par des artistes illettrés qui n’ont jamais étudié la musique», rappelle Kamal Hamadi, qui se dit satisfait par ces adaptations. Le même interlocuteur pense que «c’est une bonne chose que ces chansons soient reprises par des personnes qui les respectent et ne les cassent pas car cela permet leur sauvegarde et leur transmission».

Le pont est aussi établi entre hier et aujourd’hui dans les montages filmiques qui comparent les discours politiques sur l’immigration des années 70 à ceux que l'on entend de nos jours. Par ailleurs et parallèlement à la Révolution algérienne pour l’indépendance, Meziane Azaïche a pensé aux «jeunes Arabes qui se sont révoltés pour créer leur propre pays où ils pourront s’enraciner».

Raconté en deux parties entre lesquelles un invité de prestige (Aït Menguellet, Idir, Djamel Allam…) entre en scène pour interpréter deux de ses œuvres, Barbès Café a eu la bonne idée de rappeler au public des chansons qui racontent, avec sagesse et émotion, une histoire dont les braises restent incandescentes et une souffrance qui a mué sans disparaître. La terre continue en effet à produire des déracinés que les politiques diabolisent pour ajouter le mépris et l’insulte à leur peine.

Sans céder au lamento, ni aux condamnations tous azimuts, cette comédie vous donne l’occasion de chanter et de danser tout en vous suggérant un nouvel ordre du monde rêvé par les «fondateurs» discrets de la chanson de l’immigration qui faisaient venir l’Algérie en France et emmenaient la France en Algérie.

Ali Chibani

Ali Chibani

Ali Chibani. Journaliste.

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