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François Mitterrand et Nelson Mandela, 5 juillet 1994, Johannesburg. REUTERS/Philippe Wojazer
François Mitterrand et Nelson Mandela, 5 juillet 1994, Johannesburg. REUTERS/Philippe Wojazer

Pourquoi l'Afrique aime Mitterrand

Trente ans après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en France, les Africains se souviennent des espoirs suscités, pour eux aussi, par cet événement.

Lorsque François Mitterrand est élu président le 10 mai 1981, la télévision est quasi-inexistante en Afrique, et les populations ne peuvent pas donc pas suivre, comme cela a été le cas en France, la magie de l’événement.

Mais toutes les radios et l’ensemble de la presse en Afrique ont propagé l'onde de choc que cela avait produit dans l’Hexagone.

L’accession à l’Elysée d’un homme de gauche, après 23 ans d’un pouvoir de droite, soulève des espoirs et un grand enthousiasme au sein des populations africaines.

Si les manifestations de joie et les soutiens qui viennent alors de Dakar ou d’Abidjan, mais aussi de Lomé ou de Libreville, ne sont pas de la même ampleur que le grand rassemblement du soir du 10 mai 1981 à la place de la Bastille à Paris, le sentiment est le même pour les pays francophones du continent.

Avec la victoire de Mitterrand, était peut-être venue une ère de liberté, une sorte de «libération» pour les Africains.

Le slogan «La force tranquille» fait des émules, même longtemps après la campagne de la présidentielle française et la victoire de la gauche. Il est notamment repris par les intellectuels africains qui représentent alors les seuls opposants politiques affichés à des régimes en place depuis les indépendances.

Enthousiasme d’un côté, méfiance de l’autre

Moustapha M’baye, militant socialiste sénégalais de longue date, à l’époque encore étudiant, se souvient de l’euphorie qui s’était emparée des foules:

«C’était étrange! Nous n’étions pas directement concernés, mais nous avions tous profondément le sentiment que quelque chose d’important et d’historique était en train de se jouer. Et nous n’avions qu’une envie, c’était d’accompagner ce mouvement.»

De la même façon, Lucia Ebanda, une camerounaise aujourd’hui installée en France, se souvient avoir suivi l’épopée de 81 avec ses camarades de l’université de Yaoundé:

«Nous rêvions du début de la fin des dictatures en Afrique. Au Cameroun, il était impossible de s’exprimer librement. Pour moi, la victoire de Mitterrand allait nous permettre de reprendre la parole.»

En effet, si les populations semblent exaltées, les chefs d’Etat africains eux, paraissent intrigués. Beaucoup de dictateurs s’inquiètent de ce vent de liberté qui souffle jusque dans les capitales africaines.

Depuis les indépendances, ils ont pris leurs habitudes avec la droite gaulliste et giscardienne et l’arrivée d’un homme de gauche au pouvoir ne pouvait que rebattre les cartes et fragiliser leur puissance. Ce d’autant plus que, pendant sa campagne, Mitterrand avait proposé une redéfinition des rapports de la France avec ses anciennes colonies.

Les dirigeants des pays africains attendaient donc de voir. Le Gabonais Omar Bongo, le Togolais Gnassingbé Eyadéma et même l'Ivoirien Houphouët-Boigny, qui le connaissaient pourtant bien, n'ont manifesté aucun soutien conséquent.

Par exemple, Houphouët-Boigny avait une relation sinon d’amitié, du moins d’estime avec Mitterrand qui, en tant que ministre de la France d’outre-mer dans les années 40, l'avait «arraché des griffes du Parti communiste» à l'époque du Rassemblement démocratique africain (RDA), le premier mouvement démocratique panafricain créé en 1946. 

Malgré tout, la victoire des socialistes français n’a pas dissipé la méfiance.

Retour aux sources de la Françafrique

Les présidents africains finissent par rejoindre l’enthousiasme de leurs populations, quelques mois après.

Timidement d’abord, lorsque dans le cadre du congrès pour les pays les moins avancés, la France affiche son ambition d’augmenter de manière significative l’aide publique au développement. Les chefs d’Etat africains du pré-carré français retrouvent le sourire, car ils ont avec cette décision, l’assurance que la France ne leur ferme pas complètement le robinet.

Progressivement ensuite, avec la création du sommet de la Francophonie et, plus tard, lors du 3è sommet de ces pays francophones en 1989, du mouvement d’annulation de la dette des pays pauvres.

Mitterrand voyage partout en Afrique. Lors de sa première tournée africaine en 1983, par exemple, il propose que les pays riches fassent preuve de moins d’égoïsme et de spéculation et d’un respect plus équitable du cours des matières premières.

Devant les députés camerounais, il rappelle ainsi sa position pour un nouvel ordre international économique et monétaire. Les foules applaudissent et l’opinion publique est conquise. Nombre d’Africains le prennent pour modèle et admirent en l’homme la magie du verbe.

Feu le truculent président gabonais Omar Bongo finira même par l’affubler d’un très pompeux «Mitterrand l’Africain, le combatif, le fidèle»... Peut-être, était-ce, là, une manière de souligner la continuité dans laquelle les relations franco-africaines s’étaient finalement installées.

Ce que les observateurs appellent avec de plus en plus de cynisme la «Françafrique» prend des contours importants.

L’une des premières grandes affaires du premier septennat de Mitterrand est l’interposition de la France entre les troupes tchadiennes et libyennes à propos du conflit frontalier sur la bande d’Aouzou, au nord du Tchad. Puis, en 1994, l’envoi hautement critiqué de troupes françaises au Rwanda.

Entretemps, le discours de La Baule 

L’autre moment important de toute la présidence de François Mitterrand pour ce qui concerne l’Afrique, c’est incontestablement le fameux discours prononcé le 20 juin 1990, lors du sommet Afrique-France à La Baule, dans l’ouest de la France.

Mitterrand annonce que l’aide de la France au développement serait conditionnée aux efforts entrepris en matière de démocratisation et vers plus de libertés dans les pays africains.

Et là, c’est le même scénario qu’à son arrivée au pouvoir en 1981: les chefs d’Etat africains grincent des dents, inquiets de se voir couper les vivres alors que sur place en Afrique, l’opinion publique exulte.

Le discours de La Baule est un moment presque «spectaculaire», pour reprendre les propos de l’ancien président sénégalais Abdou Diouf, dans une tribune publiée par l’Institut François-Mitterrand.

Une étape d’autant plus retentissante qu’elle est perçue comme une reconnaissance franche de toutes les aspirations des populations africaines si longtemps privées de liberté et étouffées par un monopartisme impitoyable.

Le discours de La Baule est prononcé quelques mois seulement après la tonitruante Conférence nationale du Bénin.

Ce forum rassemblant toutes les forces vives du pays visait à instaurer un régime démocratique. Ce processus sera repris avec plus ou moins de succès ailleurs en Afrique (Congo, Gabon, Niger, Mali, Togo, Zaïre et Tchad).

En tous les cas, s'il n’en est pas le catalyseur, le sommet de La Baule a contribué à mettre en branle un certain nombre de mécanismes, jusqu’alors impensables en Afrique subsaharienne: le multipartisme et une presse libre. Un processus néanmoins inachevé.

Raoul Mbog

Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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