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Laurent Gbagbo. Reuters/ Luc Gnago
Laurent Gbagbo. Reuters/ Luc Gnago

Gbagbo joue à quitte ou double

Deux mois après l’élection présidentielle du 28 novembre, Laurent Gbagbo est toujours bien installé dans le fauteuil présidentiel. Il ne sera pas facile à déloger.

Le 3 décembre 2010, le conseil constitutionnel ivoirien proclamait le sortant Laurent Gbagbo président de la Côte d'Ivoire. Selon la commission électorale et la communauté internationale, il ne s’agit pas du candidat élu. Près de deux mois plus tard, il est toujours là, malgré les pressions. Les quatre prochaines semaines pourraient être décisives.

Il n'y a pas eu de miracle lors du sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'Union africaine. L'unité affichée au début de la crise ivoirienne a volé en éclats. Même si officiellement la position de l'UA est toujours la même —Alassane Ouattara est le candidat élu et Laurent Gbagbo doit lui céder sa place—, le ton a définitivement changé. Il y avait eu des signes avant-coureurs. Le président sud-africain Jacob Zuma avait prôné ces derniers jours un changement d'approche.

Plus question de demander à l'un des chefs de partir, il faut négocier, avait-il dit. Or l'Afrique du Sud est l'un des «éléphants» de l'organisation panafricaine, et entraîne souvent dans son sillage les pays de la SADC (la communauté de développement d'Afrique australe) une des principales organisations sous-régionales du continent. Il y avait eu aussi les petites phrases de Yoweri Museveni. Le président ougandais avait lui récemment estimé que la position des Nations Unies sur ce dossier était «simpliste», et qu'une enquête plus approfondie sur l'élection était nécessaire. Or c'est l'Onuci, la mission de l'Onu en Côte d'ivoire, qui a validé les résultats de la Commission électorale donnant Alassane Ouattara vainqueur.

Le dialogue ou la force?

Les dirigeants africains avaient deux options sur la table: poursuivre les négociations avec le président sortant ou donner leur aval à une option militaire pour déloger Laurent Gbagbo. Or depuis deux mois, c'est bien celle du dialogue qui était privilégiée. L'Union Africaine a envoyé plusieurs émissaires sur le terrain: l'ancien président sud-africain Thabo Mbeki, le premier ministre kenyan Raila Odinga, le président de la commission de l'UA Jean Ping; et même tout récemment le président de l'Organisation panafricaine lui-même, le malawite Bintu Wa Mutharika.

Ils ont tous fait chou blanc. On aurait pu s'attendre à ce que l'Union africaine hausse le ton. Laurent Gbagbo s'enfonce chaque jour un peu plus dans le fauteuil présidentiel. Il contrôle l'armée, l'administration et les principales entreprises du pays. Sa position n'a pas bougé d'un pouce. Officiellement, il est pour le dialogue, mais à condition qu'on le reconnaisse comme président. Lorsqu'il s'engage à lever le blocus contre l'hôtel du Golfe où est retranché son rival, Alassane Ouattara, rien ne se passe. C'est pourtant chaque fois présenté par son camp comme un signe de bonne volonté.

Devant un tel pourrissement de la situation, le Conseil de paix et de sécurité —l'organe de l'Union africaine chargé de résoudre les conflits— a décidé qu'il était urgent de ne rien faire —et surtout d'attendre. L'option militaire est donc écartée pour le moment. Il faut trouver une solution politique plus seulement pacifique, mais «négociée».

Pour cela, l'UA n'envoie plus un émissaire, mais un panel de cinq chefs d'État issus des différentes régions d'Afrique, et qui sera chargé de mener —une nouvelle fois— des consultations avec les deux protagonistes. Ils rendront leurs conclusions, non plus dans l'immédiat, mais dans un mois.

Ces conclusions seront «contraignantes», pas seulement pour Laurent Gbagbo, mais pour «toutes» les parties. Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara se retrouvent cette fois dans le même sac. La temporisation est évidente, même si officiellement ce panel doit respecter les précédentes décisions de l'Union Africaine et de la Cedeao, c'est-à-dire ne pas remettre en cause l'élection d'Alassane Ouattara.

Sans l'aval de l'Union africaine, la Cedeao, la communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest, peut-elle se lancer —seule— dans une intervention militaire? C'est elle qui la première avait menacé Laurent Gbagbo de le déloger par la force. Les chefs d'état-major des pays membres de cette organisation sous-régionale ouest-africaine se sont même réunis à plusieurs reprises pour définir les modalités d'une telle opération.

Au cas où... Mais politiquement, c'est difficile. Il faudra attendre un mois et les conclusions du panel de l'UA. Sinon la Cedeao sera accusée de faire échouer les efforts de paix. Or le président en exercice de l'organisation est le président du Nigeria, Jonathan Goodluck.

C’est peut-être le plus intransigeant du continent africain sur la question du départ de Laurent Gbagbo. Mais d'ici un mois, c’est la campagne électorale qui commence dans son pays, et lui-même a été désigné candidat par son parti. On le sait, ces temps ne sont jamais propices à une politique internationale forte. Les décideurs politiques, a fortiori les candidats, se concentrent plutôt sur des questions de politique intérieure. Le problème, c'est que 18 pays —Nigeria compris— sur les 53 que compte le continent africain ont des processus électoraux en cours, ou des élections prévues cette année. Ainsi, la Côte d'Ivoire disparaîtra bientôt de leurs préoccupations.

L'asphyxie financière

L'Uemoa (l'Union économique et monétaire ouest-africaine), l'autre organisation sous-régionale d'Afrique de l'Ouest, avait demandé fin décembre à sa banque centrale (BCEAO) de ne donner accès aux comptes de l'État ivoirien qu’à Alassane Ouattara et lui seul.

La Côte d'Ivoire appartient à cette union monétaire et utilise la monnaie commune, le Franc CFA. Cette mesure aurait dû rapidement mettre Laurent Gbagbo dans l'incapacité de payer les militaires et les fonctionnaires. Et peu à peu, il aurait dû perdre le contrôle des leviers de l'État. Mais le président sortant avait plus d'un tour dans son sac: le gouverneur de la banque centrale ouest-africaine était un de ses proches.

Accusé de continuer à lui verser des fonds, l'ivoirien Philippe-Henri Dacoury-Tabley n'a été contraint à la démission que le week-end dernier. Le bras de fer entre la BCEAO et Laurent Gbagbo est loin d'être terminé. Le président sortant a ordonné la réquisition des agences nationales de la banque centrale.

Ses partisans les occupent désormais, malgré les protestations de la BCEAO. Dans un communiqué, elle a affirmé que les pro-Gbagbo avaient effectué des opérations dévolues à la Banque centrale et a rappelé que ses locaux étaient «inviolables».

Le président sortant aurait pu récupérer toutes les liquidités qui s'y trouvaient, quelques millions d'euros supplémentaires. Mais il n'a pas pu, selon un diplomate étranger, avoir accès aux comptes du pays, les virements ayant été bloqués depuis le siège de la BCEAO à Dakar. Or Laurent Gbagbo a besoin d'argent.

Chaque mois, il doit trouver quelques 120 millions d'euros pour payer les fonctionnaires. S'il réussit à réunir la somme ce mois-ci, comment le fera-t-il à la fin du mois prochain? Le président sortant a nommé unilatéralement un directeur national de la BCEAO et son camp menace de sortir de la zone CFA si le bras de fer perdure. Sans la locomotive économique ivoirienne, c'est l'existence même de cette union monétaire qui est menacée.

Mais le président reconnu par la communauté internationale n'a pas baissé les bras. Depuis l'hôtel du Golfe où il est retranché, protégé par les forces de l'Onuci, Alassane Ouattara multiplie les appels à la grève générale, sans vraiment de succès. Il ne maîtrise pas les médias d'État et n'est pas celui qui verse leurs salaires à la fin du mois.

Plus ennuyeux pour le camp Gbagbo, il vient d'ordonner pour un mois le gel des exportations de fèves de cacao. La Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial. Du fait des sanctions imposées par l'Union européenne et les États-Unis, elles auront tendance à se plier à cette décision. Une analyse partagée également par les marchés, puisque le cours du cacao est en hausse ces derniers jours. L'asphyxie financière reste sûrement la principale chance pour Alassane Ouattara de parvenir à s'imposer face à son rival. Mais chaque décision allant en ce sens est longue à mettre en œuvre, ce qui a permis jusqu'à présent à Laurent Gbagbo de trouver à chaque fois une nouvelle parade.

Quant aux menaces de la Cour pénale internationale de poursuivre les proches du président sortant pour des attaques contre des casques bleus —considérées comme crimes de guerre—, un mandat d'arrêt n'empêche pas Omar El-Béchir, par exemple, de diriger son pays. Le président soudanais est pourtant poursuivi pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI.

En revanche, la situation pourrait bien s'envenimer. Les casques bleus qui protègent Alassane Ouattara sont régulièrement victimes d'attaques. Selon l'organisation de défense des droits de l'homme, les exactions contre les partisans réels ou supposés de ce dernier se poursuivent.

Que se passe-t-il si Laurent Gbagbo se sent financièrement pris à la gorge? Ne risque-t-il pas, comme en 2004, de jouer sur le sentiment anti-français ou anti-étranger pour s'en sortir? L'exaction de trop pourrait conduire l'Onuci et la force militaire française Licorne à intervenir. Cela ne garantirait pas le départ de Laurent Gbagbo, mais cela replongerait certainement le pays dans la guerre.

Sonia Rolley

Sonia Rolley

Sonia Rolley est journaliste. Elle a été correspondante au Rwanda et au Tchad, notamment pour RFI et Libération. En janvier 2010, elle a publié Retour du Tchad, carnet d'une correspondante (Actes Sud).

Ses derniers articles: Un président élu au premier tour est-il légitime?  Libye: pas d'enlisement, «juste» une guerre  Gbagbo peut-il tenir? 

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