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Deltaplane du haut du Hahnenkamm

Je reviens au deltaplane pour raconter mon dernier vol, très particulier, depuis le Hahnenkamm en Autriche.
J'ai raconté auparavant que j'avais effectué plusieurs vols depuis le sommet, avec toutes les sensations que cela m'avait procuré. Après chaque vol, le moniteur remontait le deltaplane au sommet du téléphérique pour que je puisse en disposer à ma guise, avec la condition que je le prévienne lors de mon dernier saut pour ne pas avoir à le remonter.

N'étant pas seul, j'ai voulu profiter du domaine skiable de Kitzbuhel, extrêmement vaste, avec mon amie Caroline Pellegrini. Je délaissai donc le delta, que je voyais rangé parmi les autres à la sortie du téléphérique. Les pistes de ski sont très nombreuses et l'on passe d'une montagne à l'autre par l'intermédiaire du télésiège.

Mon véritable sport étant le surf, mon niveau de ski est tout juste acceptable et nécessite de ma part beaucoup d'effort physique.
Dans l'après-midi sur les pistes, je rencontre un ami autrichien avec qui j'ai pratiqué le delta et dans le courant de la discussion, il me demande si j'ai descendu mon aile. Je lui dis : « Je ferai un vol demain, aujourd'hui j'ai les jambes fatiguées et ma concentration est amoindrie. » A ma grande surprise, il me répond : « Mais demain, il n'y a plus de téléphérique, il s'arrête pendant quelques semaines, c'est aujourd'hui ou l'année prochaine ». Quelle nouvelle ! Personne ne m'avait prévenu. Je me trouve donc dans l'obligation de me diriger avec hâte vers le téléphérique et d'épuiser le peu de force qu'il me reste, car il s'arrête à 17h30mn et il est déjà 16h. Arrivé un peu haletant sur place, je rencontre les derniers deltistes qui se dirigent vers le point de décollage, mais ils vont à l'opposé de l'endroit habituel. Je me renseigne et ils me disent, par l'intermédiaire de Caroline qui traduit, que le décollage se fait d'un autre endroit car le vent a tourné. Ils me désignent de la main le bout de la piste, en me précisant que le téléphérique s'arrête dans trois quart d'heure. Je n'aime pas cela, je ne connais pas le pays, les vents, l'aire de décollage et pour couronner le tout, je suis épuisé. Les ingrédients sont réunis pour que survienne un pépin. Sauter seul, dans un pays étranger, de très haut, sans connaître l'endroit ni toutes les données, c'est augmenter considérablement le facteur risque. Je dois redoubler d'attention.

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Caroline file rapidement chercher mon harnais à la maison pour avoir le temps de me l'apporter puis de redescendre.
Je reste à l'attendre, pensif et inquiet, mais je n'ai pas le choix, j'ai promis de redescendre le delta!
Les derniers deltistes passent avec leurs ailes et je me retrouve seul à monter mon deltaplane, dans une lumière faiblissante. J'ai la tête qui bourdonne, je m'encourage intérieurement mais je ne peux pas m'empêcher de me poser mille questions : Comment se fait le décollage, comment est le sol, quelles vont être les conditions ?

Caroline revient une demi-heure plus tard mais n'a pas le temps de m'assister car le téléphérique repart pour son dernier voyage. Elle me regarde pleine de compassion, désolée de me voir me diriger seul avec le delta vers l'aire de décollage. Non seulement seul à marcher mais totalement seul au sommet de la montagne, face au vide. Naïvement, je pensais qu'il y aurait quelqu'un pour me guider, mais non, je suis seul avec mes responsabilités.

J'observe les alentours, l'état du sol pour prendre l'élan, la proximité des arbres, l'orientation du vent. Les traces de pas sur la neige m'aident à me situer. Je dois me décider ! Je ne peux plus reculer, je n'ai plus mes skis et le téléphérique est parti. Je cherche la concentration qui m'apportera force et apaisement. S'il m'arrive quoique ce soit au décollage, je n'ai aucune aide à n'attendre de personne.
C'est le moment, le vent semble assez bon, un peu fort à mon goût.

Quelques pensées négatives me submergent, mais je les sors promptement de ma tête avant qu'elles ne distillent leur poison néfaste. Je m'avance timidement vers le bord de l'abime, je glisse et m'étale sur le sol. C'est à croire que j'ai les jambes flageolantes. Il faut que je me ressaisisse ! Je concentre toute mon énergie, tous mes sens vers un seul et unique but : décoller sans anicroches.

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Je me place au bord de la falaise abrupte, mon aile est un peu secouée mais je trouve quelques mètres pour pouvoir me lancer, je respire un bon coup profondément et je prends mon élan. Me voici dans les airs. Au bout de quelques mètres un vent latéral me rabat vers la cime des arbres ; si le delta les touche un tant soit peu, c'est la chute. Je redresse délicatement mon aile et un court instant plus tard, je me trouve avec un vide vertigineux sous le ventre qui semble m'attirer vers lui. J'ai beau regarder, chercher, je ne vois pas le terrain d'atterrissage. Mais avant tout, je dois stabiliser l'aile qui me secoue dans tous les sens comme lorsque l'on nage par mer houleuse. Sortir de cette combe trop fermée où les vents tourbillonnent est ma première priorité. Est-ce que je fais ce qu'il faut faire ?

J'ai le c½ur qui me fait des frayeurs à battre à tout rompre lorsque je traverse un trou d'air qui me fait chuter en créant un vide dans mon cerveau. Cahin-caha, après maints hauts le c½ur, l'horizon s'agrandit, le vent devient régulier, les premières maisons apparaissent et enfin j'entrevois le terrain d'atterrissage : un petit carré vert de la taille d'un timbre poste mais qui m'oriente comme un phare qui guiderait un bateau.

Le vol est plus linéaire et me permet d'admirer le paysage. Je vois les vallées se perdre au loin, les forêts denses ponctuées de plaques blanches, des champs de neige immenses. En perdant de l'altitude, j'aperçois la route, la rivière, la ville, les rues. Je suis un albatros et je me régale à flotter ainsi, je réalise le rêve d'Icare mais sans la chute. Lorsque j'ai l'aire d'atterrissage bien en vue, j'effectue quelques virages pour perdre de l'altitude, sans trop m'éloigner.

A mesure que j'approche, les détails se dévoilent, je rentre dans l'intimité des gens car je vois tout, les maisons et leurs habitants. Caroline est là, toute petite à faire de grands gestes avec les bras. Je localise la manche à air et j'effectue un dernier virage pour atterrir face au vent. Je me sens tout fier d'avoir emprunté un ''drôle de chemin'' pour la rejoindre. L'atterrissage se présente bien, j'arrondis un peu la trajectoire et je me pose sans encombre, intimidé par les applaudissements de tous les deltistes, après avoir effectué un vol de plus d'une demi-heure dans l'inconnu. Pour eux, je suis un petit marocain qui a fait aussi bien que les autrichiens.

Je suis heureux d'avoir réussi, j'ai surmonté ma peur, mes émotions, ce qui m'a apporté un grand plus dans la connaissance de moi-même.

Randolph Benzaquen

 

 

La Nouvelle Tribune

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