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Le «journalisme 2.0» freiné par les retards technologiques

La magie du web : un clic, un partage, un statut et un commentaire. N'importe quel citoyen peut faire circuler n'importe quelle information et être intronisé «journaliste citoyen». La frénésie de l'info tous azimuts s'est emparée des Algériens. Entre réseaux sociaux, journalisme citoyen et sites d'information en ligne, les nouveaux médias ont chamboulé les modes de consommation algérienne d'information. «Les médias alternatifs, qui reposent sur les nouvelles technologies, offrent aux Algériens des potentialités que les médias traditionnels ne permettent pas», juge Aïssa Merah, expert en communication. Le professeur a, pour les besoins d'une étude, scruté les habitudes numériques des Algériens et passé au crible des centaines de pages de forums et autres sites d'informations et leurs commentaires. «En plus de la liberté et de l'indépendance garanties dans les contenus et les échanges, l'interactivité et le débat sont rendu possibles, ce qui s'apparente à une participation quasi politique, pas au sens stricte du terme, mais cela révèle un très fort intérêt pour la chose publique», analyse-t-il. Car c'est cela même la magie du web : un clic, un partage, un statut et un commentaire et un «j'aime» plus tard, n'importe quel citoyen peut faire circuler n'importe quelle information et être intronisé «journaliste citoyen». Le journaliste «classique» a-t-il donc tant de souci à se faire ? «Pour l'heure, pas tant que ça», rétorque Yanis, spécialiste en multimédia, «car les nouveaux médias, bien qu'omniprésents, sont encore trop rares à ''produire'' de l'information». «Dans la blogosphère algérienne, sur la dizaine de sites d'actualité les plus consultés par les internautes, il n'y en a que deux ou trois qui proposent réellement un contenu ''original'' dans le sens où ce sont les journalistes de l'organe qui rapportent et produisent l'information. Les autres se contentent de reproduire, sous une forme plus ou moins lisible, les écrits publiés dans la presse, en mettant en avant un autre angle ou un détail plus racoleur», explique-t-il, critique. «L'on parlera de menace réelle lorsqu'il y aura un apport qualitatif à cette masse d'informations relayée», assène-t-il. «Rumeurs en attente de confirmation officielle» Car l'avènement de ces médias alternatifs n'est pas que pour le meilleur. Si l'un des avantages des nouveaux médias est que «rien n'arrête la circulation de l'information», cette célérité peut parfois être un désavantage, voire une tare. La «course» au scoop donné le plus rapidement a parfois conduit à de graves «imbroglios» journalistiques, comme ce fut maintes fois le cas avec des rumeurs de décès, remaniements ministériels ou autres. De nombreux lecteurs ont donc trouvé la «parade infaillible : l'info mixte». «Je consulte plusieurs sites d'actualité, les réseaux sociaux et autre. Ensuite, je consulte les médias classiques, journaux, radios ou télévision, afin de confirmer la véracité d'une information ou avoir des détails et des analyses plus pertinentes ou plus profondes», confie un jeune cadre. «Il est évident que la crédibilité de l'information donnée par tel ou tel site est somme toute relative, et varie de son origine. Et la propagation des rumeurs et autre intox est directement liée au black-out de la communication officielle et au non-accès à l'information fiable. Mais ce problème n'est pas inhérent aux nouveaux médias. Il arrive très souvent que les journaux papier disent n'importe quoi, en bafouant l'éthique et la déontologie du métier !», objecte toutefois Aïssa Merah. Paradoxalement, en dépit des possibilités de diversification des faits et des «versions», l'on assiste à la multiplication, à l'infini, de la même information, tout juste agrémentée de commentaires différents. «Et pour au final attendre qu'une information officielle soit donnée par l'APS ou dans le JT de l'ENTV», commente un journaliste. «Dans ce domaine, il est du devoir de l'Etat d'investir pour un développement optimum de ce terrain vierge, à la suite duquel la professionnalisation sera inéluctable», affirme M. Merah.    Absence de modèle économique viable Le frein objectif ? Le retard technologique certain qu'accuse l'Algérie. A l'heure de la 4G et autre très haut débit, les infrastructures du pays font office de charrette de l'informatique. Avec une bande passante très faible, une connexion poussive, pas de réseau 3G et un taux de pénétration d'internet de seulement 14%, l'on est encore loin de la généralisation du virtuel. Et si le journalisme 2.0 se cherche encore dans le reste du monde, ce n'est d'autant plus le cas en Algérie, où afin de passer de l'amateurisme au professionnalisme, un modèle économique viable n'a toujours pas été trouvé. «Quelques sites ont pu tirer leur épingle du jeu. Sinon, les internautes se réfèrent aux sites internet des journaux traditionnels, qui ont la capacité financière d'offrir, en plus de leur édition quotidienne, une plateforme multimédia, parfois même adaptée à plusieurs supports électroniques», énumère M. Merah. Même si les investissements d'annonces sur internet sont en hausse, reste qu'ils sont marginaux comparativement aux autres supports, et qu'une publicité sur un site coûte beaucoup moins cher et ne permet pas de faire fonctionner une entreprise de presse. L'autre écueil est l'absence de technologies de e-commerce. «Le site Médiapart par exemple arrive à fonctionner grâce à ses abonnés. En Algérie, les sites ne peuvent pas vendre leurs services, puisqu'il n'existe pas de paiement en ligne, pas de circuits sécurisés pour les téléchargements et autres signatures électroniques», poursuit M. Merah.