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Des élèves du lycée Booker T. Washington à Memphis, Tennessee, le 16 mai 2011. REUTERS/Kevin Lamarque
Des élèves du lycée Booker T. Washington à Memphis, Tennessee, le 16 mai 2011. REUTERS/Kevin Lamarque

Expatriés noirs, nouvelle génération

Pendant des années, quand il s'agissait de partir à l'étranger, les jeunes diplômés Africains américains étaient loin derrière leurs camarades. Ce n'est plus le cas.

Il n'y a pas si longtemps, j'étais l'une des huit jeunes journalistes choisis pour participer à une formation de six mois pour nouveaux diplômés. La première séance de groupe, pour se mettre en jambes et briser la glace, s'accompagnait du répertoire habituel de questions que l'on peut poser à ses pairs lorsqu'on a une vingtaine d'années et l'ambition gonflée à bloc. On comparait nos curriculum vitae et des rivalités silencieuses voyaient le jour dans une grande foire aux pedigrees.

Dans cette assemblée, ce qui obtenait le plus de suffrages, c'était une réponse impressionnante à la question «Et donc, dans quels pays es-tu allé(e)?». Certains avaient passé des semestres à étudier en Espagne, ou une année à enseigner en Malaisie, sans oublier les voyages de fin d'études en Europe et les reportages en Afrique subsaharienne. Pour ma part, en fait, je n'avais même pas de passeport.

Passé le premier écueil d'avoir à demander «Est-ce que le Canada compte?», ça m'a frappé. Mon défi, surtout dans un secteur noyé de talents et aux offres d'emplois aussi rares que les canots de sauvetage sur le Titanic, consistait à aller collecter les expériences que je ne connaissais alors que par écrit. Des expériences qui font toute la différence quand un employeur doit choisir entre le candidat A et le candidat B. Ils vivaient au sein d'une communauté globale —et elle était pour moi aussi fermée qu’inaccessible.

Ouvrir le village global

Ce problème d'une population non globalisée n'est pas passé inaperçu. En 2009, le président Obama a lancé la «100,000 Strong Initiative», un programme de 2,25 millions de dollars (1,57 millions d'euros) visant à pousser les jeunes américains à voyager et aller étudier en Chine. En février dernier, la Première dame, Michelle Obama, a parlé de ce projet devant des étudiants de l'université Howard, et a souligné l'importance d'une perspective internationale dans un monde de moins en moins centré sur les États-Unis.

Oui, nos lacunes en terme de participation internationale sont si importantes qu'elles ont généré un programme présidentiel à plusieurs millions de dollars. Mais là où nos camarades blancs n'ont besoin que d'un petit coup de pouce pour quitter leur pays, les étudiants de couleur auraient besoin d'un gros coup de main. Les noirs ne représentent que 4,2% de tous les étudiants américains à l'étranger, tandis que 81% d'entre eux sont blancs, selon l'Institute of International Education.

Pour «gagner le futur», comme le requiert le président Obama, nous devons au moins entrer dans le jeu. Sinon, avertit Jennifer Campbell, directrice adjointe du Benjamin A. Gilman International Scholarship Program [Programme de bourses d'études internationales Benjamin A. Gilman], le fossé entre les Américains, aux perspectives globales, et ceux qui ne pensent que national, ne sera jamais comblé.

«Nous devons faire en sorte que toute la population accède à des expériences internationales, car autrement, seule une partie du pays pourra affronter la concurrence mondiale, quand le reste sera laissé pour compte», a déclaré Campbell à The Root.

Par le passé, des experts ont attribué le peu de voyages à l'étranger des jeunes individus de couleur à des contraintes financières, la peur du racisme, des parents qui refusaient de soutenir leur projet et à un manque de sources d'inspiration. Mais Campbell, dont le programme a attribué 2.300 bourses à des individus issus des minorités dans le cadre d'échanges internationaux, voit les choses changer:

«Je pense que la génération actuelle comprend que la personne qui lui fait face est davantage globale qu'elle ne l'est. La situation évolue, et la génération actuelle cherche comme jamais à profiter de telles opportunités.»

Les jeunes noirs ne sont plus en reste

Elle a heureusement raison. Je suis fière de voir mon expérience étrangère —ou plutôt mon manque d'expérience étrangère— devenir de plus en plus une anomalie parmi la cuvée des jeunes dirigeants noirs qui émergent actuellement. J'ai interrogé une partie de mes camarades de l'université Howard, et d'autres à travers le pays, et j'ai été agréablement surprise d'apprendre qu'ils étaient nombreux à faire gonfler leur valeur ajoutée en multipliant les tampons sur leur passeport, que ce soit grâce à du bénévolat, des études, des séjours linguistiques en immersion ou des expériences professionnelles.

Pour les jeunes actifs noirs, et tous ceux qui viennent de décrocher leur diplôme universitaire, un semestre passé à l'étranger ne suffit plus pour rejoindre les équipes d'une entreprise américaine. Récemment, au beau milieu d'un entretien d'embauche, le recruteur m'a demandé si je connaissais la capitale du Sénégal (oui; mais je n'ai pas eu le boulot).

La technologie a fait du monde ce village global selon la formule consacrée, et les employeurs veulent savoir si vous voyez ce monde en grand ou en petit. A notre époque, la concurrence ne s'arrête pas aux frontières nationales. Les stages et les diplômes de premier cycle ne suffisent plus pour être compétitif. Vous devez avoir ce petit plus international.

Les nouveaux expats

Et la technologie actuelle fait que, pour les jeunes de ma génération, le quotidien d'un expatrié a une teneur toute différente de celle des générations précédentes ayant vécu à l'étranger. Auparavant, ils ne pouvaient capturer leurs expériences qu'en publiant des récits de voyages, en gribouillant dans leurs carnets ou en envoyant des lettres à leurs proches restés au pays. Mais aujourd'hui, c'est un blog touristique, des séries sur YouTube, ou un reportage pour CNN via Skype qui seront reconnus parmi mes pairs.

Évidemment, de nos jours, cette technologie fait aussi qu'un séjour dans un autre pays ne demande pas le même type de bravoure qu'il fallait voici plusieurs dizaines d'années. La famille et les amis ne sont plus qu'à un clic de souris. La liste des points négatifs est bien plus courte quand il s'agit de déterminer ce que vous êtes prêt à sacrifier, que ce soit pour parfaire votre carrière ou poursuivre des ambitions personnelles.

J'ai parlé à beaucoup de ces jeunes qui ont déraciné leur vie américaine pour la replanter dans une terre étrangère; toutes ces expériences sont rapportées ici. Leurs raisons vont de meilleures opportunités professionnelles au dévouement à un militantisme mondial, en passant par la soif de renouer avec leurs racines africaines. Leur point commun: un désir de faire partie de cette conversation que le reste du monde a avec nous.

En ce qui me concerne, j'ai finalement obtenu un passeport et j'ai effectué il y a quelques mois mon premier voyage à l'étranger. Certes, je suis allée en Allemagne, un pays développé et économiquement stable, mais je pensais que nos différences dépasseraient mon simple accent américain. La plupart des gens là-bas parlent un anglais parfait, tous les restaurants ont leurs menus traduits, il y avait des Burger King à chaque coin de rue et j'y ai entendu plus souvent les tubes américains qu'ici.

Et voici l'ironie de la chose: avec une technologie qui fait s’échouer la globalisation sur pratiquement tous les rivages, le monde numérique est certes plus propice à l'expansion commerciale, mais il est aussi moins excitant pour les voyageurs qui désirent découvrir des cultures différentes. Les jeunes expatriés ont même de plus en plus de difficultés à couper le cordon sur lequel ils ont appris à compter pour les relier à leurs cocons américains, surtout quand ce cordon prend aujourd'hui la forme d'un réseau infini de satellites et de routeurs Wi-Fi.

Ma carrière, par contre, ne pourrait aller mieux. Je suis partie grâce à une bourse qui m'a fait rencontrer des journalistes américains vivant en Allemagne; ils m'ont vivement conseillé d'apprendre l'allemand pour pouvoir, comme eux, écrire en tant que correspondante dans des supports de langue anglaise et être journaliste dans mon pays d'accueil.

J'ai l'impression qu'ils ont peut-être une piste. Mais pour le moment, j'économise pour Rosetta Stone*.

Jada F. Smith

Traduit par Peggy Sastre


*correction du 20 juin 2011: merci au lecteur qui nous a signalé qu'il ne s'agissait pas de la pierre de Rosette, mais d'un logiciel d'apprentissage des langues étrangères.

The Root

The Root est un magazine de commentaire en ligne sur l'actualité américaine à travers divers points de vue afro-américains. C'est un site du groupe Slate.

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