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Islamisme modéré ou extrémiste : nuancier ou uniformité ?

Je compte vous livrer, bientôt, ma lecture personnelle de l'islamisme, qu'il soit radical ou soft. Pour aller vite, cette fois,-ci je vous dirais que, par opposition, à l'Islam qui est une religion, l'islamisme c'est la vision politique de l'Islam, telle qu'elle a été développée au début du XXème siècle, essentiellement par Hassan El Banna, en Egypte, pour lutter contre « l'emprise laïque occidentale et l'imitation aveugle du modèle européen ».Et, contrairement, à une autre fausse idée, assez répandue, sur le Net, les relations entre les « Ikhouanes »,les frères musulmans, et les Etats Unis, ne datent pas de l'époque de l'invasion de l'Afghanistan, le 27 décembre 1979, par les troupes soviétiques.

Il est, en effet, maintenant, établi qu'au début des années 1950, les États-Unis se sont intéressés aux Frères musulmans, comme alliés, potentiels, contre Nasser et l'établissement de régimes communistes, ou socialistes, au Moyen-Orient. C'est ainsi que Talcott Seelye, un diplomate américain, en poste en Jordanie, a rencontré, en 1953, Saïd Ramadan, l'héritier spirituel, du Hassan El-Banna, assassiné en 1949. On peut estimer, à juste titre, que cette volonté, américaine, d'instrumentalisation de l'organisation des frères musulmans, est à l'origine de l'émergence de l'activisme politique islamiste, qui était, déjà, latent, dans la doctrine de Hassen El Banna. Mais, ne l'oublions pas, avant cette convergence entres les intérêts des Etas Unis et ceux de frères musulmans, ces derniers s'investissaient, plutôt, dans le champ de l'associatif classique.

En tant que telle, et dans la mesure où le « isme » d'islamisme, renvoie, depuis cette convergence des années cinquante, à une doctrine politique, qui peut revêtir diverses nuances, selon les lectures et les intérêts recherchés, la doctrine politique des islamistes n'est pas facile, à appréhender. Il serait, d'ailleurs, préférable, à mon avis, pour parler de cet islamisme politique, de faire usage de l'expression : « activisme islamique », que d'islamisme, tout court, qui peut prêter à confusion avec l'islam, en tant que religion. Ainsi, il serait, plus judicieux, de parler d'activistes religieux, que d'islamistes. Les activistes religieux peuvent, ainsi, être, facilement, catalogués, selon le nuancier habituel, qui va des islamistes modérés, qui acceptent de composer avec les autres activistes politiques, non religieux, jusqu'aux activistes extrémistes, qui ne reconnaissent pas ce droit, aux autres, y compris, à eux-mêmes, puisqu'ils ne défendent pas leurs propres idées, mais la charia de Dieu, dont ils se considèrent comme les défenseurs, les dépositaires et les gardiens.

Oui, je vois, déjà, les réactions, d'une bonne partie des lecteurs, qui ne croient, guère, à l'existence d'islamistes modérés, et, par voie de conséquence, à l'existence ou, même, à la possibilité théorique de l'existence de partis politiques islamistes modérés. Aux yeux de ceux-là, Ennahdha ne chercherait, en fin de compte, qu'à imposer, à plus ou moins long terme, la charia, en Tunisie. Pour beaucoup, en effet, les islamistes, j'utilise à dessein, la terminologie courante, ne peuvent être modérés et leurs apparentes nuances, ne sont que l'expression de différences dans la démarche, et non dans l'objectif, qui reste le même, pour tous : imposer la charia à l'ensemble de la société. Cette différence dans la méthode et convergence dans les objectifs, est clairement exposée, par Rached Ghannouchi, en personne, dans cette fameuse vidéo, dans laquelle il s'adresse à des salafistes, impatients d'imposer la charia.

En fait, la problématique n'est pas récente et n'est pas née de la Révolution. Loin de là. Déjà, en 2007, Foued Zaouche se posait la question,« Qu'est-ce qu'un islamiste modéré? »,sur les colonnes de Réalités Magazine. En résumé, sa réponse est simple et rejoint ce que je viens d'exposer : « Etre musulman est une chose, être islamiste en est une autre ». Passer de l'ordre de la démarche personnelle de la conviction, à la démarche collective de l'action, impose d'instaurer la charia. Il n'y a pas d'autre voie passante, pour l'activisme religieux. Je ne me prononcerai pas, bien évidemment, cette fois-ci, sur cette question. Comme je l'ai écrit, ci-haut, je compte, bientôt, vous livrer, ma lecture personnelle de l'activisme islamiste. En attendant, j'ai jugé utile, de partager avec vous ce texte de Foued Zaouche, que je considère comme une référence, en la matière. Lisez et jugez-en :

                               Etre musulman est une chose, être islamiste en est une autre.

                                               Par Foued Zaouche ( Réalités Magazine )

« En toute liberté? Il faut se poser cette question car nous entendons souvent ces termes employés par la presse pour définir les partis qui se présentent aux élections sous la bannière d'un Islam assagi et tolérant comme en Turquie par exemple, ou au Maroc ou en Algérie, des Islamistes qui officiellement se disent prêts à jouer le jeu démocratique pour parvenir au pouvoir, on pourrait dire, dans les règles de l'Art politique.

L'islamisme politique se définit comme une idéologie se réclamant de l'Islam qui a des ambitions sociales et politiques, son effort porte sur la conduite des hommes et prône la solidarité et la fraternité au sein de la communauté, des valeurs éminemment respectables que chacun peut revendiquer. Mais cette idéologie prend sa source essentiellement dans la Charia qui, plus qu'un code de conduite, est un ensemble de lois juridiques et sociales extrêmement précises et contraignantes accompagnées par des châtiments corporels, comme la lapidation ou l'amputation d'un membre, qui peuvent sembler barbares dans leur application dans certains pays rétrogrades.

La première question qu'il faut poser à ces islamistes modérés est celle-ci: sont-ils pour l'application de la Charia et de ses châtiments corporels? Pour être honnête, je ne pense pas sincèrement qu'un Erdogan ou un Güll, au pouvoir actuellement en Turquie, prôneraient l'application de châtiments corporels, cela provoquerait un véritable tollé dans cette Europe dont ils ont l'ambition officiellement de faire partie. Par contre, ces deux dirigeants sont certainement pour l'abolition de la laïcité qui préconise la neutralité de l'Etat envers les religions, pour l'instauration d'un régime islamiste et surtout pour l'affirmation d'un dogme, créateur d'une pensée unique, une porte ouverte à l'instauration d'un ordre moral et d'une censure rigoureuse. Pourrait-on nier l'existence de Dieu dans ce type de régime sans redouter d'être taxé d'apostasie et de craindre pour sa propre vie? Pourrait-on enseigner dans les universités les théories de l'évolution qui replacent dans leur véritable contexte l'origine de la vie? Aurais-je le droit, en tant qu'individu, d'exister, de me comporter, de penser et de dire ce que je veux dans les limites de la liberté de l'autre?

Si l'Islam prôné par les islamistes consiste à respecter les valeurs de la science et la primauté de celle-ci sur toutes autres considérations, alors que signifie le fait d'être islamiste?

Etre musulman est une chose, être islamiste en est une autre. J'aimerais comprendre par exemple pourquoi les épouses des deux principaux dirigeants turcs sont voilées. Que signifie le fait de porter tailleurs et pantalons et de s'affubler d'un foulard ou peut-être est-ce cela qui définit l'islamiste modéré? J'aimerais demander respectueusement à ces deux femmes si elles accepteraient de perdre les droits civiques dont elles disposent dans la Turquie laïque pour devenir des mineures sur le plan juridique si par malheur un régime islamiste était mis en place dans ce beau pays.

C'est peut-être cette confusion entretenue qui m'inspire une solide méfiance envers ce qu'on appelle « islamiste modéré» car je pense sincèrement qu'on est un islamiste modéré dans l'opposition et un islamiste pur et dur au pouvoir. L'islamisme politique a la volonté de régenter la vie sociale et intime des citoyens et je ne parle pas du statut des femmes reléguées dans un état de soumission qui est une véritable insulte à l'intelligence. Dans un régime islamiste, l'ensemble des citoyens est censé vivre dans la soumission de la loi divine dont l'interprétation est laissée à quelques théologiens qui disposent du vrai pouvoir comme on le constate en Iran ou sous la sinistre tyrannie de ce qu'on a appelé les talibans en Afghanistan lorsqu'ils étaient au pouvoir. Il ne peut y avoir de cohabitation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel car le pouvoir ne peut se partager et toutes les sociétés démocratiques ont fait ce partage et donné à chacun son espace d'expression. Au pouvoir temporel, celui de la gestion des hommes et de leur imbroglio, et au spirituel, l'opportunité laissée à chaque individu de répondre à sa manière aux interrogations existentielles dans une relation libre et ouverte avec sa propre conscience. Mais le pouvoir engendre trop d'appétits pour que ce partage se fasse sereinement et il a fallu des luttes parfois sanglantes pour reléguer le pouvoir des religieux dans leur seul espace spirituel. Je constate avec désespoir que la lutte à mener est loin d'être gagnée et que l'hydre semble renaître, se nourrissant de la peur des hommes et de leur angoisse existentielle.

Le Monde arabe est malade de sa surenchère religieuse, entre islamistes modérés et intégristes de tous bords, les Arabes s'accrochent à leur religion comme à une planche de salut sur un océan de tourmentes en en faisant leur seule identité et leur seule référence, oubliant le grand profit à entendre et à connaître les autres peuples. Qu'il était grand le temps où l'Islam recommandait d'aller chercher la connaissance jusqu'en Chine. On ne peut cloisonner sa pensée sans dommage car la modernité s'imposera un jour ou l'autre, inexorablement. La sanction du réel, celle de la vérité scientifique, balaiera tous les dogmes. Prendre le train de la modernité, c'est commencer par relativiser ses propres croyances et surtout accepter de vivre avec sa propre ignorance. A tous les excités de tous bords qui se croient investis d'une mission divine, on a envie de recommander plus de modestie et de tolérance, le maître mot pour un « vivre mieux » ensemble, harmonieux et pacifique.

Par Ridha Ben Kacem le 8 mai 2013

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