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Ian Clarke lors d'un meeting de campagne le 24 février 2011, à Kampala, Ouganda. REUTERS/STR New
Ian Clarke lors d'un meeting de campagne le 24 février 2011, à Kampala, Ouganda. REUTERS/STR New

A Kampala, les Ougandais ont voté blanc

Ian Clarke est le premier blanc depuis l’indépendance de l’Ouganda à avoir été élu président de l’un des cinq districts de Kampala, la capitale.

Scène 1. Intérieur d’un bureau. Ian Clarke, jambes croisées, vêtu d’une chemise sans le moindre faux pli rentrée dans un pantalon gris, moustache grisonnante parfaitement entretenue, est confortablement installé sur sa chaise. Le Muzungu («homme blanc», en Swahili), originaire d’Irlande du Nord et ougandais depuis trois ans, écoute attentivement son interlocuteur tout en se servant un café. Avec du lait.

Comment compte-t-il s’y prendre pour administrer le district de Makindye, à Kampala, dont il est officiellement le président depuis le 20 avril après avoir obtenu, en mars, plus de 80% des voix? Le deuxième des cinq districts que compte la capitale ougandaise recense 800.000 résidents et un budget de plus de 20 milliards de shillings (environ 5,7 millions d'euros).

«Je ferai ce qui est faisable, répète calmement le nouvel élu de 59 ans. Il s’agit d’améliorer le quotidien des gens. Il faut créer des toilettes publiques salubres, organiser un système d’écoulement des eaux et combler les nids-de-poule.»

Pour l'envolée lyrique du discours, on repassera.

Scène 2. Bidonville nommé Soweto. Méthodiquement, Ian Clarke suit le trajet des eaux usagées qui forment comme un petit cours d’eau au cœur de Soweto, l’un des bidonvilles de Makindye, installé à fleur de colline. Accompagné de deux de ses collaborateurs et d’un membre de l’ONG World Vision, il découvre enfin en contrebas une petite mare, d’où émergent des enfants nus dont le jeu favori consiste à se rouler dans la boue avant de plonger dans l’eau saumâtre. Un des bras-droit de Ian Clarke ne peut s'empêcher de grimacer.

«Les enfants se baignent dans l’eau qui s’écoule des toilettes publiques, dans l’eau où les familles jettent leurs déchets !»

L’homme fort de Makindye observe, sans mot dire. Une attitude qui force le respect d’Isaac Semakula.

«Je suis proche du Forum démocratique pour le changement [FDC, parti de Kizza Besigye, principal opposant au président Yoweri Museveni, ndlr]. Mais Ian Clarke est le seul candidat à Makindye à être venu vraiment sur le terrain, à serrer les mains des gens, même dans les bidonvilles. C’est pour ça que j’ai accepté de l’aider durant la campagne et maintenant.»

Ian Clarke, officiellement Ian Clarke Busuulwa depuis sa naturalisation, est-il un nouvel Abbé Pierre au flegme britannique? Pas vraiment.

Docteur Muzungu

Pour les Kampalais, celui qui est arrivé en Ouganda en 1987 est avant tout le «Docteur Muzungu». Il a fondé le Groupe médical international, premier fournisseur de services médicaux du pays. L’entité comprend un hôpital, un service d’ambulances, une université médicale, une fondation et une complémentaire santé. Pas moins. L’accès à ces services s’adapte aux revenus des patients. Une formule qui a fait le succès du groupe —et la richesse de Ian Clarke. Il se sert d’ailleurs de cette réussite pour justifier son entrée en politique: 

«Les gens me connaissent. Ils savent ce que j’ai accompli. Quand je leur dis que je peux les aider à améliorer leur vie, ils me croient.»

Effectivement, même dans les coins les plus reculés de la circonscription, le nom de Ian Clarke résonne, positivement, quoique pour des raisons légèrement différentes que celles avancées par l’intéressé. Un boda-boda (taxi-moto) explique: 

«Il est riche, il n’essaiera pas de voler l’argent public.»

Rose, une commerçante, complète:

«Tous les autres politiciens ont échoué mais, lui, il peut réussir.»

Ian Clarke est adoubé par les électeurs surtout parce que ses opposants étaient perçus comme corrompus ou incompétents. Sa couleur de peau n’est pas rédhibitoire. En Ouganda, la présence anglaise ayant toujours été moins prégnante que chez son voisin kényan par exemple, la question du parfum néocolonialiste de sa candidature ne s’est jamais vraiment posée. Sauf durant la campagne, pour ses adversaires et certains expatriés qui le «trouvaient arrogant de (se) lancer dans l’aventure», sourit Clarke.

L’argent comme bouclier contre la corruption, et la foi comme épée pour convaincre. Plus de 85% des Ougandais se déclarent chrétiens (PDF), et c’est d’ailleurs la religion anglicane qui a mené Ian Clarke au cœur de l’Afrique de l’Est:

«J’étais médecin de famille en Irlande du Nord, raconte-t-il. Je voulais trouver un défi plus excitant.»

L’Eglise anglicane cherchait justement des missionnaires pour l’Ouganda, alors en pleine guerre civile. Il a créé un hôpital à Luweero, au nord de Kampala. Dans sa première biographie, The Man with the Key has gone! (L’homme qui a les clés est parti!), il résume ces années noires avec un sens de l’humour, là encore, très british:

«L’Ouganda ne semblait pas être un havre de paix et de tranquillité, même pour un Nord-Irlandais.»

Finalement, il convainc sa femme de le rejoindre avec ses trois enfants. Le couple Clarke adoptera même dix petits Ougandais, dans la tradition africaine de la famille élargie.

L'homme de pouvoir

Après son initiation à la vie africaine et son ascension économique —qu’il décrit dans sa deuxième autobiographie, How Deep is this Pothole? (Quelle est la profondeur de ce nid-de-poule?)— Ian Clarke est prêt à entamer sa troisième vie ougandaise: celle de politicien. Politicien, et pas homme de pouvoir. Dans un article du New York Times, il souligne que son élection, «qui n’est pas une nomination», le prémunit d’un destin comparable à celui de Bob Astles, médecin écossais devenu l’âme damnée de l'ex-chef d'Etat ougandais sanguinaire Idi Amin Dada.

Pourtant, il a un avis sur les deux principales figures politiques du pays, qui se livrent une guerre larvée depuis la dernière élection présidentielle en février. Sur l’actuel président, il déclare:

«Il y a eu des fraudes incontestables lors de l’élection. Ceci dit, Museveni ce n’est ni Mugabe, ni Mubutu.»

A propos de son adversaire, Besigye:

«Son gazage lors de sa manifestation [le 28 avril] est condamnable, mais sa façon d’appeler encore et toujours à manifester en marchant, ça n’ira nulle part. Ce n’est pas digne d’un homme d’Etat.»

S’imagine-t-il aller plus loin dans la conquête du pouvoir? Jusqu'au sommet? Il s’en défend:

«Au-dessus du district, on n’a plus de prise sur les actions concrètes. Ce n’est pas pour moi.»

Mathieu Galtier

Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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