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Mouammar Kadhafi avec Denis Sassou Nguesso, Jacob Zuma et Mohamed Ould Abdel Aziz, à Tripoli, le 10 avail 2011, REUTERS/Zohr
Mouammar Kadhafi avec Denis Sassou Nguesso, Jacob Zuma et Mohamed Ould Abdel Aziz, à Tripoli, le 10 avail 2011, REUTERS/Zohr

L'impuissance de l’Union africaine

Comme sa sœur aînée la fantomatique Organisation de l’unité africaine, l’Union africaine peine pour résoudre les crises multiples qui secouent le continent et à assumer toutes ses responsabilités.

«L’initiative qui a été présentée aujourd’hui est dépassée. Le peuple réclame le départ du guide libyen Mouammar Kadhafi et de ses fils. Toute initiative ne tenant pas compte de cette demande n’est pas digne de considération.»

En quelques mots, Moustapha Abdeljalil, le chef des rebelles libyens a opposé le 11 avril 2011 à Benghazi une fin de non-recevoir à la médiation de l’Union africaine (UA), acceptée la veille par Mouammar Kadhafi. La feuille de route proposée par l’organisation panafricaine visait à trouver une issue pacifique au conflit en Libye. Elle prévoyait notamment la «cessation immédiate des hostilités», la facilitation de l’acheminement de l’aide humanitaire aux populations, mais aussi le lancement d’un dialogue «entre les parties libyennes».

C’est une humiliation pour la délégation africaine, composée du président de la République du Congo Denis Sassou Nguesso et de ses homologues Amadou Toumani Touré (Mali) et Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie). (Jacob Zuma, qui faisait partie du groupe à Tripoli, n’a pas effectué le déplacement dans la capitale des insurgés.)

Un camouflet qui confirme la mise hors jeu de l’UA dans le dossier libyen —ce qu’a reconnu à demi-mot et tout en le déplorant Jean Ping, le président de la Commission de l’organisation le 24 mars dernier, au micro de RFI:

«Lorsque l’Union européenne et les autres préparaient la résolution 1973 et son application, personne n’a demandé notre avis. Madame Catherine Ashton et Alain Juppé sont allés au Caire, mais pas à Addis-Abeba. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas venus non plus au sommet international Union européenne-Union africaine-Ligue Arabe sur la Libye, organisée à Paris le 19 mars dernier. Nous ne voulions pas faire de la figuration.»

Quelques semaines après ses atermoiements et son incapacité à faire appliquer de façon concrète ses propres résolutions en Côte d’Ivoire, c’est une contre-performance de plus de la part de l’organisation panafricaine.

L’UA pour faire oublier la fantomatique OUA

De quoi apporter de l’eau au moulin de tous ceux qui doutent d’elle, et qui y voient la copie conforme de sa sœur aînée, l’Organisation de l’unité africaine (OUA), très critiquée —souvent à juste titre— pour ses criantes carences. Créée en 1963 à Addis-Abeba (Ethiopie), l’OUA avait largement échoué dans la plupart des objectifs qu’elle s’était fixés. Echec sur le renforcement de la solidarité entre Etats membres et la coordination de leurs politiques. Fiasco sur la défense de leur souveraineté, l’intégrité de leurs territoires et de leur indépendance. Témoins les conflits au Liberia, en Somalie, en Sierra Leone, au Rwanda, au Burundi et en République démocratique du Congo.

Portée sur les fonts baptismaux en juillet 2002 à Lusaka (Zambie) à l’initiative des anciens présidents du Nigeria Olusegun Obasanjo, d’Afrique du Sud Thabo Mbeki —le chantre de la Renaissance africaine— et du guide libyen Mouammar Kadhafi, l’UA était censée faire oublier l’OUA. Et s’était fixé des objectifs très ambitieux: œuvrer à la promotion de la démocratie, des droits de l’homme et du développement à travers le continent, surtout par l’augmentation des investissements extérieurs par l’intermédiaire du programme du Nouveau partenariat pour le développement en Afrique (Nepad).

De nouvelles institutions inspirées de l’Union européenne sont créées et, en 2003, Alpha Oumar Konaré (président du Mali de 1992 à 2002) est nommé président de la Commission. Les décisions prises et les recommandations formulées par les chefs d’Etat africains au sommet d’Addis-Abeba en juin 2004 —en particulier la promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance— persuadent ce démocrate et panafricain convaincu que le moment est venu de faire de la jeune organisation le fer de lance d’une Afrique nouvelle, prête à se réformer en profondeur, à regarder en face ses maux sans tabou et à se donner les moyens d’y remédier. Son tonitruant «l’Afrique est de retour» reste encore dans toutes les mémoires.

Mal lui en a pris. Très vite, toutes ces bonnes résolutions sont tombées dans les oubliettes. Et Konaré s’est retrouvé confronté aux mêmes maux qui avaient plombé l’OUA: immobilisme des chefs d’Etat —notamment les plus anciens— et manque criant de moyens. Pour mémoire, en juillet 2006, lors du sommet de Banjul (Gambie) seuls 12 Etats membres sur 53 avaient versé leur cotisation. Onze pays, très mauvais payeurs, étaient suspendus. Les arriérés s’élevaient à 931.189.331 dollars (647,37 millions d’euros). Et pas sûr que les choses aient fondamentalement changé cinq ans plus tard.

Autre mauvaise surprise pour l’ancien chef de l’Etat malien: contrairement à la Commission européenne dont la fonction principale est de proposer et mettre en œuvre les politiques communautaires —elle joue en quelque sorte le rôle de gardienne des traités et veille à leur application— la Commission africaine n’a aucun pouvoir. Tout au plus, les chefs d’Etat africains la considèrent comme un secrétariat exécutif, analyse un politologue africain.

Les échecs de l'Union africaine

Du coup, les réussites de l’UA peuvent se compter sur les doigts d’une main. Le Nepad, plus personne n’en parle. Même l’un de ses inspirateurs, le président sénégalais Abdoulaye Wade reconnaît que c’est un échec. Pire, l’organisation n’a jamais véritablement brillé dans la prévention et la résolution des nombreux conflits qui ont déchiré le continent africain ces dernières années.

Sans la fermeté des Etats-Unis, qui ont pesé de tout leur poids pour faire partir Charles Taylor, rien ne dit que la guerre civile aurait pris fin au Liberia en 2003. Elle a fait preuve de la même impuissance en Sierra Leone. Il aura fallu que la Grande-Bretagne, l’ancienne puissance colonisatrice, prenne les choses en main en y envoyant ses troupes d’élite pour mettre définitivement hors d’état de nuire les sinistres rebelles du RUF du sanguinaire Foday Sankoh, qui avait mis le pays à feu et sang.

Dans le domaine des droits de l’homme, l’UA n’a pas non plus fait des étincelles. Récemment, elle n’a pas pipé mot sur les bombardements de Mouammar Kadhafi sur son propre peuple en Libye. Comme elle avait fermé les yeux sur les extravagances et les dérapages du président zimbabwéen Robert Mugabe. Si, au Darfour, elle a réussi à obtenir un accord partiel, elle a manqué de fermeté vis-à-vis du gouvernement dans ce conflit qui sévit au nord-ouest du Soudan depuis 2003. Autre tache sombre sur sa jeune histoire, la façon dont elle a géré la crise déclenchée au Togo après le décès de son ancien président, le général Gnassingbé Eyadéma et le conflit qui s’en est suivi avec la prise du pouvoir contestée de son fils Faure Gnassingbé en 2005.

Un manque de volonté politique?

Au cours de ces événements dramatiques, Olusegun Obasanjo, alors président en exercice de l’Union, avait désavoué publiquement Alpha Oumar Konaré et les positions prises par ce dernier. Le président de la Commission, qui s’était insurgé contre les exactions de l’armée togolaise à l’encontre des militants de l’opposition, avait nommé en mai 2005 l’ex-chef d’Etat zambien Kenneth Kaunda comme représentant spécial pour le Togo, chargé de diriger une commission d’enquête sur les violences postélectorales. Choix validé par le Conseil de la paix et de sécurité de l’Union... mais jugé «nul et non avenu» par Olusegun Obasanjo.

Alpha Oumar Konaré, qui ne s’en est jamais remis, a préféré jeter l’éponge en 2007 à l’expiration de son premier mandat —non sans avoir exprimé sa très grande amertume (fichier DOC) en juin 2006, lors de la 9e session ordinaire du Conseil exécutif de l’organisation à Banjul:

«L’Union africaine est trop lourde. Ses chefs d’Etat marquent délibérément le pas et manquent cruellement de volonté politique […] Ma conviction en l’Afrique unie est forte, même si je dois dire aujourd’hui que mon enthousiasme s’émousse…»

Un état des lieux sans concession que Jean Ping, l’ancien ministre des Affaires étrangères du Gabon, qui lui a succédé le 1er février 2008 pourrait signer des deux mains.

Valentin Hodonou                                            

Valentin Hodonou

Valentin Hodonou. Journaliste béninois. Spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Ce que l'élection de Hollande va changer  Pourquoi l’Afrique de l’Ouest est mal partie  Pourquoi le Niger a été épargné par une rébellion 

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