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In and Out feat. Zim Ngqawana, by Pirlouiiiit via Flickr CC
In and Out feat. Zim Ngqawana, by Pirlouiiiit via Flickr CC

Zim Ngqawana, un grand du jazz sud-africain qui s’en va

Le flûtiste, saxophoniste et compositeur jazz Zim Ngqawana est mort le 10 mai 2011 d’un infarctus, mais aussi des déficiences du système hospitalier sud-africain et d’un certain désespoir post-apartheid. C’est un géant du jazz sud-africain qui s’en va.

Zim Ngqawana est mort le 10 mai 2011 à 52 ans en Afrique du Sud. Il n’avait pas de carte d’assurance maladie sur lui. Les médecins ont mis du temps à le prendre en charge, dans l’après-midi du 9 mai. Il a été réanimé, mais trop tard. Une machine d’imagerie médicale permettant de faire un scanner du cerveau à l’hôpital Charlotte Maxeke de Johannesburg était en panne. Le temps de la réparer, les médecins n’ont pu que constater des dommages irréparables. Zim Ngqawana a été débranché le lendemain matin. C’est un géant du jazz sud-africain qui s’en va.

Il faisait partie de la génération des artistes noirs, comme Miriam Makeba et Hugh Masekela, à avoir connu les affres de l’apartheid et enduré les douleurs de l’exil. Dans sa musique, cet amoureux de Coltrane, Mozart et Nusrat Fateh Ali Kahn cherchait à se libérer «de la race, de la classe et des spécificités de l’histoire».

Irrémédiablement marqué par l’apartheid, comme tous ceux de sa génération, il a passé les vingt dernières années à sonder ses propres abîmes. Plongé dans une quête spirituelle, il donnait à voir dans ses disques (Zimology et Vadzimu notamment) des paysages intérieurs intimement liés aux immensités sud-africaines: drames de l’apartheid, désert du Karoo, violence sous toutes ses formes, vertes collines du Cap oriental, familles disloquées des townships, ondulations infinies des herbes oranges du veld sur le haut plateau.  

Proche de Mandela

Formé aux Etats-Unis aux côtés de Max Roach et Wynton Marsalis, Zim Ngqawana a orchestré la mise en musique de l’investiture de Nelson Mandela, le 10 mai 1994. Il était proche des intellectuels du Congrès national africain (ANC, au pouvoir), mais d’abord et avant tout un homme libre.

Musulman pratiquant, comme l’autre grand nom du jazz sud-africain, le pianiste Abdullah Ibrahim (Dollar Brand avant sa conversion à l’islam), il se refusait à toute définition réductrice de sa vie ou de son art. Il reprenait les flûtes traditionnelles et les chants de son ethnie, les Xhosas, de même que la rythmique des gumboots (danses inventées par les mineurs noirs où les bottes en caoutchouc servent de percussions). Il ne cherchait pas l’enfermement dans la tradition, mais l’ouverture.

Il avait fondé une école de musique, le Zimology Institute, dans une ferme qu’il avait achetée non loin de Johannesburg —son lieu de retraite— pour rester à l’écart d’une ville qui lui pesait de plus en plus. Selon sa manager, Ayanda Nhlapo, Zim Ngqawana pensait assister à la «fin du jazz» et se montrait très pessimiste. Ces derniers mois, il s’était mis à boire et avait commencé à faire de la musique abstraite, sombrant dans la dépression si caractéristique d’une certaine Afrique du Sud post-apartheid.

Comme le talentueux John Matshikiza, acteur, dramaturge, chroniqueur et écrivain, mort d’une crise cardiaque et dans un état de profonde déprime en 2008, comme le brillant pianiste de jazz Moses Molelekwa, qui s’est pendu à 27 ans en 2001, comme l’écrivain très prometteur Sello Duiker, qui s’est pendu à 31 ans en 2005, Zim Ngqawana a lutté toute sa vie pour être lui-même, avant d’être ravagé à Johannesburg par un blues mortel.

Un citoyen du monde qui ne supportait plus l'Afrique du Sud

Comme le pianiste Bheki Mseleku, un autre grand du jazz sud-africain, mort de son diabète en 2008 à Londres, sans jamais s’être remis d’un cambriolage chez lui à Johannesburg, il se considérait comme un «citoyen du monde». Comme Santu Mofokeng, photographe majeur et toujours en vie qui sera exposé fin mai au musée du Jeu de paume à Paris, le musicien souffrait beaucoup de ce qu’était devenu son pays. Il critiquait l’afrocentrisme à l’américaine revisité par l’Afrique du Sud de l'ancien président Thabo Mbeki, le repli identitaire sur soi, la course effrénée à la consommation et un public insensible à la complexité du jazz ou de la littérature.

Il ne jouait presque plus en Afrique du Sud, mais aimait se produire en France, devant un public qu’il trouvait averti et militant. Un concert exceptionnel était prévu pour le 14 mai au Civic Theatre, à Johannesburg, la seule scène qu’il tolérait encore. Il ne cachait pas son irritation face à un public qui «parle pendant les concerts», dans les rares boîtes jazz de Johannesburg.

Comment expliquer sa descente aux enfers dans un pays qui semble aller de l’avant et où tout est possible?

«C’est de la déception, explique Anne Dissez, journaliste française, ancienne correspondante de RFI et La Croix en Afrique du Sud, proche du musicien. Il souffrait beaucoup de cette nouvelle vague hip-hop, du désintérêt des Sud-Africains pour ce qu’il considérait comme de la belle musique. Zim a donné au jazz sud-africain une force qui va lui manquer. Son travail était très inspiré par ses racines et il était toujours à l’affût de nouveaux sons. Il avait une manière de mélanger le tout qui était assez exceptionnelle.»

A Paris, Zim Ngqawana aimait rendre hommage aux morts, si importants en Afrique du Sud. Il rendait visite aux ancêtres de sa famille —la grande famille de la musique— en allant se recueillir sur les tombes de Frédéric Chopin et d’Edith Piaf. Il ne cachait pas penser à la mort, qu’il décrivait d’un point de vue musical comme «le moment de silence après chaque expiration, le silence entre les notes qui permet la méditation.»

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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