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Une parade à Garoua, au Cameroun, le 20 janvier 2011, en présence de Jacques Chirac et Paul Biya. REUTERS/Philippe Wojazer
Une parade à Garoua, au Cameroun, le 20 janvier 2011, en présence de Jacques Chirac et Paul Biya. REUTERS/Philippe Wojazer

Cameroun: l'obsession tricolore

La France cristallise les frustrations au Cameroun, et les motifs de mécontentement ne manquent pas.

«Si la France jouait au foot contre l’équipe du Diable, pas sûr que les Camerounais soutiennent les Bleus.»

Abdoulaye, 23 ans, étudiant en gestion, a le mérite d’être franc. Et sur la France justement, il a beaucoup à dire.

La pauvreté? C’est la faute de la France qui soutient les régimes dictatoriaux en Afrique noire et a assassiné les vrais «patriotes» du continent. La dépendance alimentaire? Encore la faute de la France qui a introduit les cultures d’exportation dans le pays...

L’eau a pourtant coulé sous les ponts du Wouri depuis ce 1er janvier 1960 où Amadou Ahidjo proclamait l’indépendance de son pays, mettant fin à la tutelle française. Mais chez les jeunes générations, la plaie de la colonisation semble toujours béante. Dans les «circuits» (bars traditionnels), devant les kiosques à journaux, les débats tournent parfois à la diatribe antifrançaise, forçant au repli, penaud, le Gaulois qui a le malheur de se trouver là.

Deux Françaises parties à la pêche aux bonnes affaires à Mokolo, le grand marché de Yaoundé, la capitale, en sont rentrées abasourdies après s’être fait prendre à partie par une foule de «sauveteurs», ces vendeurs à la sauvette qui arpentent les abords du marché à la recherche du client.

«Ils se sont tous mis contre nous et nous ont dit de rentrer chez nous en pestant contre "notre" politique étrangère.»

Autre décor, autre anecdote: un diplomate français en poste à Yaoundé fait une excursion au parc zoologique de la ville. Un lion édenté et famélique suscite la pitié du diplomate qui émet une remarque.

«C’est la faute des Français. Ils ont chassé tous les bons lions pour les envoyer en Europe», lui rétorque sans sourciller l’employé du zoo, laissant notre diplomate sans voix.

Les Français du Cameroun —du moins ceux qui ont un peu d’humour— sont intarissables sur les bons mots des Camerounais à leur égard. Plus ou moins drôles, toujours révélatrices, ces anecdotes sont le reflet d’un sentiment antifrançais partagé par une frange non négligeable de l’opinion. On leur connaissait un nationalisme à fleur de peau, faudra-t-il maintenant taxer les Camerounais d’antifrançais? Un pas qu’il serait évidemment trop facile de franchir. En revanche, méditer sur les raisons de cette obsession tricolore à l’heure de la mondialisation, alors que de nouveaux immigrés transforment le paysage économique, n’est pas sans intérêt.

Le poids de l’Histoire

Au Cameroun, les Occidentaux ne sont pas tous logés à la même enseigne, et le Français y occupe une place à part. Exemple significatif, l’Allemand, premier colonisateur du «Kamerun» d’alors fait souvent figure de «sévère mais juste», notamment chez les anciens.

De 1884 à 1916, date où les alliés français et britanniques font reculer l’Allemagne enlisée dans la Première Guerre mondiale (puis en deviennent en 1919 les «administrateurs» sous mandat de la Société des Nations, avant d'en assurer la «tutelle» sous l’égide des Nations unies à partir de 1946), l'Allemagne aura donné au Cameroun sa forme géographique actuelle et inculqué sa langue.

L’Histoire retiendra au passage que le gouverneur Von Puttkamer sera rappelé à l’ordre pour sa brutalité envers les administrés. Pourtant, près d’un siècle plus tard, les Allemands ont meilleure presse que ceux qui leur ont succédé. Ceux-là héritent de la grande majorité du territoire et contribuent à façonner le Cameroun moderne. C’est l’âge d’or de la Françafrique: écrasement du mouvement indépendantiste camerounais, réseaux Foccart, implantation économique, etc.

Dépit ou passion amoureuse?

50 ans plus tard, on pourrait croire la page de la colonisation tournée. Il n’en est rien selon Alain Foka, journaliste camerounais à Radio France Internationale (RFI). Ce spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Afrique emprunte au lexique amoureux pour analyser le sentiment antifrançais au Cameroun:

«On peut parler de dépit amoureux chez des gens qui ont une culture très proche de la France, qui nous a inculqué un certain nombre de valeurs. Or, la France s’est détachée tout en restant présente économiquement, ce qui crée une frustration réelle. La France ferme ses portes et continue d’engranger des marchés et des pans entiers de l’économie, ce qui donne le sentiment de se faire exploiter. Sarkozy avait promis de mettre fin à la Françafrique mais au bout, rien n’a changé.»

Certains vont même plus loin et invoquent une passion, un trop plein d’amour. La France? Les Camerounais ne sauraient s’en passer. C’est ce que note avec amusement Stéphane Moukouri Anani, employé dans une grande entreprise française et qui insiste sur les paradoxes de cette relation décidément bien compliquée:

«C’est une relation à la Elizabeth Taylor et Richard Burton, une relation passionnelle. On adore la France malgré tout. Elle reste la destination de prédilection des Camerounais. Les produits français ont la cote. On a une offre de vin sud-africain de bonne qualité mais dans un dîner en ville, un bon vin reste un vin français. Je viens de lire un article de presse qui mentionne que l’élite boude la toute nouvelle Camair-co et lui préfère Air France.

On ne peut pas dire qu’il existe de sentiment antifrançais; cela m’évoque plutôt une crise de jalousie. Sinon ces coups de gueule passeraient par des actions concrètes tels que le boycott des produits français —inimaginable ici. Moi je travaille dans une grande entreprise française et je peux vous dire que tous les indicateurs restent positifs.»

Amour déçu ou passion dévorante? Une chose est certaine: si la France cristallise les frustrations, c’est qu’au Cameroun les motifs de mécontentement ne manquent pas parmi la population, même si en cette année électorale les grands projets publics, promesses de développement et d’emplois semblent connaître un coup d’accélérateur.

Pour l’heure, la cherté de la vie à l’origine des «émeutes de la faim» de 2008 reste d’actualité. Le pays a augmenté de 40% ses importations alimentaires depuis 2004 et fait face à de fréquentes pénuries. L’inflation touche l’essentiel des denrées et troue le panier des ménages camerounais dont 40% vit en dessous du seuil de pauvreté (PDF). Le taux de chômage officiel de 4% ne prend pas en compte le secteur informel pléthorique, matérialisé par la horde pétaradante de mototaxis pour la plupart diplômés et le call-boxing, la vente de crédit téléphonique. Alors, à qui la faute?

Pour Alain Foka, la France a bon dos dès qu’il s’agit d’interroger les responsabilités d’un régime qui a fêté en novembre dernier ses 28 ans de pouvoir:

«Le coupable, c’est toujours l’autre! (Les élites politiques) font croire que leur marge de manœuvre est réduite par le colonisateur. Leur message est subliminal. Ils passent par des canaux tiers comme les média. Pendant la crise ivoirienne par exemple, les rumeurs les plus folles ont alimenté la presse sans jamais qu’elles soient avérées. Ce qui est totalement inepte car dans le même temps, ce sont eux qui signent les contrats léonins avec la France. Cela empêche les Africains de se poser les bonnes questions sur leurs propres responsabilités.»

L’ami chinois

Economiquement parlant, la France reste le 1er investisseur étranger. Mais les capitaux chinois affluent ces dernières années, notamment dans le domaine des infrastructures. Eximbank of China, la banque publique d’investissement, finance entre autres deux des principaux projets «structurants» du pays (la première phase des travaux du port en eau profonde de Kribi et le barrage hydroélectrique de Memve’ele).

En janvier, c’était la visite de travail du vice-Premier ministre chinois en charge de l’agriculture accompagné du président d’Eximbank qui mettait en ébullition la capitale, pour cause de dispositif sécuritaire d’exception. Le 40e anniversaire de la coopération sino-camerounaise a par ailleurs fait les gros titres de la presse locale. Un signe, notent les observateurs avisés, que les temps changent.

Sarah Sakho

 

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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