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Un groupe de migrants africains dans «Paris mon paradis» d'Eléonore Yaméogo © Tous droits réservés
Un groupe de migrants africains dans «Paris mon paradis» d'Eléonore Yaméogo © Tous droits réservés

Paris mon paradis: anatomie d'un mythe

Avec son documentaire «Paris mon paradis», la réalisatrice burkinabè Eléonore Yaméogo veut briser le mythe de l’eldorado européen. Le quotidien de nombreux déracinés africains dans la capitale française tient davantage de la survie que du merveilleux continent attendu.

«Afrique, ma riche et pauvre Afrique. Afrique où peu à peu, j’ai désespéré de trouver ma place sous ton soleil. Aujourd’hui, je te quitte les yeux pleins de larmes. Demain, je te reviendrai le cœur plein de joie et les bras chargés de cadeaux. Je te quitte pour cette terre merveilleuse où tout est plus beau. Cette terre si lointaine, mais pleine de promesses.»

C’est par ces quelques lignes que débute Paris mon paradis. Eléonore Yaméogo écrit une lettre adressée à son continent. La réalisatrice burkinabè n’a pas encore foulé le sol européen et rêve des splendeurs de la ville lumière: la Tour Eiffel et les Champs-Elysées. Une vie merveilleuse où «tu peux attraper un boulot et ramasser de l’argent». Ces images et ces histoires, elle les voit à la télévision et elle les entend de la bouche de ceux qui ont déjà tenté l’aventure. Comment ne pas les croire?

Une réalité déformée

Une fois ses études à l’Institut supérieur de l’image et du son de Ouagadougou terminées, Eléonore décide de goûter elle aussi à ces richesses. Un premier visa refusé, puis un second échec; la jeune diplômée au regard si déterminé s’accroche pourtant à son idée:

«Paris est devenu un mythe pour moi. Si j’essuyais autant de refus, c’est bien parce ce que ce pays devait être merveilleux?»

En 2005, elle obtient finalement son précieux sésame. Mais à son arrivée dans l’Hexagone, première déception:

«J’en avais tellement rêvé dans ma tête que j’ai trouvé que Paris était moche. J’étais surtout déçue quand j’ai vu la Tour Eiffel. C’était juste de la ferraille!»

Elle vit un second choc lorsqu’elle découvre le quartier de Château Rouge, dans le XVIIIe arrondissement: «Je me croyais dans un quartier africain.» Elle y croise d’ailleurs un voisin du Burkina Faso: «C’était un peu la star au pays. Il avait l’image de quelqu’un qui avait réussi.» Mais bientôt cette façade se fendille: 

«Dans un premier temps, il me faisait croire que tout allait bien. Mais il m’a finalement expliqué sa situation: il habitait dans un squat avec des amis. Un jour, j’ai été invitée à manger chez lui et il y avait des souris qui rentraient dans les casseroles», raconte avec dégoût Eléonore.

Un monde s’écroule. La jeune femme réalise qu’elle a grandi dans un mythe. Elle cherche alors à comprendre les mécanismes de ce mensonge général qui engendre illusions et désillusions. Caméra en main, elle veut proposer un regard africain sur cette situation européenne:

«Quand j’ai eu l’idée de faire ce film, les gens m’ont dit que c’était du déjà-vu. Mais quand j’étais en Afrique, je n’étais pas consciente de toutes ces choses et je n’avais jamais vu un film documentaire de ce genre.»

L’effondrement des repères

A Château d’Eau ou Montmartre, elle rencontre ceux qui ont été tentés par des lendemains meilleurs. Bintou, une jeune comédienne coquette burkinabè, est au chômage et a longtemps vécu dans la rue avant de bénéficier d’un logement social. Chaba, un Sénégalais de Casamance, dort dans un manège devant le Sacré-Cœur et passe ses journées à confectionner des bracelets pour les touristes. Traoré, un Malien sans domicile fixe, survit avec une petite retraite et les repas que lui apportent quelques voisins. Tous partagent cette vie de misère et cette impossibilité de dire la vérité à la famille au pays.

Dans une cabine téléphonique, Chaba garde sous silence les nuits passées dans le froid et les altercations avec la police, et assure aux siens que tout va bien. 

«Quand tu immigres, c’est grâce à l’argent réuni par la famille. C’est comme si on t’envoyait en mission à la guerre et que tu devais revenir avec une victoire. Tu dois réussir pour aider ceux qui sont restés au pays. Quand tu échoues, tu as honte, tu es obligé de mentir. D’autres le font aussi pour ne pas faire souffrir leur famille», explique Eléonore.

Pour frapper les esprits, la réalisatrice a choisi de faire parler ces hommes et ces femmes à visage découvert:

«En floutant les visages, tu continues à nourrir le rêve d’un paradis occidental.»

Tous ont accepté, même cette jeune Burkinabè, une compatriote recueillie par Bintou. Les larmes aux yeux, elle raconte sa rencontre avec un homme qui a offert de la loger en échange de faveurs sexuelles. Exploitée, elle a même été jetée dehors par sa propre sœur. Bintou la prévient que le plus dur reste encore à venir et se demande avec ironie «pourquoi aller aussi loin chercher un tel bonheur?».

Les images et les propos sont chocs, mais Eléonore Yaméogo assure ne pas vouloir décourager les candidats à l’émigration:

«Je voulais créer un document pour qu’ils s’imprègnent de la réalité de la vie de certains immigrés en France, afin de mieux préparer leur voyage.»

Pour elle, l’avenir est plutôt du côté du Canada ou des États-Unis: «En Europe, les lois ne changent pas en faveur des immigrés et beaucoup se retrouvent en situation de précarité totale, car ils n’ont plus d’aide.» Mais Paris mon paradis ne s’adresse pas seulement aux Africains, le documentaire est aussi un message à la société française:

«Ceux qui vivent dans le XVIIIe ou le XIXe côtoient les immigrés, mais les gens des beaux quartiers ne connaissent peut-être pas cette réalité. Cela va leur permettre de comprendre la douleur des immigrés qui vivent dans une France parallèle.»

Stéphanie Trouillard

Bande-annonce de Paris mon paradis, récompensé le 7 mai 2011 au festival international de cinéma Vues d’Afrique.

 

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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