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Des supporters camerounais lors de la Coupe du monde 2002 au Japon. REUTERS/Mark Baker
Des supporters camerounais lors de la Coupe du monde 2002 au Japon. REUTERS/Mark Baker

Foot: les Camerounais choqués par l'affaire des quotas

Au Cameroun, pays où le football est roi, l'affaire des quotas des joueurs binationaux en France suscite la controverse et ravive des sentiments anti-français.

«Déçu mais pas vraiment surpris.» Roger Milla, dieu vivant du football au Cameroun et en Afrique, fait part avec véhémence de ses sentiments sur ladite «affaire des quotas». La voix de l'ancien international se serre et les mots se bousculent au téléphone, lui qui avoue connaître depuis longtemps l’existence d’un racisme envers les joueurs d’origine africaine en France.

Le fait que «Lolo», comme il appelle Laurent Blanc, le sélectionneur des Bleus, ait été blanchi le 10 mai par la commission d’enquête interne de la Fédération française de football (FFF) ainsi que par celle diligentée par le ministère des Sports n’enlève rien à son courroux. «Je suis déçu que de tels propos soient sortis de sa bouche. Il n’a pas de raison de rester entraîneur. Cela n’honore pas la France qui se dit démocratique et terre d’accueil», explique Roger Milla, résumant assez bien la réaction des Camerounais au dernier scandale du football tricolore.

Au pays de Samuel Eto’o, où le ballon rond est presque une affaire d’Etat, la controverse née de la fameuse réunion des responsables sportifs français au cours de laquelle a été évoquée l’idée de quotas visant à réduire le nombre de joueurs binationaux en centres de formation a aussi fait son chemin.

Le racisme pointé du doigt

Devant le kiosque à journaux d’un rond-point passant de Yaoundé, les badauds dévorent les gros titres qui s’affichent en une de la presse nationale. On y discute de tout et de rien. Interpellés sur l'«affaire des quotas», certains notent qu'«il s’agit d’une autre manifestation du racisme camouflé envers les noirs», un peu comme «les cris de singe quand les noirs rentrent sur le terrain».

A la Kadji Sports Academy de Douala, le centre de formation par lequel est passée la superstar Samuel Eto’o, la France fait pourtant toujours rêver les futurs champions. On rate rarement un match des Bleus et beaucoup espèrent avoir l’opportunité de poursuivre une formation dans l'Hexagone.

«Les termes employés par Laurent Blanc ont choqué les jeunes, surtout les plus grands pour qui la France reste une sorte de modèle. C’est quand même malheureux de vouloir discriminer des enfants», s’emporte Michel Kaham, responsable du centre. «Parler de Noirs "costauds" et "puissants" comme l’a fait Laurent Blanc, c’est de la caricature totale. C’est surtout cela qui a choqué.»

Si, dans la forme, les propos de l’encadrement sportif français ont heurté les sensibilités, sur le fond, certains spécialistes du football camerounais s’accordent à dire qu’un débat autour des joueurs binationaux reste pertinent. C'est également l'analyse de Michel Kaham:

«Quand j’étais professionnel à Tours en 1978, une époque où le club est monté en première division, on m’a proposé la nationalité française. Un peu naïvement, je l’ai refusée. J’étais tellement fier d’être Camerounais et de jouer sous les couleurs de mon pays. Le drapeau, c’est l’âme d’une équipe. Je ne comprends pas ces jeunes qui font ce que j’appelle du mercenariat et qui décident de jouer par intérêt pour une autre équipe que celle de la France, une fois professionnels.»

Ouvrir le débat sur le salaire des joueurs noirs

Vu depuis le Cameroun où le patriotisme est une réalité et les Lions Indomptables l’objet d’une ferveur quasi religieuse, le choix de certains joueurs binationaux de s’engager auprès d’une autre équipe que la France dans l’espoir d’une meilleure visibilité est globalement mal perçue.

Pierre Ama, ancien sélectionneur du onze national camerounais et professeur en physiologie du sport estime ainsi que, si l’idée de quotas pour limiter les joueurs noirs et maghrébins est condamnable, en revanche ce sont les fonds du contribuable français qui aident à la formation de ces joueurs:

«Tout gestionnaire veut rentrer dans ces fonds, c’est normal. Même si au niveau sportif, on comprend que ces joueurs rêvent d’une carrière internationale et qu’il y aura donc toujours un pourcentage de joueurs qui tenteront une carrière internationale.»

Visiblement peu ému par le scandale, Pierre Ama souhaite plutôt qu’un débat s’ouvre sur la rémunération des joueurs africains qu’il estime injustement inférieure à la moyenne française.

Au-delà du cadre strictement sportif, il y a fort à parier que cette ultime controverse alimente encore un peu plus les sentiments anti-français déjà bien nourris par l’intervention française en Côte d’Ivoire —fortement décriée par l’immense majorité des Camerounais— ou encore la récente percée du Front National en France. Des actualités qui font dire à nombre de Camerounais que la France, pays des droits de l’Homme et «donneuse de leçons», ferait bien de balayer un peu devant sa porte.

Sarah Sakho


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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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