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Une patrouille de police à Douala, février 2008. REUTERS/Talla Sop Ruben
Une patrouille de police à Douala, février 2008. REUTERS/Talla Sop Ruben

Cameroun: le règne de la répression

Les Camerounais tentent de prendre leur destin en main en multipliant les manifestations. Mais sans jamais réussir à faire vaciller le régime de Paul Biya.

Douala, capitale économique du Cameroun, fief de l'opposition, ville de toutes les révoltes. Des plus violentes aux plus longues. En 1991, l'opération «villes mortes», sur fond de désobéissance civile, paralyse l'économie du pays pendant six longs mois dans le but d'obtenir l'organisation d'une conférence nationale souveraine. En 2008, à l'instar de nombreux pays africains, la ville manifeste contre la vie chère.

Ces manifestations, violemment réprimées, ont duré une semaine. Une très longue semaine pour les populations qui ont subi ville morte, couvre-feu, arrestations et violences. Beaucoup en sont morts, d'autres y ont échappé de justesse. Comme Eric, un jeune homme qui raconte ces évènements:

«Nous n'avions plus à manger. Je suis donc sorti pour tenter de trouver de quoi nous nourrir. Arrivé au marché, un camion de militaires s'est mis à tirer sur la foule, j'ai pu fuir à temps.»

Bilan: 40 morts selon les autorités camerounaises, 139 selon les associations de défense des droits de l'homme.

Trois ans plus tard, en février 2011, alors que les partis politiques et la société civile s'apprêtent à manifester pour honorer la mémoire de ceux qu'ils appellent «les martyrs de 2008», l'histoire se répète: nouvelles répressions violentes. Venus pour une manifestation pacifique dans le centre-ville de Douala, les partis politiques et les membres de la société civile sont pris à partie par les forces de sécurité. Les hommes en tenue déploient les grands moyens pour disperser les manifestants: canons à eau, matraques, menottes. Plusieurs personnes sont arrêtées, parmi lesquelles des journalistes. Comme le correspondant de l'AFP au Cameroun, Reinnier Kazé, venu pour couvrir la manifestation.

Le pouvoir de plus en plus fébrile

Ces événements coïncident avec le vent de révolte qui souffle au Maghreb. Mouvement insufflé par la révolution menée par le peuple tunisien et qui a poussé, en janvier 2011, l'ex-président Ben Ali à quitter le pouvoir qu'il confisquait depuis vingt-quatre ans. Un mois plus tard, Hosni Moubarak quitte lui aussi le pouvoir qu'il occupait depuis trente ans. Le régime du président camerounais, Paul Biya, en place depuis 29 ans, a-t-il eu peur d'une contamination? Tous les signes portent à croire à une certaine fébrilité au sommet de l'Etat.

Le droit de manifester est reconnu et prévu dans le préambule de la Constitution camerounaise. Mais, en réalité, quasiment toutes les manifestations de l'opposition ou de la société civile sont interdites par préfets et sous-préfets. Si des opposants montrent néanmoins quelques velléités de manifestations, celles-ci sont réprimées. Société civile, associations, syndicats, partis politiques, tous peinent à exprimer leurs revendications, ils n'ont quasiment pas le droit de manifester, même pacifiquement. Leurs leaders sont arrêtés. La moindre manifestation pour célébrer l'anniversaire d'un parti politique est interdite. C'était encore le cas en 2010 lorsque le Social Democratic Front (SDF), le principal parti d'opposition au Cameroun, a voulu célébrer sa vingtième année d'existence.

La liberté de la presse est, elle aussi, menacée:

«Les journalistes sont encore jetés en prison souvent parce qu'ils ont eu affaire à des personnalités puissantes qui n'hésitent pas à les emprisonner ou à leur faire payer des amendes lourdes», dénonce Henriette Ekwè, vice-présidente de l'Union des journalistes du Cameroun (UJC).

Le régime camerounais semble donc prêt à tout pour se maintenir. Mais n'est-ce pas là un aveu de faiblesse? Brutalité, intimidations, violences, ne sont-elles pas les méthodes des régimes dictatoriaux?

L'héritage du système colonial

La répression date de l'époque coloniale au Cameroun. Pendant quinze longues années, de 1957 à 1971, la colonisation a soumis les populations camerounaises à une effroyable répression. L'administration et l'armée française ainsi que leurs exécutants locaux ont mené une guerre sans merci notamment contre l'Union des populations du Cameroun (UPC), parti nationaliste créé en 1948. Cette histoire est retracée dans l'ouvrage Kamerun: une guerre cachée aux origines de la Françafrique de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.

Peu avant l'indépendance du pays, l'administration française prend l'initiative de la violence sous prétexte de réprimander la rébellion et le terrorisme d'Etat: massacres, bombardements, torture, couvre-feu, brimades, privations. 

L'histoire a longtemps été occultée. Mais aujourd'hui, les langues se délient:

«A l'ouest du pays, un vrai génocide s'est produit, les Français ont utilisé des bombes au napalm contre les populations civiles», affirme le philosophe Sidjoun Pokam.

Le Cameroun est en période préélectorale. Le prochain scrutin présidentiel se tiendra en principe en octobre 2011. Paul Biya s'apprête à briguer un troisième septennat après 29 ans de règne, et après avoir soigneusement modifié la Constitution. Mais les Camerounais n'entendent pas rester les bras croisés. L'opposant Jean-Michel Nintcheu, député du SDF, prévient: «Ce qui s'est passé en Tunisie et en Egypte arrivera au Cameroun.»

Dorothée Anaba

 

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Dorothée Anaba. Journaliste camerounaise, spécialiste de l'Afrique.

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