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Hamadi Jebali, joker d’Ennahdha contre l’extrémisme religieux ou de l’instauration du “6ème califat” en Tunisie ?

Pour certains membres d'Ennahdha, Hamadi Jebali a fait « un coup d'Etat blanc » en trois phases : annonce d'un gouvernement de technocrates, démission de son poste de chef du gouvernement et enfin son refus de la demande du Conseil de la Choura d'être à nouveau chef du gouvernement. Les questions autour de ce personnage se multiplient : Est-il vraiment pour une démocratie ou pour un « sixième califat » [1] en Tunisie ? Depuis sa démission le 19 février 2013 et après une absence de plus d’un mois de la vie politique, sa réapparition médiatique a été marquée par sa présence au chevet des soldats et agents de la garde nationale blessés après les explosions de mines posées dans la montagne de Chaambi par des « terroristes » [2]. Aussitôt, une entrevue a été organisée, des photos de Hamadi Jebali avec les blessés ont été publiées sur sa page facebook officielle. Coup de com' ? M. Jebali se présenterait-il comme le « sauveur de la nation » de l'extrémisme religieux ?

Jebali, face à l'extrémisme et à la violence

Le nombre d'agressions, entre autres, par des « intégristes extrémistes » contre des citoyens, des membres de la société civile et des bâtiments publics ne cessent d'augmenter [3]. Le gouvernement Jebali se devait de « calmer et orienter la colère des extrémistes » de tous bords, néanmoins les attaques se sont intensifiées pour culminer le 14 septembre 2012 avec les actes de violence contre l'ambassade des Etats-Unis et l'école américaine à Tunis. De plus, le nombre d’incendies volontaires a atteint plus de 50 mausolées de saints au mois de janvier 2013[4]. D’après le rapport de l’International Crisis Group sur le salafisme en Tunisie, « le pire a été évité lors de l’attaque de l’ambassade américaine, en partie grâce à la réponse prudente d'An-Nahda aux expressions religieuses radicales, laquelle relève tant du dialogue, de la persuasion que de la cooptation. » Face à cette situation, le chef du gouvernement Hamadi Jebali calmera le soir même sur la chaine anglaise BBC arabic les partenaires politiques de la Tunisie en Europe et aux Etats-Unis :

J'espère que nos amis en Europe et aux Etats-Unis comprendront que nous passons par un contexte, celui de l'après-révolution ... Nous affronterons la violence par la loi, donc ce n'est pas une raison pour s'inquiéter parce que nous sommes sur notre chemin pour la réalisation de notre programme démocratique.

Démissionner pour mieux lutter contre la violence ?

Néanmoins, l’assassinat politique de Chokri Belaïd a marqué semble-t-il un tournant décisif dans la politique de certains leaders d’Ennahdha, notamment avec les déclarations et la décision du chef du gouvernement Hamadi Jebali de recourir à un gouvernement de technocrates pour «sauver la Tunisie»

« J'ai pris cette décision après évaluation de la situation du pays, dans un moment précis alors que le pays prenait un virage dangereux. Je sens de la responsabilité. J'ai consulté des experts, des conseillers, des politiciens et des hommes de la sécurité et j'ai pris ma décision pour sauver le pays et j'en suis honoré et j'assume ma responsabilité devant Dieu et devant l'Histoire et devant mon parti. (Ennahdha).»

Cette décision annoncée le 8 février 2013 a donné à M. Jebali l’image d’un politicien qui a mis en priorité l’intérêt de la nation au-dessus de celui des partis, dont le sien. A la suite de cette prise de position inattendue, même pour Ennahdha, la popularité de M. Jebali a monté en flèche. Il est actuellement le favori pour les prochaines élections présidentielles. En effet, le 29 avril, le sondage de 3C Etudes le place en première position, vient après le chef du parti Nidaa Tounes, Beji Caid Essebsi et bien loin, Moncef Marzouki, l’actuel président de la République.

La décision de M. Jebali sur la mise en place d’un gouvernement de technocrates signifiait le limogeage de ses ministres, notamment ceux de l’Intérieur et de la Justice et des affaires religieuses. L’ex-chef du gouvernement rendait alors responsables, non pas sa personne, mais plutôt ses ministres de la situation détériorée que ce soit sur le plan sécuritaire, judiciaire ou encore religieux. Sa proposition a été saluée par l’opposition mais refusée catégoriquement par son propre parti, via le conseil de la Choura, organe décisionnel du parti Ennahdha. A près cette polémique, il a finalement démissionné. Comment pourra-t-il donc exécuter ce qu’il a promis, comme la lutte contre l'extrémisme, en dehors du gouvernement ?

Hamadi Jebali, SG d’Ennahdha, veut le rôle du “rassembleur” et bouclier contre la violence

Dans sa première apparition médiatique, le 2 mai, après plus d’un mois et demi d’absence, M. Hamadi Jebali se livre a un journal francophone, la Presse. Il se présente comme le « rassembleur » et s’octroie du rôle de bouclier contre la violence :

Les Tunisiens en ont en assez des déchirures politiques. [...] Les priorités sont aujourd'hui ailleurs : il s'agit de parer à toute menace qui guette le pays.[...] La réponse à la violence n'est pas seulement sécuritaire mais elle est aussi et particulièrement d'ordre politique. Aujourd'hui, la priorité des priorités est d'engager une campagne décisive et de grande envergure de récupération des armes qui circulent dans le pays et de stopper les fuites d'armes à travers nos frontières.

Par ailleurs, pendant que le SG d’Ennahdha essaye de calmer l’opinion publique face aux dangers des intégristes, les deux favoris de son parti au sein du conseil de la Choura[5], Habib Ellouz et Sadok Chourou, accueillent le prédicateur égyptien connu pour son extrémisme religieux[6], Mohamed Hassan, et assistent à ses prêches.

Hamadi Jebali serait-il sincère dans sa lutte contre l'extrémisme religieux?

Dans une interview que nawaat a effectué avec Hamadi Jebali et publiée le 21 mars 2006, après sa libération de prison le 25 février après 15 ans de prison pour tentative de coup d’Etat et autres allégations toujours non vérifiées, l’ex-premier ministre défiait le président encore en place. Pour lui, Ben Ali ne pouvait se confronter à l'extrémisme que par l’usage de violence et des atteintes aux droits de l’Homme. M. Jebali affirmait alors que

« les régimes existants vont être affrontés à l’équation suivante : autoriser les partis islamistes modérés ou être confrontés aux “fils de Ben Laden»

La révolution tunisienne déclenchée le 17 décembre 2010 a donné un résultat bien différent: le dictateur et son régime ont été confrontés non pas aux islamistes mais à des citoyens qui n’avaient nullement l’aspiration de l’application de la charia mais qui scandaient: Travail, liberté et dignité.

Par ailleurs l’ex-prisonnier sous surveillance affirmait déjà en 2006 lors de sa rencontre avec un certain Poloff, agent de l’ambassade américaine[7] à Tunis que:

Les Etats-Unis et l’Occident ont supporté trop longtemps les régimes arabes et qu’en absence d’une alternative islamiste modérée, les jeunes islamistes en Tunisie et ailleurs s’exprimeront à travers la seule option politique disponible: l’extrémisme. [...] Le nombre de tunisiens qui sont passés à des forces radicales d’islamisme devra être un souci (entre autres pour Ennahdha) en cas d’élections libres en Tunisie.

Ces affirmations découvertes grâce aux câbles de wikileaks, montrent que la vision de M. Jebali ne semble pas avoir vraiment changée depuis. Il définit bien sa mission comme rempart contre l’extrémisme et il en aurait l’intime conviction.

Confusion médiatique autour de la charia

Dans le même câble de wikileaks, Jebali assure que son parti ne veut nullement instaurer la charia, chose qui s’est avérée fausse puisque Ennahdha, via son bloc parlementaire a proposé de l'inscrire au mois de février 2012, soit quatre mois après les élections du 23 octobre 2011.

En effet, dans l'article 10 de son brouillon de la constitution, on lit que «la chariâa islamique est une source essentielle pour l'élaboration des lois». Le rapporteur général de la constitution Habib Khedher, député Ennadha a affirmé le 2 février 2012 sur radio Mosaïque FM que cet article fera probablement partie du projet de le constitution finale qu’ils proposeront à l’Assemblée Constituante.

Par ailleurs, le désir des intégristes qui incendient les mausolées, s’attaquent aux bâtiments publics et aux «mécréants tunisiens», n’est autre que l’application de la charia. Les interprétations de son application diffèrent par contre entre celle de M. Jebali et celle des intégristes.

Pour M. Jebali, interrogé sur cette question en 2006, l’application de la charia a ses règles :

Nous n’allons pas autoriser ce que Dieu a rendu haram (interdit), ou rendre interdit ce qu’il a permis. Ces questions d’égalité entre les hommes et les femmes et la question de l’héritage et d’autres… Avons-nous eu une occasion pour exprimer notre une opinion? Supposons que nous avons une limite, ce ne sera pas nous qui le délimiterons mais notre référence islamique et le texte explicite. Nous faisons de l'exégèse là ou c’est permis et nous nous arrêtons là où le texte est clair.

Concerant la lapidation des «fornicateurs» et l’amputation des mains des voleurs et autres châtiments corporels, M. Jebali répond :

Vous devez comprendre le contexte de la charia pour l’application des châtiments physiques (‘houdoud’). Ils ne sont pas absolus, leur application n’est pas disloquée du contexte qu’ils exigent ou hors du cadre social et politique…

En effet,les exégètes définissent des conditions et une jurisprudence pour l’application des châtiments tout en tenant compte de la nature de la société. Ainsi, pendant que les islamistes intégristes recourent à la violence pour prendre le pouvoir et instaurer la charia, Ennahdha tend vers une manière de faire plus pacifique, si l’on suit la logique de son secrétaire général, Hamadi Jebali. D’ailleurs dans une conversation entre des salafistes et le chef du parti islamiste, Rached Ghannouchi, ce dernier les conseille d’être plus patients:

Il est vrai que les composantes laïques de l’élite n’ont pas eu la majorité (lors des élections du 23 octobre) mais ils ont les médias entre leurs mains, ils ont l’économie entre leurs mains, et ils ont toute l’administration [...]Ils ont aussi l’armée, l’armée n’est pas garantie, la police non plus[...]Ne vous précipitez donc pas.

Nous pouvons donc induire que, certes, Hamadi Jebali s’est engagé dans une lutte cotre l'extrémisme religieux mais qu’il n’est pas pour autant contre l’instauration de la charia d’où son lapsus sur le 6 ème califat. Par ailleurs, pour Moncef Ben Salem, actuel ministre de l’enseignement supérieur et chef du groupe sécuritaire armé numéro 1 du mouvement de tendance islamique (ex-Al-nahdha) lors du coup d’Etat de 1987:

Nous sommes un mouvement pacifique et nous sommes un mouvement armé et djihadiste en Libye. Nous ne sommes donc pas seulement un mouvement pacifiste…Nous sommes pacifistes avec les pacifistes et nous sommes djihadistes armés avec les injustes armés.

Cette déclaration date de 2011 avant que Hamadi Jebali nomme Moncef Ben Salem au sein de son gouvernement. Cela signifierait que Monsieur Jebali serait certes modéré par rapport aux autres leaders du mouvement Al-Nahdha et aux salafistes mais dont la conception de la société ne diffère pas de celle des intégristes.

=====

[1] Dimanche, 13 novembre 2011, Hamadi Jebali parle lors d’un meeting à Sousse face aux partisans et sympathisants d’Ennahdha de fonder un sixième califat. Son discours a mis en alerte la société civile et les partis d’opposition. Suite à cela, il s’est justifié en disant :

Afin de prévenir la transformation de ce sujet en une affaire occupant l’opinion publique et barrer la route à une exploitation politique tendancieuse, je voudrais lever cette ambiguïté de façon claire et définitive en expliquant que mon allusion à la “khilafa arrachida” visait simplement à s’inspirer de nos valeurs et notre patrimoine politique et de l’héritage civilisationnel de la société tunisienne à laquelle nous sommes fiers d’appartenir. Lequel patrimoine est riche en valeurs de justice, de sincérité, de liberté et d’honnêteté.

Je tiens à réaffirmer ici de nouveau et solennellement que notre choix dans la gouvernance politique est celui du système républicain, démocratique, qui tire sa légitimité du peuple et uniquement du peuple, à travers des élections libres et transparentes, dans le respect des libertés et des droits, garantissant l’alternance pacifique au pouvoir.

[2] Le ministère de l’Intérieur qualifie dans ses communiqués les accusés d”'éléments terroristes”.

[3] Le nombre d’agressions et d’actes de violence varie d’un secteur à un autre. Exemple : L’observatoire tunisien pour la liberté de la presse a rédigé plusieurs rapports dont un qui traite spécifiquement des agressions faites à l’encontre des journalistes femmes. Selon l’observatoire, le paroxysme de cette violence a été atteint au mois de janvier 2013, avec 15 actes d’agressions sur 56 entre octobre 2012 et avril 2013.

[4] Les mausolées de saints sont perçus par certains musulmans comme une “association du divin”. La réaction violente des intégristes a causé l’incendie de plus d’une cinquantaine de mausolées. Le 30 janvier 2013, un 51ème mausolée, Sidi Boughanem, à Foussana, dans le gouvernorat de Kasserine (centre-ouest), a été incendié.

[5] Sadok Chourou et Habib Ellouz sont classés dans le conseil de la Choura parmi les 10 premiers favoris : Sadok Chourou (731), Ajmi Lourimi (721), Abdelkarim Harouni (718), Habib Khedher (685), Habib Ellouze (674), Abdellatif Mekki (670), Ali Laârayedh (662), Abdelmajid Najjar (654), Hamadi Jebali (651) et Noureddine Bhiri (644).

[6] Mohamed Hassen a fait une série de prêches du 30 avril au 4 mai 2013 en Tunisie. Il a été invité par quatre associations islamiques. Les journalistes tunisiens qui ne sont affiliés à des médias dits “religieux” ont été interdits de couvrir ces meetings populaires.

[7] Câble wikileaks : « 770302'', »09/06/2006 12 :24'',06TUNIS 2298'', » Embassy Tunis

Nawaat

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