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Exclusivité : la préface de l’œuvre «La Revue Souffles» écrite par Abdellatif Laâbi

Dans trois ans, un demi-siècle se sera écoulé depuis la création, en mars 1966, de la revue Souffles. Qui sait, cet anniversaire sera peut-être fêté dignement, le moment venu, par celles et ceux qui ont à c½ur la sauvegarde et la transmission de notre mémoire culturelle.

Kenza Sefrioui n'aura pas, elle, attendu un tel rendez-vous. Depuis de nombreuses années, elle s'y prépare dans une sorte de course contre la montre. Et voilà qu'aujourd'hui, elle démontre qu'elle a gagné la course haut la main. À l'arrivée, elle nous offre une véritable somme de ce qu'a été l'aventure intellectuelle et humaine de Souffles. Ce qui m'impressionne dans ce travail, en sus de l'émotion que j'ai ressentie en retrouvant les minutes d'une expérience ayant occupé l'une des plus ardentes saisons de ma vie, c'est tout à la fois l'ampleur de la documentation et de l'arsenal théorique, la minutie de l'enquête, le souci de l'objectivité, le regard critique sans complaisance n'excluant ni l'empathie, ni même la passion. Une vraie gageure !

Toutefois, les mérites de l'auteure ne s'arrêtent pas là. J'estime qu'elle a fait en l'occasion ½uvre de pionnière. Nous tenons avec ce livre la première étude du genre portant sur la post indépendance où l'histoire d'un mouvement d'idées et de création culturelle nous éclaire sur le sens des conflits politiques alors en cours et se trouve éclairée à son tour par la nature de ces conflits. Il en résulte une perception entièrement renouvelée du parcours de la revue, éloignée de celle qui a longtemps prévalu dans le milieu universitaire et jusque dans les milieux intellectuels.

Souffles avait un projet culturel, celui de la décolonisation des esprits, de la reconstruction de l'identité nationale revendiquée dans la diversité de ses composantes, de l'insertion de la création littéraire et artistique dans l'aventure de la modernité. Sur ce plan-là, elle a honorablement rempli son contrat. Mais elle avait, inscrite dans ses gènes si l'on me permet l'expression, une dimension éminemment politique, compte tenu du traumatisme colonial, de l'archaïsme et du despotisme du régime en place, ainsi que du conservatisme de la société. Elle était porteuse de valeurs subversives dans ce contexte, de revendications proprement citoyennes touchant à la liberté d'expression et d'opinion, au droit à la culture pour tous, et du peuple à sa mémoire.

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