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Flicks from Cote d'Ivoire by nova3web via Flickr CC
Flicks from Cote d'Ivoire by nova3web via Flickr CC

Pourquoi j’ai quitté mon pays

L’écrivain et journaliste ivoirien Venance Konan vient de fuir Abidjan. Très critique à l’égard du régime Gbagbo, il craignait pour sa vie.

Il est presque minuit ce vendredi 28 janvier à Addis-Abeba, lorsqu’un confrère qui a suivi jusqu’au bout la réunion du Conseil de sécurité et de paix (CSP) de l’Union africaine (l’équivalent du Conseil de sécurité des Nations Unies) nous retrouve à l’hôtel. Fatigué de faire le pied de grue dans le couloir de la salle de conférence, j’étais rentré un peu plus tôt. Il a été décidé de constituer un panel de chefs d’Etat africains qui seront chargés de trouver une solution à la crise qui mine la Côte d’Ivoire, mon pays, depuis deux mois. Ils devront rendre leur rapport dans un mois. «Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire?» me demandai-je.
 
Il y a deux mois, les Ivoiriens ont voté à plus de 80% pour élire leur président de la République, sous les regards du monde entier. Ils attendaient cette élection depuis cinq ans. Laurent Gbagbo, le président sortant, affirmait vouloir une élection la plus transparente possible, de manière à ce que personne ne puisse la contester plus tard.

Pour cela, il avait demandé à l’ONU d’en certifier les résultats. Pendant cinq ans, il a pinaillé sur tous les détails, remettant en cause la liste électorale, foulant aux pieds tous ses engagements, rejetant les résolutions de l’ONU. En 2007 il a signé un accord avec Guillaume Soro, le chef de la rébellion qui occupe la moitié du pays et l’a nommé Premier ministre. Cahin-caha, l’élection a fini par arriver. Laurent Gbagbo et Guillaume Soro avaient mis sur pied un Centre de commandement intégré, composé d’éléments de l’armée et de la rébellion, chargé d’assurer la sécurité lors de l’élection.

On a voté le second tour le 28 novembre, après l’élimination au premier tour de l’ancien président Henri Konan Bédié. Il y avait à ce second tour Laurent Gbagbo face à Alassane Ouattara. Juste avant le scrutin, Laurent Gbagbo avait dépêché 1.500 soldats dans les zones occupées par la rébellion, pour éviter —affirmait-il— que les rebelles n’influencent les électeurs.

Les résultats ont été annoncés, sans ambigüité. Alassane Ouattara a obtenu plus de 54% des voix des électeurs. Mais Laurent Gbagbo, le président sortant, qui avait tout prévu sauf sa défaite, refuse depuis lors de reconnaître sa défaite et de quitter le pouvoir.

Crise post-électorale

Le Conseil constitutionnel, composé de ses petits copains, a illégalement annulé les résultats de sept départements qui ont massivement voté pour M. Ouattara, au motif qu’il y aurait eu des fraudes dans six bureaux de vote. Et il rejette la certification des résultats faite par l’ONU, en parlant d’intolérable ingérence dans les affaires de son Etat souverain. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), l’Union africaine, l’Union européenne et l’ONU ont tous reconnu la victoire de M. Ouattara, et demandé à Laurent Gbagbo de partir.

Mais il fait tirer sur tous ceux qui en Côte d’Ivoire contestent son «hold-up» et chaque nuit, ses milices enlèvent des gens qui ne réapparaissent plus. Un charnier d’une soixantaine de corps avait été signalé dans la périphérie d’Abidjan. Lorsque le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies s’est rendu sur les lieux, des hommes en treillis aux côtés d’autres masqués et armés de roquettes l’ont empêché d’accéder à la maison où la présence des corps avait été signalée.

L’Union africaine et la Cédéao ont envoyé différents émissaires pour essayer de régler le problème, mais Laurent Gbagbo campe toujours sur ses positions: il doit être reconnu comme le vainqueur de l’élection. La Cédéao a estimé qu’il faudrait désormais utiliser la force pour faire plier Laurent Gbagbo. Mais il fallait l’aval de l’Union africaine. D’où l’importance de la décision de ce CSP qui s’est tenu deux jours avant le sommet des chefs d’Etat de l’Union africaine auquel devait participer le président français Nicolas Sarkozy.

Il y avait dans les couloirs de l’Union africaine les ministres des Affaires étrangères d’Alassane Ouattara et de Laurent Gbagbo, même si la Côte d’Ivoire est suspendue de l’Union. Il y avait aussi des membres du service de communication de Laurent Gbagbo qui distribuaient des dossiers sur ce qu’ils appellent «la vérité sur la crise post-électorale en Côte d’Ivoire.»

Un de leurs documents s’intitule «Sarkozy, le valet des chocolatiers américains», un autre raconte comment l’ONU a tiré sur des Ivoiriens aux mains nues, et un troisième porte sur les «grands résistants africains», à savoir Patrice Lumumba (Premier ministre du Congo assassiné en janvier 1961) Kwamé Nkrumah (Premier ministre puis président du Ghana jusqu’en 1966) et autres.

Gbagbo en victime d’un complot international

Laurent Gbagbo se présente à ses supporters comme celui qui lutte contre l’impérialisme français. La télévision ivoirienne, qu’il a transformée en «Télé Pyongyang», fait défiler tous les jours des personnes qui viennent attester qu’il mène un combat pour la libération du continent africain, à l’instar de personnes telles que Patrice Lumumba, et c’est la raison pour laquelle le monde entier, conduit par Nicolas Sarkozy, s’est ligué contre lui. Et Alassane Ouattara serait l’homme des Français.

Apparemment, cette rhétorique fonctionne auprès de certains chefs d’Etat africains, qui ont commencé à faire marche arrière après la fermeté affichée les premiers jours. Certains, tels que Jacob Zuma, le président de l’Afrique du Sud, demandent que l’on procède à un recomptage des voix, pendant que d’autres préfèreraient que l’on reprenne les élections dans les zones dont les suffrages ont été invalidés par le Conseil constitutionnel.

Mais plusieurs chefs d’Etat, surtout d’Afrique de l’Ouest, qui estiment que Laurent Gbagbo se moque du monde en se présentant comme la victime d’un complot international —alors qu’il essaie tout simplement de s’accrocher au pouvoir comme tant d’autres potentats africains l’ont fait avant lui—, attendaient de l’Union africaine qu’elle décide à son tour de l’emploi de la force pour restaurer la démocratie en Côte d’Ivoire. Car il en va de la réussite du processus démocratique sur le continent africain. Une quinzaine d’élections sont prévues en Afrique cette année. Laisser Laurent Gbagbo réussir son coup de force, c’est accepter qu’aucun chef d’Etat africain ne reconnaisse plus jamais avoir été battu dans les urnes. Et voici que le CSP se donne encore un mois pour prendre une décision.

Eviter la force à tout prix

Réalisent-ils, les membres de ce CSP, que chaque jour les milices de Laurent Gbagbo tuent, torturent et violent des hommes et des femmes? L’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (Onuci) et les organisations de défense des droits de l’homme ont dénombré à ce jour 273 personnes tuées, 68 cas de disparition, 90 cas de tortures physiques, 23 cas de viols et plus de 31.000 personnes qui ont cherché refuge au Liberia voisin. Sur place, en Côte d’Ivoire, le «gouvernement» de Laurent Gbagbo a donné l’ordre à ses partisans de fouiller les véhicules de l’ONU, qu’ils accusent de transporter des armes pour le compte d’Alassane Ouattara. Plusieurs véhicules ont ainsi été incendiés.

Le lendemain, lors d’une conférence de presse, Jean Ping, le président de la Commission de l’Union africaine, donne quelques précisions sur la décision du CSP. Il n’est nullement question de remettre en cause la victoire d’Alassane Ouattara, mais plutôt d’éviter un bain de sang en Côte d’Ivoire si jamais une opération militaire était déclenchée pour déloger Laurent Gbagbo. «On a utilisé la force au Congo et aujourd’hui on compte plus de cinq millions de morts. Il faut éviter cela à la Côte d’Ivoire.»

Avant que je ne quitte la Côte d’Ivoire, on rapportait que Laurent Gbagbo avait envoyé des miliciens et des mercenaires libériens et angolais armés dans les principales villes du pays pour y déclencher des tueries sur les populations civiles, surtout celles des pays d’Afrique de l’Ouest, en cas d’attaque de forces étrangères.

Il me faudra donc attendre encore un mois avant d’envisager un éventuel retour dans mon pays. «Pense plutôt deux mois», me dit un ami de l’Onuci présent à Addis-Abeba et qui connaît bien ma situation en Côte d’Ivoire. Et je pensai à ce que m’avait dit mon ami Soro Solo qui avait quitté le pays en 2000, après avoir échappé de peu à un escadron de la mort de Laurent Gbagbo:

«En partant je croyais que c’était une affaire de quelques semaines. Voici bientôt neuf ans que je suis en exil en France.»

Escadrons de la mort à Abidjan

C’est le lundi 10 janvier, aux environs de 16h30, qu’un ami, mon ancien voisin de quartier, m’a appelé pour m’informer que le Cecos (Centre de commandement des opérations de sécurité) venait de partir de mon ancien domicile que j’avais quitté depuis bientôt deux ans:

«Ils sont arrivés à six dans un véhicule surmonté d’une mitrailleuse, et ont demandé si c’était ta maison. La jeune fille qu’ils ont rencontrée devant la porte a dit qu’elle ne te connaissait pas, et que ce n’était pas ton domicile. Il y avait à ses côtés une fillette d’une dizaine d’années. Ils ont demandé si c’était ta fille. La jeune fille a dit non, ils ont hésité un peu puis sont repartis.»

Le Cecos est connu de tout le monde en Côte d’Ivoire. Il a été créé il y a quelques années par Laurent Gbagbo pour, dit-il, lutter contre le grand banditisme. Il est composé de policiers et de gendarmes qui se sont surtout illustrés par des meurtres gratuits et des actes de banditisme. Un jour, sous mes yeux, en pleine journée, un véhicule du Cecos s’est arrêté à hauteur d’un homme qui téléphonait avec son portable. Deux policiers sont descendus du véhicule, ont giflé l’homme, lui ont arraché son téléphone et sont remontés dans leur véhicule.

Depuis la crise, c’est le Cecos qui, dès la nuit tombée, procède aux enlèvements dans les quartiers réputés favorables à Ouattara. Dans ces quartiers, les habitants ont monté des comités de surveillance qui tapent sur des casseroles dès qu’un véhicule du Cecos approche. Tout le quartier sort alors pour se rassembler. Le Cecos est dirigé par le général Guiai Bi Poin, sous le coup des sanctions de l’Union européenne.

Depuis la proclamation des résultats, je n’avais cessé de dénoncer le «cambriolage de la démocratie» que voulait opérer Laurent Gbagbo, aussi bien dans des journaux ivoiriens qu’étrangers. Et je me savais dans le collimateur de ses tueurs. Des «amis» proches de Laurent Gbagbo m’avaient à plusieurs reprises conseillé de mettre de l’eau dans mon vin. «Tu sais comment le pays est. Fais attention, on ne sait jamais ce qui peut arriver.» Ma maison était plutôt bien sécurisée, avec une haute clôture et un solide portail, dans un petit quartier paisible gardé par des vigiles. J’en sortais peu, et rarement seul. Mais de temps à autre j’allais passer la nuit chez des amis.

Lorsque je reçus l’information de la visite du Cecos à mon ancien domicile, je pensai à Benoit Dakoury-Tabley, l’ancien médecin de Laurent Gbagbo, avant qu’il ne devienne président. En 2002, lorsqu’il apparut que son frère Louis-André soutenait la rébellion, Benoit fut enlevé à son cabinet en pleine journée par des hommes en treillis, et son corps criblé de balles fut retrouvé le lendemain. La même chose arriva au comédien Camara «H», un fervent partisan d’Alassane Ouattara, qui passait à cette époque aux yeux du clan de Laurent Gbagbo pour le parrain de la rébellion.

Ce sont des dizaines de personnes qui furent ainsi tuées en moins d’un mois par ces fameux escadrons de la mort. Ils ne cessèrent leurs activités que lorsque Laurent Gbagbo et sa femme Simone furent publiquement accusés d’en être les instigateurs, et menacés de poursuite devant le Tribunal pénal international.

Au moment où le Cecos se rendait à mon ancien domicile, on comptait plus de 160 morts à Abidjan. Et l’Onuci accusait clairement les forces de l’ordre de Laurent Gbagbo d’en être les auteurs. Le soir même, j’en parlai à des confrères ivoiriens et français. Lorsque la presse ivoirienne en fit cas, de nombreuses personnes se proposèrent de me cacher. Des amis qui se trouvaient à l’hôtel du Golfe où Alassane Ouattara et tout son gouvernement étaient retranchés m’invitèrent à les y rejoindre. L’Onuci faisait la rotation entre sa base et l’hôtel en hélicoptère, et je pouvais y trouver une place. Mais quitter ma maison pour aller me cacher ailleurs revenait à quitter une prison pour une autre.

Je décidai de quitter le pays après en avoir discuté avec mes proches. J’optai pour la France. J’y avais passé cinq ans lors de mes études de droit et j’y compte de nombreux amis. Et puis je fais des piges dans quelques journaux français, et mon dernier livre devait sortir chez mon éditeur genevois Pierre Marcel Favre en février. J’avais un visa français valide et un peu de sous. Je me mis en tête que j’allais en vacances pour une quinzaine de jours en Europe. A mes yeux, tout serait fini avant la fin du mois de janvier.

Des amis des forces impartiales me permirent de rallier par hélicoptère Bouaké, la seconde ville du pays, qui est aux mains des rebelles de Guillaume Soro. Tous ceux qui étaient pourchassés par Laurent Gbagbo étaient les bienvenus chez eux. J’aime bien Bouaké, qui n’est pas loin de chez ma mère, et j’y compte de nombreux amis. Mais on s’y ennuie à mourir.

Deux jours plus tard, un membre du cabinet d’Alassane Ouattara m’informa que son nouvel ambassadeur en France passera par Bouaké pour aller prendre l’avion à Ouagadougou. Un petit avion devait l’y conduire, et je pouvais y trouver une place. C’est ainsi que le lundi 17 janvier, je me retrouvai à Ouagadougou, d’où je pris le lendemain soir un vol régulier d’Air France pour Paris.

Quelques jours plus tard, le patron d’Afrique Magazine me proposa de venir couvrir le sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba. Je rentre à Paris le 2 février. Les deux semaines que je m’étais donné sont déjà écoulées. Que ça passe vite, le temps d’exil.

Venance Konan (depuis Addis-Abeba)

Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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