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Photo prise pendant la guerre d'Algérie, by loranger via Flickr CC
Photo prise pendant la guerre d'Algérie, by loranger via Flickr CC

France-Algérie: le passé, champ de bataille du présent

Le calendrier lui-même n'est pas d'accord et bloque la réconciliation historique entre la France et l'Algérie. Le 8 mai, la première a célébré sa libération et la seconde les massacres commis à Sétif le même jour par la puissance coloniale.

Les dates se chevauchent mais ne se ressemblent pas. Si le 8 mai est pour la France une fête, pour l'Algérie c'est un deuil. Et quand le 5 juillet, l'Algérie fête son indépendance et la fin de la grande geôle coloniale, le 14 du même mois, la France fête la prise de sa Bastille. Tout comme le 1er novembre, fête de la Toussaint pour la France, correspond au déclenchement de la guerre d'indépendance, en 1954, pour l'Algérie, ce qui a donné ce célèbre jeu de mots:

«1er novembre, la fête des morts; 1er novembre, la fête démarre.»

En réalité, pour le premier chevauchement, ce n'est pas une coïncidence —les deux événements sont intimement liés. La France, occupée, était libérée le 8 mai 1945, et l'Algérie, occupée elle aussi, profitait de cette victoire sur le nazisme (à laquelle des légions de soldats algériens ont participé) pour demander sa propre libération. Si à Paris, Françaises et Français jetaient des fleurs sur le général de Gaulle et les soldats américains, en Algérie, les soldats français jetaient les Algériens du haut des falaises de Chabet El Akhra et tiraient dans la foule.

Littéralement «le Corridor de l'Au-Delà», ces gorges de Kherrata, grand défilé naturel, immense faille qui découpe la montagne, fil d'équilibriste au-dessus de grandioses parois vertigineuses, ont été le théâtre d'un grand massacre. C'est ici que le 8 mai 1945, militaires et civils français se sont prêté main forte pour jeter tous les Algériens qui manifestaient pour plus de liberté. D'où le nom de ces gorges profondes, où le lit de la rivière est à 100 mètres au-dessous de la route qui relie Bejaïa, ville côtière à 270 kilomètres à l'est d'Alger, à Sétif, sur les Hauts Plateaux du Centre.

Le «Corridor de l'Au-Delà», en hommage à ces victimes civiles, jetées vivantes, et dont les râles d'agonie ont longtemps empêché de dormir les quelques villages perchés des environs. A Sétif et Guelma, toujours dans l'Est, les soldats français et les miliciens tiraient aveuglément sur les foules qui manifestaient. Le bilan de cette effroyable journée s'élève à 45.000 morts selon les Algériens, 20.000 à 30.000 selon les historiens —Benjamin Stora, spécialiste du Maghreb, en tête.

L'instrumentalisation de la douleur

Depuis, de l'eau a coulé dans l'oued, même si Chabet El Akhra a gardé son sinistre nom. «La page est tournée mais pas déchirée», a coutume de dire la partie algérienne pour tout ce qui concerne les crimes coloniaux. Mais l'insistance du président français Nicolas Sarkozy à glorifier la colonisation et à refuser toutes excuses et repentances pour les massacres commis —contre des civils pour la plupart— énerve régulièrement les Algériens, qui ne comprennent pas.

«Même l'Amérique a demandé pardon aux Indiens», rappelle un militant de l'indépendance, «nous sommes de fait considérés comme moins que des Sioux, avec tout le respect que l'on doit à la nation indienne.»

En niant ces massacres de civils, considérés à juste titre par les Algériens comme des crimes contre l'humanité, la France fait preuve d'aveuglement plus que de raison. A titre d'exemple, il a fallu attendre 1999, soit 45 ans après son déclenchement, pour que le terme «guerre d'Algérie» soit reconnu par la France et son histoire officielle, qui se servait encore de l'euphémisme «événements d'Algérie» pour qualifier un conflit qui a duré sept ans et fait près de 500.000 morts, 8.000 villages rasés de la carte et mobilisé 500.000 soldats français.

Cette triste crispation pour contenter les «nostalgériques» français a toutefois un équivalent de l'autre côté: l'instrumentalisation de l'histoire et du passé pour faire oublier les ratés du développement et du présent. Même si la sincérité est davantage du côté algérien que français, à coups de lois et de menaces de lois le conflit perdure entre les deux pays. «Criminalisation de la colonisation» d'un côté; contre son «rôle» de l'autre. Le débat en est là, avec toutefois avantage à la partie française puisque sa loi est passée en 2005, alors que la contre-offensive algérienne n'est encore qu'au stade de proposition.

Guerres internes

Pendant que l'Algérie et la France continuent à se faire la guerre sur le champ de bataille du passé, les conflits internes se poursuivent dans les deux camps. En France, la droite et l'extrême droite font toujours pression sur les autorités pour ne pas reconnaître les crimes coloniaux —comme le demandent d'autres Français— et en Algérie, les clans liés à la guerre d'indépendance se disputent souvent entre eux.

A l'image de cette toute récente guerre de tranchées entre Louisette Ighilahriz, militante torturée et violée par les Français, et Yacef Sadi, autre militant devenu apparatchik, et qui aurait joué un rôle ambigu dans la bataille d'Alger. L'un contestant à l'autre sa participation effective à la lutte pour l'indépendance. Point de mire pour les belligérants, chacun des deux côtés de la mer: les archives de la guerre d'Algérie, qui tardent à s'ouvrir, les délais étant très flous (entre 50 et 70 ans) bien que rien ne soit très clair à ce sujet. Ce WikiLeaks sanglant où surprises et révélations sont attendues, n'est hélas pas pour demain —la France en bloquant toujours l'accès, bien qu'une loi du 15 juillet 2008 a raccourci les délais de communication des archives publiques, y compris pour certaines archives classées «secret défense», communicables après un délai de 50 ans.

Cette amnésie organisée et l'effacement programmé des mémoires n'est pas fait pour apaiser les tensions, d'autant que du côté algérien, comme le rappelle l'historien Mohammed Harbi:

«Les Algériens se passionnent pour le rapatriement de leurs archives qui sont encore en France et à quelques voix près, on omet de dire que les archives disponibles en Algérie sont sous scellés.»

Balle au centre. Voilà où nous en sommes et la guerre continue sur d'autres terrains, comme sur celui des principaux projets d'investissement français en Algérie, à l'arrêt, ou les phrases assassines qui fusent de part et d'autre et cette absurde tentative de loi d'un député proche de Sarkozy qui souhaite criminaliser le FLN pour ses exactions pendant la guerre d'Algérie.

Reste un mystère à élucider pour les historiens: le 8 mai est un jour férié en France, mais pas en Algérie. Les Français seraient-ils moins travailleurs que les Algériens? Ce serait l'Histoire à l'envers.

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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