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Paysan soudanais, janvier 2013 / REUTERS
Paysan soudanais, janvier 2013 / REUTERS

Cette révolte paysanne qui veut faire tomber le régime soudanais

Une manifestation contre la location de terres agricoles à des investisseurs du Golfe se transforme en soulèvement contre Omar-el-Béchir.

Le 27 avril, de la route qui mène à la ville d'Um Dum (Etat de Khartoum), une fumée noire floutait encore les ombres des minarets. La veille, une manifestation contre la vente de terres agricoles à des investisseurs du Golfe s’était transformée en pugilat.

Mohammed Abdelbaqi, 17 ans, est décédé à 1 heure, le samedi matin. Selon des témoins, un policier lui aurait jeté une grenade lacrymogène en plein visage.

«Ils ont employé des bombes lacrymogènes, des matraques et des armes contre nous, y compris les femmes et les enfants, témoigne un jeune homme, la police au aussi mis feu à un champ agricole.»

Les estimations officielles comptent 250 manifestants. Cependant, des photos et vidéos prises durant la manifestation montrent une participation beaucoup plus massive.

«Les gens sortaient des mosquées. Un vendredi! Toute la ville semblait prendre part à la marche», rapporte un témoin. L'imam de la plus grande mosquée de la ville se retrouve en tête du cortège.

Lundi 29 avril, les habitants cernaient encore leur ville de l’intérieur, empêchant quiconque d'y pénétrer. Depuis dimanche, un processus de négociation à sens unique lancé par le gouverneur de l’État de Khartoum, ponctué d'assauts du côté policier, révèle une situation bloquée.

A deux reprises, dimanche et lundi, les habitants ont capturé puis relâché des officiers des Services de Sécurité envoyés en émissaires.

«Nous ne faisons pas confiance aux hommes du régime, justifie un leader de ce qui est devenu un véritable mouvement. Ils ont déjà tué, blessé et saccagé. Ils ne sont pas les bienvenus dans la ville.»

Lundi soir, une nouvelle vague de renforts était envoyée par la police aux abords d'Um Dum. Mardi, la situation restait extrêmement tendue.

Les raisons de la colère

Um Dum est en grande partie peuplée d'hommes d'affaires aisés, qui se targuent d'avoir construit toute son infrastructure sans aide gouvernementale. La ville est un pôle important de commerce avec le nouvel Etat du Soudan du Sud et, en cela, ses habitants entretiennent de bonnes relations avec le gouvernement. Bref, la ville est loin de constituer un bastion révolutionnaire.

La manifestation de vendredi, qui n'a dégénéré que suite à la répression policière, s'inscrivait dans le cadre d'une série de marches pacifiques, depuis le 12 avril, pour demander l'annulation d'un contrat entre le gouvernement et Saleh Kamil, un influent homme d'affaires saoudien.

Le contrat stipulait que cet homme d'affaires louerait pour trente ans une vaste zone agraire au nord-est de la ville. Saleh Kamil représentait d'ailleurs son pays lors du Forum d'investissement soudano-saoudien des 13 et 14 avril, au cours duquel l'Arabie Saoudite a révélé être prête à dégager un budget de 15 millions de riyals pour les terres agricoles soudanaises.

Un document datant de l’époque coloniale, en 1901, accorde pourtant aux habitants d'Um Dum la propriété exclusive de leur terre.

«Non seulement cette action est illégale, selon un habitant, mais elle est totalement irréfléchie. La population d'Um Dum a beaucoup augmenté et la perte de ces terres serait un grand choc pour nous.»

Un avocat qui a pris en charge une affaire similaire, où les habitants ont opté pour une action légale contre le gouvernement, confirme que la population est dans son bon droit. Dans son cas, si l'affaire ne parvient pas à se résoudre au niveau national, il prévoit de la porter devant la justice internationale. «Et là, je suis certain de gagner», assène-t-il.

La terre africaine, un marché lucratif

Les pays du Golfe, faute de grands espaces cultivables, dépendent massivement des importations pour subvenir à leurs besoins alimentaires. Face à la flambée des prix de ces dernières années, ces Etats, ainsi que l'Inde et a Chine, voient en l'exploitation de terres africaines une alternative plus rentable que les importations occidentales. L'achat des terres se fait en outre à des prix relativement bas, ce qui promet aux investisseurs des placements lucratifs.

Le Soudan, géographiquement proche et riche en terres fertiles, est particulièrement courtisé par le Golfe. Et justement, depuis 2011, le pays traverse une grave crise économique. Le gouvernement accueille donc volontiers ces rentrées d'argent, et lègue à tour de bras des terres qui, parfois, ne lui appartiennent pas.

Selon l'un des principaux économistes soudanais, qui a souhaité gardé l'anonymat, «le Soudan était le seul pays au monde, avec le Canada et l'Australie, à pouvoir prétendre à l'autosuffisance alimentaire». Cette autosuffisance était d'ailleurs l'objectif-phare d'un «plan décennal» lancé en 1992.

«On aurait dû développer l’énorme potentiel de nos terres, lorsque le pays en avait les moyens financiers, reprend-il. Mais le gouvernement, aujourd'hui, préfère allouer 80% de son budget à la Défense. A présent, alors qu'une grande partie de la population a faim, le gouvernement est forcé de céder nos terres pour que d'autres les cultivent.»

Appels à la révolution

Aux violences du 26 avril 2013, la population d'Um Dum a répondu par une surprenante organisation et une discipline quasi-militaire: checkpoints, «comités stratégiques», quartier général et leaders encadrent un soulèvement auquel tous, même les imams, semblent prendre part. Majdi Shamsaddine, secrétaire général du Syndicat national de football qui habite Um Dum et bénéficie d'une grande popularité à travers le pays, est l'une des figures de proue de ces rebelles malgré eux.

Résultat: les habitants de la ville ont acquis en quelques jours une grande crédibilité jusque dans la capitale. Le 29 avril, Wad Ibrahim, un influent islamiste et ancien brigadier général de l'armée, s'st rendu à Um Dum pour témoigner son soutien à la population.

Le 17 avril, il sortait de prison après avoir été accusé d’être parmi les instigateurs d'un coup d’Etat manqué en novembre 2012. Les raisons de sa relaxe, que beaucoup mettent sur le compte de l'emprise de l’armée sur le gouvernement, restent floues.

Plusieurs mouvements d'opposition planifient une manifestation massive vendredi prochain à Wad Nubawi, ville qui jouxte Khartoum. La manifestation, déjà baptisée Jamaa Abdelbaqi, du nom de l'adolescent tué vendredi, elle appellera au changement de régime.

«Les soudanais se fient au football et à la religion plus qu'à leur gouvernement, résumait samedi un jeune homme. Avec nous, on a Shamsaddine, les imams et de l'argent. Nous nous battrons coûte que coûte.»

Deux hommes tenaient une banderole:

«Cette terre est la nôtre, qu'elle nous porte ou nous recouvre.»

Astou Mbaye

Pour suivre les événements d'Um Dum, vous pouvez également suivre le blog Sudan beyond dispatches

Astou Mbaye

Astou Mbaye est journaliste.

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