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Malcolm X à New York en mai 1963, AFP.
Malcolm X à New York en mai 1963, AFP.

Malcolm classé X

La récente biographie du leader charismastique noir et ses assertions sur son homosexualité ont suscité de nombreuses réactions. Pourtant, se concentrer sur cet unique aspect de l’ouvrage est une erreur.

Le fait qu’aucun auteur crédible ne puisse écrire sur Malcolm X sans faire référence à l’oraison funèbre tant de fois citée d’Ossie Davis souligne à quel point le genre et la sexualité jouent des rôles centraux dans la compréhension de l’expérience noire en Amérique, tant il est vrai que «Malcolm était notre virilité».

La récente biographie controversée produite par Manning Marable de l’homme aux multiples noms, Malcolm X: A Life of Reinvention, ne manque pas cet important cadre analytique, même s’il semble que beaucoup parmi nous, dans la communauté noire, auraient préféré qu’il passe à côté.

L’ouvrage n’avait pas paru depuis une semaine que déjà, son essence même était en butte aux attaques. La raison: quelqu’un avait entendu quelqu’un d’autre insinuer que frère Malcolm était peut-être homo! Ce qui est surprenant, c’est que nous pouvons couvrir les prosternations d’un Malcolm Little d’une chape de paternalisme raciste, nous pouvons même aller jusqu’à tolérer les affaires louches et la délinquance de [l’époque où Malcolm X s’appelait] Detroit Red, mais un Malcolm X gay, ou même un peu déviant, qui n’aurait éventuellement pas été aussi fidèle à sa femme qu’il est généralement convenu de l’admettre, c’est apparemment insupportable.

Des lettres compromettantes

Quelques mois avant la publication du travail très complet de Marable sur Malcolm, je suis tombé sur la lettre adressée à Elijah Muhammad dans laquelle Malcolm lui confie son incapacité à satisfaire sexuellement son épouse. Ce document a chamboulé l’image que je me faisais de Malcolm. Son autobiographie m’avait guidé sur le chemin de la virilité. Quelque part, je savais que la vie sexuelle de ce beau leader noir et agressif ne pouvait être qu’animée. Était-ce donc une immense coïncidence si mes propres idées de la conscience noire me venaient de cet homme qui suintait la masculinité?

Les quelques pages du livre de Marable suggérant de possibles infidélités de la part de notre saint prince Malcolm et de son épouse, le Dr Betty Shabazz, ne sont pas les seuls thèmes associés à la sexualité que Marable explore. En fait, on pourrait argumenter que la réussite de Marable est sa synthèse d’une abondance de faits historiques en un récit sensible, qui ne doit rien à des perspectives féministes et marxistes. On dirait que Marable utilise une série de prismes pour transformer un corpus d’informations écrasant en un fin trait de lumière qui aurait la précision du laser, exposant non seulement la meilleure approximation de la vérité de la vie de Malcolm jusqu’ici mais décrivant également les mouvements plus larges, politiques, sociaux et intellectuels de son époque.

Dès le début de sa vie, quand Malcolm se sentit trahi par la dépression nerveuse de sa mère, et jusqu’à sa vingtaine rugissante, alors qu’il considérait que son passage en prison était le résultat d’une ruse de femme blanche, il intériorisa une éthique sexiste, misogyne même. En toute logique, Malcolm se sentit attiré par les enseignements d’Elijah Muhammad qui insistaient sur l’infériorité de la femme, et trouva un réconfort dans l’intimité homosociale qui prévalait dans la confrérie de la Nation of Islam.

Briser la conspiration du silence

Cependant, les problèmes de Malcolm avec les femmes ne sont pas le «sujet» du livre. Même si les potins salaces ont défrayé la chronique, la profusion de révélations ne fait pas grand-chose pour briser ce que Marable lui-même a appelé la conspiration du silence créée autour de Malcolm, à la fois par ses ennemis et ceux qui étaient le plus proche de lui. Marable avance des preuves qui, espèrent certains, rouvriront le dossier à charge des assassins de Malcolm, et ont attiré l’attention du département de la Justice.

L’élément le plus significatif et peut-être le plus ignoré, c’est ce que Malcolm signifie pour le monde entier, particulièrement à une époque où l’islam politique et les gens de couleur de toute la planète contestent les rôles de soumission établis par l’Occident. Dans un essai publié il y a quelques années, Marable a écrit:

«Malcolm X était potentiellement un nouveau genre de leader mondial, tiré personnellement des "damnés de la terre" vers une stratosphère politique de pouvoir international. Raconter cette remarquable histoire vraie est l’objet de ma biographie.»

Alors pourquoi la réaction populaire à la biographie définitive d’une figure centrale du mouvement de libération noire ne se concentre-t-elle pas sur la portée mondiale de Malcolm?

Rester maître de son image

La réinvention est présentée comme un thème fondateur dans l’œuvre de Marable, car la vie de Malcolm fut marquée par un réexamen conscient et continuel. Malcolm façonnait activement l’image de ce qu’il représentait: les Noirs de basse extraction, les nationalistes noirs, les musulmans, les radicaux. Il savait que l’un des plus grands succès du racisme blanc était sa négation de la capacité des noirs à raconter leur propre histoire et à se représenter eux-mêmes. Les effets psychologiques de l’incapacité des noirs à se définir avaient créé un sentiment d’infériorité. En se réinventant constamment, en autorisant la rédaction de l’histoire de sa vie par Alex Haley, Malcolm s’est octroyé à lui-même la permission de raconter, devenant son propre maître —à sa propre image.

Cet exploit inspira et dirigea le mouvement des arts noirs. Son message d’adhésion à la couleur noire devint une doctrine centrale pour une nouvelle génération d’auteurs et d’artistes. Le départ de LeRoi Jones (qui devint Amiri Baraka) à Harlem après la mort de Malcolm marqua l’adoption d’une production culturelle consciente que black is beautiful, et pouvant servir d’arme contre le racisme blanc. Jones et d’autres manifestèrent leur gratitude à Malcolm qui leur avait permis de libérer leur expression. Malcolm devint à la fois leur inspiration et leur message. Les œuvres produites étaient obsédées par sa masculinité. Il était grand, athlétique, éloquent; il était sexuellement désirable. Et il rendait la couleur noire sexuellement désirable. Noir devint synonyme de masculinité.

Le mythe de la virilité noire

Paradoxalement, la personne la mieux à même de nous faire comprendre Malcolm et le culte qui l’entoure est l’auteur du mouvement black arts, Audre Lorde, féministe et lesbienne. Au même titre que son ouvrage Zami: Une nouvelle façon d'écrire mon nom, L'autobiographie de Malcolm X  [rédigée avec le concours d’Alex Haley, célèbre auteur de Racines] est autant une biomythographie qu’autre chose. Malcolm et Haley travaillèrent activement à la création d’un mythe, tout comme ceux qui évoluaient autour du spectre de Malcolm. Il leur fallait présenter la négritude dans les termes masculins établis par l’économie sexuelle raciste de l’esclavage. Il semblait que la négritude dût être masculine. Il fallait, d’une manière réactionnaire, qu’elle rivalise avec le patriarcat blanc. Après tout, le white power n’avait rien été d’autre que l’exercice du pouvoir sur des corps noirs, d’hommes et de femmes.

Par conséquent, tout ce qui semblait vouloir mettre en doute la sexualité de Malcolm et donc, la masculinité noire, a rapidement été considéré comme une violation du pouvoir que Malcolm avait œuvré si dur à créer et que le culte qui l’entoure a lutté pour protéger.

Redéfinir l'idéal de négritude

Cependant, l’œuvre de Marable ne donne pas dans la construction du mythe du martyre noir. Son travail vise la vérité de l’homme (aussi problématique que soit le concept). Ce qui signifie prendre en compte tout ce qui a jamais été dit sur notre prince, y compris les allégations nées au début des années 1990 sur son homosexualité. Quiconque a vraiment lu le livre et ne s’est pas contenté de feuilleter les critiques des médias sait que Marable se débarrasse de l’idée que Malcolm avait des relations sexuelles secrètes avec d’autres hommes. Cependant, il conclue que les interactions homosexuelles qu’il a peut-être entretenues avec un homme blanc aisé étaient sans doute pour se faire de l’argent.

La masculinité de Malcolm a défini la signification même de la négritude à la fin du XXe siècle, principalement par le biais des artistes du black arts movement; parce que notre notion de la négritude se focalise sur Malcolm, mettre en doute le mythe hétéronormatif et masculin qu’il incarne jette notre identité même en pleine crise.

Espérons que les discussions actuelles autour de cette nouvelle biographie et de la vie de Malcolm X vont nous engager à redéfinir nos idées et nos idéaux de la négritude, sous les traits de quelque chose d’un peu plus universel cette fois, et de beaucoup moins sexiste.

Wendell Hassan Marsh est un journaliste qui vit à Washington. Il est spécialisé dans l’économie politique de la culture en Afrique, au Moyen-Orient et dans leurs diasporas. Il est en ligne sur theafrabian.com et tweete sur @marshreports.

Traduit par Bérengère Viennot

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