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La Tunisie réussira-t-elle sa transition démocratique ?

Par Ridha Ben Kacem

Regard synthétique

En première analyse la Tunisie est, pour l'instant, encore, le seul pays arabe qui ait réussi à mettre en place un processus de transition qui fonctionne, certes de façon heurtée et, parfois, chaotique, mais sans connaître les fortes turbulences, voire les affrontements armés, que connaissent d'autres pays arabes. La présence de groupes armés dans les régions frontalières, de l'ouest du pays, reste limitée et ne semble pas destinée à sortir de ce cadre restreint car l'armée y veille jalousement. Il est important de rappeler, à ce propos, la réaction de stupeur et de protestation, massive, qui a suivi l'assassinat du martyr Chokri Belaïd, et qui a dépassé, largement, son propre camp, le Front National, montre l'attachement de la population tunisienne, dans sa majorité et ses différentes sensibilités politiques, à un processus transitionnel, se déroulant sans violence.

Si la Tunisie en est, là, aujourd'hui, elle le doit au dispositif mis en place, par la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique. Ce dispositif a fonctionné convenablement, et a permis de tracer un cadre clair, dans lequel, tant la population que les différents acteurs politiques, ont pu évoluer comme dans un paysage balisé. Ainsi, les élections d'octobre 2011 ont pu se dérouler de façon, relativement, transparente et honnête, sous la surveillance de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) pour ne pas donner prise à des contestations de fond ou de forme, pouvant en récuser les résultats.

Le processus transitionnel

Aux yeux de la majorité des tunisiens, l'ISIE a joué son rôle de façon efficace pour permettre au pays de se mettre sur la bonne trajectoire, aller de l'avant et éviter de stagner ou de tourner en rond. Il est vrai que la vitesse avec laquelle, le processus transitionnel évolue, laisse à désirer. Comparé à ce qui se passe dans d'autres pays arabes, le processus ne parait pas en panne et continue à dérouler ses différentes phases, avec, plus ou moins, de bonheur et de heurts, mais, toujours, dans la même direction. Certes, le taux de participation, aux élections législatives - 51,7 % des inscrits -, a été faible. Trop faible pour un pays, dont le peuple a, enfin, mis fin au despotisme et réalisé SON rêve. Trop faible pour des populations qui devaient être impatientes de s'exprimer et d'exprimer leurs choix et leur volonté. Mais si Ennahdha en est sortie comme le parti prédominant, face à un émiettement partisan, elle ne peut, en aucun cas, gouverner toute seule. Elle ne peut le faire, en fait, qu'en coalition. C'est à la fois, son point fort, mais c'est aussi son talon d'Achille.

La constitution

L'Assemblée nationale constituante a pratiquement, terminé la rédaction de la constitution : un premier projet est en cours d'examen final. C'est un progrès et il faut le saluer comme tel. Certes, le calendrier d'un an qui avait été prévu, au départ, n'a pu être respecté, mais ceci ne paraît pas anormal, compte tenu des points sensibles à trancher et de la candeur des élus. Contrairement à ce que l'on croit généralement, les élus sont, beaucoup plus, des novices en formation continue, que porteurs de véritables projets de société, modernistes ou rétrogrades. Certes les élus d'Ennahdha reçoivent des consignes de Montplaisir. Certes, ils donnent l'impression d'obéir à des mots d'ordre. Mais qui peut croire, sérieusement, qu'ils sont une vraie menace pour le mode de vie des tunisiens ?

De nombreux partis politiques, plus de cent cinquante, en un peu plus de deux ans, ont été légalisés. Contrairement à ce qui s'est déroulé en Egypte, il n'y a pas eu de coup de force constitutionnel. De nouvelles élections sont prévues dès que la constitution aura été adoptée. Des élections qui devraient se tenir, semble-t-il, dans des conditions similaires à celles du 23 octobre 2011. Qui en sortira vainqueur ? En vérité, ce n'est pas la bonne question. Peu importe, en effet, de savoir qui gouvernera la Tunisie, à partir de 2014. Ce qu'il faut avoir à l'esprit c'est que la Tunisie est un pays plurimillénaire. Qu'ils soient de gauche ou de droite, qu'ils soient nahdhaouis, bourguibistes ou communistes, les tunisiens, tiennent, en général, au mode de vie qu'ils connaissent et apprécient. Le fait est que la platitude d'avant le 14 janvier 2011, fera, dorénavant, place à un peu plus de relief.

La liberté

Bien que le code de la presse de l'ancien régime n'ait pas été amendé, la liberté d'expression est réelle, dans le pays, et s'exprime à travers de nombreux médias, qu'il s'agisse des médias existants, mais libérés de parole, ou des nouvelles chaînes de télévision ou des journaux, récemment, créés. Plusieurs sites web ont été mis en place et sont très actifs et très lus, comme Babnet Tunisie, lié à Ennahdha ou Kapitalis, Nawaat, Tunisie Focus et Business news, au contraire, critiques, à l'égard du gouvernement et très attentifs à ce qui se passe sur la scène politique. On remarque que les médias publics, qui étaient les porte-voix du pouvoir, observent, maintenant, une certaine distance, vis à vis du pouvoir.

Les publications, parfois, complaisantes pour l'ancien régime, comme La Presse de Tunisie, affichent, maintenant, leur indépendance et leur divergence de point de vue. Ainsi les opinions s'affichent de façon parfois, nuancée, et, parfois, très vive, voire véhémente à l'égard du gouvernement, même si celui-ci réagit, par moments, en poursuivant des journalistes ou en essayant de les intimider. En vain. Le pli de la liberté, semble avoir été, définitivement, pris. La violence de certains articles, au lendemain de l'assassinat de Chokri Belaïd, témoigne de cette liberté, réelle, acquise au lendemain de la Révolution. C'est ainsi que l'hebdomadaire Réalités du 14 février dernier rapporte les propos de la s½ur de feu Chokri Belaïd, qui impute, sans nuance, ce crime à « Ennahdha et ses milices ». D'autres médias n'hésitent pas, non plus, à imputer ce crime, qui a secoué le pays, au ministère de l'Intérieur ou à Ghannouchi lui-même. Il est clair que de telles accusations étaient impensables au temps du régime Ben Ali. Il faut, aussi, garder à l'esprit que toutes ces accusations sans preuves tombent sous le coup de la loi. Mais qui oserait parler de loi, dans un tel cas ? Ni Ennahdha, ni le gouvernement, n'avaient osé, en tout cas, et cela veut tout dire, n'est ce pas ?

La femme

S'agissant des droits de l'homme et du statut de la femme, le rapport 2012 d'Amnesty international s'inquiète de ce que les « violations des droits humains se sont poursuivies et les forces de sécurité ont continué à recourir à une force excessive, contre les manifestants ».Des cas de torture continuent à être pratiqués par les forces de police, un peu partout, dans le pays. Mais ces dérives n'empêchent pas de constater des progrès par rapport au passé, et de relativiser ces violences par rapport à celles enregistrées dans des pays voisins, comme l'Egypte ou la Libye. Certes, on ne peut accepter que de telles pratiques continuent à perdurer. Mais, là aussi, il faut se rappeler que le système sécuritaire hérité de Ben Ali est resté le même, en gros. Ce sont les mêmes hommes et femmes, c'est la même organisation. Il est difficile, dans ce cas, de faire du neuf avec de l'ancien, surtout s'il est usé. Il faut, donc, laisser le temps, au temps.

Par ailleurs, on peut estimer qu'il n'y a plus de prisonnier politique en Tunisie. OUI, VOUS AVEZ BIEN LU. IL N'Y A PLUS DE PRISONNIERS POLITIQUES, EN TUNISIE. Tel est, en tout cas, le constat fait par le rapporteur spécial de l'ONU qui visite régulièrement, notre pays, où il accède aux prisons, sans notification préalable. Ce n'est, donc, pas du maquillage qu'il constate et consigne, pour l'ONU, mais bien la réalité. S'agissant, par contre, des droits des femmes, des menaces existent et se manifestent, sur le terrain. Des pressions sociales se développent ou sont orchestrées par les islamistes au pouvoir et les salafistes qui donnent l'impression d'être, soit incontrôlés ou incontrôlables soit tolérés ou bien, instrumentalisés. Dans la rue, il est clair que le port du hijab tend à se répandre ,  il a, d'ailleurs, été autorisé pour les photos d'identité-, mais le niqab reste exceptionnel.

C'est là, l'un des points de convergence ou de rencontre des tunisiens, dans leur grande majorité. Pour l'instant, cependant, aucune atteinte législative ou réglementaire n'a affecté le Code de la famille (CSP) et le droit des femmes. Mais des pratiques se répandant, subrepticement, dans plusieurs sphères, risquent de porter atteinte aux acquis des tunisiens, en matière des droits des femmes. Ces pratiques affectent la socialisation des enfants, la mixité dans les lieux publics, la liberté de déplacement et de voyage...Des menaces continuent à être, de la sorte, proférées, y compris par les autorités et les islamistes, en général. C'est sur ces points de focalisation que l'attention doit être, le plus portée, durant la prochaine étape du processus transitionnel.

L'économie

Sur le plan économique, la situation est difficile certes, mais contrairement à ce que l'on croit, n'est pas catastrophique, pour autant. Les difficultés économiques, du pays, résultent de l'addition de l'impact de la crise mondiale, déjà significatif, avant la révolution, et de ses conséquences sur l'activité économique. L'économie tunisienne a montré une certaine résilience, en 2011, compte tenu du choc et des conséquences de la révolution. Certes, le secteur touristique a été, durement, affecté et les investisseurs, tunisiens ou étrangers, se sont montrés attentistes. L'année s'est terminée, peut-être pas, dans l'euphorie, mais, en tout cas, sans gros de dégâts. Le couffin de la ménagère est, certes, beaucoup plus léger qu'auparavant, mais aucun cas de mort par inanition n'a été enregistré. La grande famine, n'est, donc, pas à l'ordre du jour.

Mieux, en 2012, une certaine reprise économique a été constatée, avec un taux de croissance de l'ordre de 3%. Les recettes touristiques ont progressé de 35 %, mais restent, tout de même, inférieures à celles de 2010. Par ailleurs, une certaine augmentation des investissements a pu être notée. Cette croissance est largement liée à une hausse de la consommation, soutenue par une hausse des salaires, une augmentation des subventions sur les produits essentiels, et le boom des exportations, en grande partie, hors des circuits conventionnels, vers la Libye. Cependant, le solde négatif de la balance s'est accentué et le déficit budgétaire de 6 % du PIB, s'est creusé, par rapport à 2011. Mais l'endettement public reste modeste puisqu'il ne dépasse pas les 45 % du PIB. Le taux de chômage, en dépit d'un recrutement significatif et inconsidéré dans la fonction publique, a progressé et atteint, officiellement, 19 %, mais, sans doute plus, notamment, parmi les jeunes et les diplômés où le taux de chômage s'établit, selon les estimations, à plus de 25%.

S'agissant de l'année 2013, les pronostics sont réservés : Déjà le meurtre de Chokri Belaïd a provoqué des annulations de réservation, par les voyagistes étrangers. De plus, le bassin minier de Gafsa, qui continue d'échapper à tout contrôle des pouvoirs publics, ne semble pas donner un signe de bonne santé économique, du pays. Mais, encore une fois, rien de catastrophique, car l'économie de la Tunisie est assez diversifiée pour pouvoir échapper à une grave crise, en cas de défaillance d'un ou de deux de ses secteurs constitutifs. A eux deux, le tourisme et les phosphates, pèsent autant que l'agriculture, dans l'économie du pays. Or, cela fait longtemps que l'économie du pays a appris à composer avec les aléas du climat. Elle devrait pouvoir apprendre, avec le temps, à composer avec les aléas de la politique, mais cela est une autre affaire, bien entendu.

L'on retient, donc, que, contrairement à certains pays touchés par les révolutions, la Tunisie n'est pas en état de faillite économique et financière. Loin s'en faut. Pour l'instant, la Tunisie a pu faire face, sans grosses difficultés, à ses besoins de financement, grâce aux aides budgétaires, accordées, directement, ou sous forme de dons, de prêts concessionnels ou de garanties par les différents bailleurs de fonds, y compris, la Banque mondiale, le FMI ou, encore, la Commission de l'Union européenne ou le Grand Qatar. Quant aux investisseurs étrangers, notamment français, ils ne quittent pas en masse le pays. C'est ainsi que sur les 1200 sociétés françaises installées en Tunisie, essentiellement des PME, seules une trentaine ont quitté le pays. Cependant, la nouvelle dégradation, par Standard and Poor's, de la note financière le 19 février dernier, constitue un sévère avertissement. Celle-ci, passe en effet de BB à BB -. Ainsi, cette reprise économique, enregistrée depuis le début de l'année 2013, reste assez fragile et pourrait être remise en cause, si le nouveau gouvernement d'Ali Larayedh, ne prend pas les mesures, nécessaires, pour rassurer les investisseurs, tant, locaux, qu'étrangers.

La situation sécuritaire

De tous les dossiers en cours, c'est le plus important, aux yeux des tunisiens, qui placent, la sécurité, systématiquement, au premier rang de leur préoccupation. Le pouvoir en place est, souvent, accusé de ne pas faire ce qu'il faut, face à une situation sécuritaire qui se dégrade, de jour en jour, semble-t-il. De plus, le pouvoir est, particulièrement, accusé de conjuguer brutalité et complaisance. Depuis la chute de Ben Ali, la violence se développe, dans tout le pays. Dans certaines villes ou régions, il s'agit, déjà, d'une violence au quotidien, qui se manifeste sous forme d'agressions sur les personnes, d'actes de brigandages ou de cambriolage. Tant les médias que la population, s'expliquent la montée, en puissance, de cette violence, à la fois, par la fuite des prisonniers de droit commun, par les grâces présidentielles inconsidérées et mal cadrées, par la tolérance exagérée et la permissivité, à outrance, affichée par les institutions concernées, face à des actes d'agressivité et de violence, somme toute, inadmissibles. Les tunisiens, dans leur ensemble, se rendent, également, compte qu'une des raisons de cette insécurité est le relâchement de la vigilance d'une police, qui se sent contestée et mal aimée et mal armée.

Mais il s'agit, aussi et surtout, de la violence politique, qui s'exprime, soit à l'occasion de conflits locaux, notamment entre tribus et clans, de mouvements sociaux, ou de manifestations contre le gouvernement. A plusieurs reprises, des affrontements violents ont eu lieu, accompagnés d'une répression brutale par les forces spéciales de la police, à l'image de ce qui s'est passé à Tunis, le 9 avril 2012. Ce qui s'est passé en novembre 2012, à Siliana, est une autre illustration de cette violence, lorsque plusieurs milliers de manifestants, qui réclamaient le limogeage du gouverneur et, des moyens accrus, pour développer une région pauvre et délaissée, ont été réprimées par des forces de police, particulièrement brutales. Conséquences, 250 blessés ont été décomptés, sans compter un usage de chevrotines face à des personnes démunies. L'on peut citer, aussi, les événements du 4 décembre, 2012, à la place Mohamed Ali contre la centrale syndicale...

D'une façon générale, il y a un décalage suspect, entre les manifestations de l'opposition qui se terminent, souvent, par des incidents, provoqués, semble-il, par des voyous, non identifiés (VONI, les mêmes lettres que pour OVNI, réarrangés, autrement), conjugués à une intervention brutale de la police, et celles organisées par des mouvements islamistes ou salafistes qui se terminent sans incidents et sans répression. La prise en main, du Ministère de l'intérieur, par un ministre indépendant donne, pour le moment, l'impression que la donne est en train de changer. L'insécurité politique décroit, sensiblement, et semble donner, finalement, raison à ceux qui ont, toujours, accusé Ali Larayedh d'être le catalyseur de la violence, dans le pays. Cela ne contredit, en rien, l'idée que la Tunisie est en train de réussir sa transition démocratique. Il ne faut pas l'oublier, c'est la société civile qui a décidé du changement qui a été opéré à la tête de ce ministère. Cela s'est passé un jour de deuil, un certain 8 février 2013.

Par Ridha Ben Kacem le 1è mai 2013

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