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La police a aspergé d'eau colorée rose les leaders de l'opposition, le 10 mai à Kampala. REUTERS/James Akena
La police a aspergé d'eau colorée rose les leaders de l'opposition, le 10 mai à Kampala. REUTERS/James Akena

La marche, nouvelle arme contre Museveni

En Ouganda, les opposants à Yoweri Museveni, réélu le 27 février, n'ont pas le droit de manifester. Pour exprimer leur mécontentement, ils vont au travail... à pied.

Au grand soir chimérique, les opposants ougandais préfèrent les petites journées de contestation. Rien de flamboyant mais des actions ciblées comme autant de piqûres de moustiques dans la cuirasse politique du président Yoweri Museveni, en place depuis 1989.

Dès le lendemain de la victoire de l’homme fort de l’Ouganda à l’élection présidentielle du 27 février, une vague de contestation s’est fait entendre. Contre des fraudes électorales massives et la quasi interdiction de critiquer le gouvernement.

Depuis un mois, Douglas se lève à 6 heures du matin pour ne pas arriver à son travail en retard, à Kampala, la capitale de l'Ouganda.

«Il me faut environ deux heures de marche depuis chez moi dans le sud de Kampala pour rejoindre mon travail dans une compagnie d’aide juridique. Comme je suis célibataire, je me prépare moi-même mon petit-déjeuner. Je ne me plains pas. Il s’agit de montrer que nous avons le droit de nous exprimer si nous ne sommes pas d’accord avec le gouvernement.»

Douglas a décidé de ne plus prendre le bus. Pour répondre à l’appel des partis d’opposition. Car la marche est la nouvelle arme trouvée par les adversaires de Museveni. Chaque lundi et jeudi, les citoyens sont appelés à délaisser tout moyen de transport pour se rendre à leur travail à pied. Ces marches sont passées dans le langage courant des Ougandais comme les «Walk to work» (les marches pour se rendre au travail).

De l'art de manifester sans le dire

Une trouvaille doublement avantageuse: elle permet de contourner un droit à la manifestation très strictement encadré (les organisateurs doivent fournir à la police le nombre de personnes qui vont manifester à l’avance) et elle met en avant l’augmentation des prix, notamment de l’essence, qui complique la vie d'une partie des travailleurs.

Pour la première fois, Ali a marché lundi. Une hérésie pour celui qui d’habitude alpague les Kampalais pour jouer les boda-boda (taxi-moto). Pas d’argument politique pour justifier son geste mais un simple signe en direction d’un grand panneau Shell. Est affiché en gros: 3.500 shillings (environ 1,03 euro) le litre d’essence. «Il y a quelques mois, le prix était autour de 2.000 shillings [environ 0,60 euro]. C’est beaucoup trop!»

Sandra Nassali ne travaille pas mais elle marche quand même. «J’ai 27 ans. C’est à moi de faire la cuisine pour mon mari et mes enfants. Mais les prix sont de plus en plus élevés. Le régime de bananes pour cuisiner le traditionnel matoke est à 30.000 shillings [environ 8,90 euros]. C’est de plus en plus difficile de s’en sortir.»

Marche des travailleurs, marche des femmes, marche de la prière (pour chrétiens et musulmans), etc. Pas un jour sans que Kampala ne voit ses rues prises d’assaut par des petits groupes (une centaine de personnes au maximum) pour réclamer plus de liberté et une baisse des prix. Pas de quoi cependant faire trembler le régime. Du moins jusqu’au 29 avril.

Un leader de l'opposition blessé

Au moins deux manifestants sont morts sous les balles de la police à Kampala ce jour-là. Des centaines de personnes avaient spontanément défilé dans la rue pour protester contre l’arrestation, la veille, de Kizza Besigye, président du Forum pour un changement démocratique et principal rival de Museveni lors de l’élection présidentielle. Aspergé de gaz lacrymogène et blessé au bras et aux côtes, le leader d’opposition avait dû être hospitalisé au Kenya. Il devait revenir le 11 mai mais a été empêché de prendre l’avion.

Pour Frederick Golooba-Mutebi, chercheur à l’Institut de recherche sociale de l’université de Makerere, ce basculement dans la violence a été déterminant.

«Ce mouvement, initié par des jeunes parlementaires, aurait dû s’éteindre de lui-même au bout de quelques jours. Mais les provocations de la police ont eu un effet inverse de celui recherché. Maintenant, les gens sont de moins en moins effrayés pour aller manifester dans les rues alors que le pays n’a pas de tradition de contestation.»

Effrayé, John Ashari ne l’est nullement quand il déclare en plein Kampala Road, l’axe principal de la capitale ougandaise:

«Nous ne voulons pas de Mugabe [le président du Zimbabwe, ndlr] en Ouganda! Nous voulons le changement. Nous voulons que notre liberté de parler soit respectée par le gouvernement. Je suis Ougandais, je ne vais pas partir de ma terre. Je veux mourir ici. C’est au gouvernement de partir. En Tunisie, en Egypte, en Libye, ce sont toujours les policiers qui ont provoqué les troubles, pas nous [les citoyens, ndlr].»

La révolution égyptienne pour modèle

En attendant le retour de Besigye en Ouganda, les autres leaders d’opposition ne sont pas en reste. Mardi 10 mai, cinq d’entre eux –Olara Otunnu, président du Congrès du peuple ougandais; Norbert Mao, président du Parti démocratique; Mohamed Kibirige, président du parti Jeema (Forum pour la justice); Salaam Musumba, vice-présidente du Forum pour la démocratie (FDC) et Samuel Lubega, candidat à la dernière élection présidentielle– s’étaient réunis pour marcher «pacifiquement» jusqu’à la place de la Constitution, située au cœur de Kampala. Les plus activistes voudraient faire de ce lieu la place Tahrir ougandaise (en référence à la place du Caire). «Museveni est du mauvais côté de l’Histoire», avait alors martelé Olara Otunnu.

Attaqués aux jets d’eau colorée en rose –«pour ridiculiser l’opposition», a assuré un journaliste local– seuls Norbert Mao et Mohamed Kibirige Mayanga sont arrivés au square gardé par des dizaines de policiers et militaires. Et ils ont été arrêtés. Emprisonné pour les mêmes raisons deux semaines plus tôt, Norbert Mao venait tout juste d'être libéré.

Une opposition unie, une population plus hardie, une situation économique dégradée, tous les ingrédients sont là. Pourtant, Museveni n’est pas prêt de lâcher la barre du pouvoir. Jeudi 12 mai, une importante cérémonie –qui attise les critiques de l'opposition par son coût: 3 milliards de shillings (environ 887.000 euros)– avait été mise en place pour son investiture. L’Ouganda semble bien parti pour vivre encore cinq ans de plus avec le chef victorieux de la guerre du bush dans les années 80.

John, l’un des plus virulents critiques sur la page Facebook «Museveni must resign» (Museveni doit démissionner), l’admet. Lui qui assurait juste après l’élection que le Président serait déchu d’ici «la fin mars». Il refuse cependant de baisser les bras.

«Museveni a de plus en plus peur de la rue, j’en suis sûr. Et il y a un proverbe africain qui dit: “Si tu crois que tu es trop petit pour faire la différence, passe une nuit en tête-à-tête avec un moustique”.»

Mathieu Galtier

 

Lire aussi la revue de web:

En Ouganda, aller à pied au travail est illégal

Des manifestations pacifiques réprimées dans le sang

 

Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

Ses derniers articles: Tripoli FM, la radio qui veut faire oublier Kadhafi  La longue marche des noirs en Libye  Bani Walid à l’heure de la reconstruction 

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