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Dans le camp de réfugiés érythréens Shimelba, dans le Nord de l'Ethiopie. REUTERS/Barry Malone
Dans le camp de réfugiés érythréens Shimelba, dans le Nord de l'Ethiopie. REUTERS/Barry Malone

Guerre froide entre l'Ethiopie et l'Erythrée

Onze ans après le dernier conflit qui a opposé l'Ethiopie et l'Erythrée, les tensions refont surface. Le régime d'Addis-Abeba affirme publiquement qu'il est prêt à tout pour déstabiliser son voisin érythréen.

Depuis le dernier conflit entre l'Ethiopie et l'Erythrée (1998 à 2000), qui a fait 70.000 morts, les deux pays n'ont connu qu'une paix instable. Depuis des années, ils s'affrontent sur d'autres terrains, comme la Somalie, où l'Erythrée a soutenu les tribunaux islamiques que l'Ethiopie a combattus au nom de la lutte contre le terrorisme.

Ces derniers mois, l'Ethiopie a changé de ton. Plus de pincettes, plus d'accusations détournées ou de reproches à demi-mots. Devant son Assemblée, il y a quelques semaines, Zeles Menawi, le Premier ministre éthiopien, s'est exprimé très clairement:

«L'Ethiopie fera tout ce qui est en son pouvoir pour déstabiliser le régime dictatorial de l'Erythrée.»

Soutenir les réfugiés érythréens

Pas de guerre cette fois. Pour parvenir à ses fins, le gouvernement d'Addis-Abeba entend s'appuyer sur la communauté de réfugiés qui vivent sur son territoire. Près de 60.000 Erythréens sont regroupés dans les cinq camps de réfugiés des provinces du Tigré et d'Afar, au Nord du pays.  

«Le changement à Asmara n'arrivera pas par une agression ou une invasion de l'Erythrée mais par le soutien de groupes érythréens qui veulent démanteler ce régime», a confirmé Hailermariam Dessalegn, ministre des Affaires étrangères éthiopien.

Le pays voit fleurir des manifestations «pacifistes» de réfugiés érythréens contre la dictature d'Asmara. Ils se retrouvent dans des hôtels par milliers pour se rappeler les mauvais souvenirs du pays, et arborent une casquette en carton sur laquelle est inscrit «assez!». «Le gouvernement éthiopien nous a donné sa pleine autorisation pour mener cette manifestation. Notre démarche est parfaitement légale», explique Mibrom Sibhtu, président de l'Association des réfugiés érythréens urbains.

Le soutien de l'Ethiopie aux dissidents érythréens ne serait que d'ordre idéologique. Selon Mibron Sibhtu, le gouvernement d'Addis-Abeba se contente d'autoriser les rassemblements et de favoriser les rencontres:

«Nous ne sommes pas des groupes armés, nous sommes de simples réfugiés politiques, des demandeurs d'asile et nous avons un message pour notre pays. Il est possible de protester pacifiquement pour faire tomber le régime.»

Pourtant des rumeurs agitent les rangs. Le gouvernement éthiopien autoriserait la présence sur son territoire de camps d'entraînement militaire de rebelles érythréens. Confronté à la question, Hailermariam Dessalegn reste évasif mais ne nie rien: «Je ne suis pas sûr qu'il y ait des camps militaires de réfugiés érythréens. Mais s'il y en a, nous les soutiendrons par tous les moyens.»

Guerre des mots

Les phrases du gouvernement éthiopien sont grandoliquentes et pourtant le conflit ne reste que de l'ordre du discours. Beaucoup de déclarations officielles, de piques diplomatiques, de provocations en conférences de presse.

Pour certains, l'Ethiopie cherche ainsi à effrayer les Nations unies pour qu'elles maintiennent voire augmentent leurs sanctions à l'égard de l'Erythrée. Ces sanctions ont été prises en 2009 en raison du soutien de l'Erythrée aux rebelles somaliens considérés comme terroristes. Par la même occasion, l'Ethiopie s'assure aussi que l'Ouest continue d'isoler son voisin de la communauté internationale.

Pointer du doigt l'Erythrée permet aussi à l'Ethiopie de créer un ennemi commun à l'ensemble de la nation et d'unifier son peuple. A l'heure où l'Afrique du Nord s'agite, l'Ethiopie multiplie les arrestations de dissidents et exalte le sentiment national. Près de 200 opposants oromos ont été mis sous les verrous depuis mars. Le Front de libération oromo (OLF) est un groupe politique séparatiste, accusé de terrorisme par le gouvernement d'Addis-Abeba et supposément soutenu par l'Erythrée.

Par peur de remous sur son propre territoire, l'Ethiopie brandirait la menace du terrorisme, qui a fait près de 30 morts entre 2006 et 2010, et le séculaire conflit érythréen pour renforcer la cohésion politique. La stratégie est efficace, deux partis d'opposition éthiopiens se sont déjà ralliés à la nouvelle politique d'Addis-Abeba: le Parti démocratique éthiopien (EDP) et la Coalition pour l'unité et la démocratie (CUD). Pour Mushe Semu, président de l'EDP, «il est nécessaire de mettre un terme au rôle destructif de l'Erythrée dans la région et en Ethiopie».

«Assez!» Le cri des réfugiés érythréens risque donc de retentir encore longtemps en Ethiopie. Ironie du sort, c'est ce même cri que plusieurs opposants éthiopiens ont choisi sur Facebook pour appeler à la révolution. Plusieurs messages circulent sur le réseau pour organiser des manifestations.

Gaëlle Laleix


Gaëlle Laleix

Gaëlle Laleix. Journaliste française. Spécialiste de l'Afrique. Installée à Addis Abeba.

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