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Me Elias Touré rapporteur général de la CENI : « Il faut aller aux élections le plus tôt possible ! »

Dans cet entretien qu'il a bien voulu nous accorder, Me. Elias Touré, rapporteur général de la CENI nous explique les enjeux de la tenue des élections présidentielle et législative en juillet prochain.

Pour Me Touré, le Mali n'a pas le choix : il doit et il peut y aller, même si en ce qui concerne Kidal la question est « difficile, délicate et donne à réflexion ».

 

26 Mars : Nous savons d'ores et déjà que le ministère de l'administration territoriale, de la décentralisation et de l'aménagement du territoire est chargé de l'organisation des élections. Néanmoins, beaucoup de maliens s'interrogent encore sur le véritable rôle de la CENI dans le processus électorale. Quelle est son rôle fondamental autre que celui de proclamer les résultats ?

 

Me Elias Touré : Votre question est la bienvenue. La CENI, depuis sa création, joue le même rôle. C'est ce qu'on appelle le « monitoring ». Elle est chargée d'assurer que le processus électoral suive un cadre légal. Qu'il ne sorte pas de la légalité. Elle assure aussi le respect de la loi électorale et de toutes les autres lois relatives aux questions électorales. Vous savez, il n'y a pas que la loi électorale. Il ya, par exemple, la Constitution ou encore la loi qui régit le comité national d'égal accès aux médias d'Etat. De façon générale, la commission est chargée de la légalité, de la conformité de tous les actes posés par l'administration et par la Délégation Générale aux Elections (DGE) au cours du processus électoral. A ce titre, la commission administrative de la CENI, par le biais de ses démembrements et des coordinateurs, contrôle les actes posés par l'administration afin que, phase par phase, la légalité soit respectée. La CENI est également le garant des citoyens par rapport à leur droit de vote. Elle doit faire en sorte qu'ils soient tous dans des conditions acceptables pour qu'ils puissent voter.

Toute décision doit être prise dans le sens de la légalité. Plusieurs fois, l'administration ou la DGE s'est quelque peu écartée de la loi. Malgré le fait que l'on travaille en symbiose, chaque fois qu'il a fallu sonner l'alarme, nous l'avons sonnée. Jusqu'à présent, le juge constitutionnel ou les hautes autorités ont suivi la CENI quand elle a demandé de faire attention à telle ou à telle conduite qui va à l'encontre de la loi électorale et de la volonté politique d'organiser des élections transparentes et crédibles.

 

26 Mars : Il semble que c'est la Communauté internationale, plus précisément la France et les Etats-Unis qui nous imposent l'organisation d'ici à deux mois des élections.

Pensez vous que ce calendrier, c’est-à-dire, organiser le premier tour de la présidentielle en début Juillet et coupler son second tour au premier tour de la législative. Est-ce raisonnable et faisable ?

 

Me Elias Touré : Pour la communauté internationale, une transition est une situation hybride entre la légalité et l'illégalité. C'est d'abord, les moyens de l'Etat et donc le niveau de vie des citoyens qui sont mis à mal dès lors que les acteurs internationaux hésitent à poser des actes de nature à aider notre pays ou de faire des investissements ou d'apporter une quelconque facilité. Tout simplement, parce que l'interlocuteur qui est en face n'est pas légitime. Vous comprenez certainement que l'on hésite à mettre des moyens au niveau des personnes illégitimes. Plus vite on sortira de cette situation en organisant des élections selon le calendrier arrêté, plus vite on aura une bouffée d'oxygène. Il faut quand même que l'on puisse jouir de la plénitude de nos moyens, autant sur le plan interne qu'international.

 

26 Mars : Certains maliens pensent que, face à la réussite de l'intervention militaire française, on aurait pu décaler les élections à trois ou à quatre mois, voire même vers la fin de l'année. Selon eux, mieux vaut prendre notre temps pour organiser ces élections afin qu'elles soient transparentes et crédibles. De ce fait, la légitimité du prochain Président de la République du Mali ne sera-t-elle pas entachée ?

 

Me Elias Touré : En Côte d'Ivoire, la transition a duré une dizaine d'années. Nous ne souhaitons pas la même chose pour notre pays. Il ya aussi l'exemple des Comores où la Communauté internationale a tout fait pour qu'ils organisent des élections le plus tôt possible. Malheureusement, les autorités Comoriennes de l'époque ne l'ont pas entendu de cette oreille. Les iles Comores ont longtemps été un pays oublié et ce n'est que dans un passé récent que les choses ont commencé à se mettre en ordre. Que l'on veuille ou pas, nous appartenons à un grand ensemble, qui a des lois et des règles. Les meilleures élections sont ceux qui ont un caractère consensuel. Le choix s'est unanimement porté sur la biométrie après la révision du FEC et la consultation du RAVEC. Une commission financée par l'Union Européenne s'est attelée à l'analyse des avantages et des inconvénients de chaque possibilité. L'élément essentiel est le consensus car l'état civil qui est la base même de la confection des listes n'existait pratiquement pas ou laissait à désirer. Est-ce qu'en remettant les élections à plus tard, les problèmes seront résolus ou y'aura-t-il encore d'autres ? C'est comme cela que la question se pose. Les plus hautes autorités de notre pays sont d'accord sur le fait qu'il ne faut pas que les acteurs de la communauté internationale aient l'impression que la situation va perdurer. Il faut qu'il y ait un pouvoir légitime. D'ailleurs, dans le premier projet de chronogramme, il était question de coupler le premier tour des législatives avec le second tour de la présidentielle. Mais, en se parlant nous sommes tombés d'accord sur la fait qu'il faut, tout d'abord, un président élu par les maliens. Par la suite, que l'on se donne un ou deux mois afin de doter le pays d'un gouvernement fort et crédible pour organiser des législatives et certainement les communales, plus tard. C'est un choix politique et quelque soit le temps qu'on prendra, il y aura toujours des appréhensions. Moi je me dis qu'il faut aller aux élections le plus tôt possible. Bien entendu, à l'impossible nul n'est tenu. Le mois de juillet est un repère sur lequel toutes les structures chargées de l'organisation des élections en plus des hautes autorités du Mali se sont basées.

 

26 Mars : Le processus électoral est donc déjà bien enclenché. Néanmoins reste l'épineuse question de la participation des déplacés et des réfugiés. Il n'ya pas si longtemps, le ministre Sinko Coulibaly disait que les déplacés pourront voter dans le bureau de leurs choix et que, concernant les réfugiés, qu'il ya déjà des contacts entre le gouvernement malien et les pays les abritant. La CENI joue-t-elle un rôle dans la facilitation des conditions de vote des réfugiés ?

 

Me Elias Touré : Les déplacés sont recensés au niveau des grands centres. Moi-même j'ai des parents déplacés chez moi. Leur situation est simple. S'ils ont été enrôlés par le RAVEC, il est facile de retrouver leurs traces et de les intégrer dans la biométrie. En tenant compte de leur lieu d'habitation, ils choisissent eux-mêmes le bureau dans lequel ils veulent voter. Cela se fait sous la supervision des démembrements au niveau des communes. Chacune d'entre elles abrite en son sein une commission électorale. En ce qui concerne les réfugiés, la situation est beaucoup plus difficile. On est d'abord confronté à des normes internationales. Le HCR ne voit pas d'un très bon ½il que l'on aille faire de la politique  à leur niveau car pouvant amener d'autres problèmes. Néanmoins, l'administration territoriale, la DGE et la CENI doivent créer une synergie d'action. Dans les pays frontaliers, nous avons des ambassades qui peuvent servir comme lieu de vote. Il ya aussi ce grand travail de sensibilisation pour rassurer les réfugiés et pour leur faire revenir sur leur lieu d'habitation naturelle. Passé une bonne partie de sa vie dans des camps et dans un pays étranger n'est pas une bonne chose.

 

26 Mars : Ces réfugiés vivent quand même dans des conditions précaires. Auront-ils le c½ur à aller voter ou encore à écouter les promesses d'un homme politique ?

 

Me Elias Touré : C'est compliqué. Mais, il faut quand même avoir l'assurance qu'on fait son devoir. Nous ferons tout pour que les réfugiés ne se sentent pas rejetés. Qu'ils sachent qu'ils comptent pour nous et que ce sont des maliens. A mon avis, il parait difficile d'installer des bureaux de vote à Mbéra ou dans n'importe quel autre camp. Je pense que le ministère de l'administration territoriale prendra les mesures nécessaires pour qu'ils puissent voter. Une fois sur place, ceux qui ont été enrôlés pourront participer de manière effective au vote.

 

26 Mars : L'enjeu majeur des prochaines élections est le taux de participation. Avec la situation actuelle, ne risque-t-on pas d'enregistrer un taux de participation ridicule ?

 

Me Elias Touré : Le taux de participation commence depuis la confection des listes électorales. Les gens sont électeurs sans le savoir. Au Mali, dès l'âge de 18 ans, on est électeur. Il faut mettre un accent particulier sur l'information et la formation. Il faut que les gens sachent qu'il est extrêmement important de voter. Dans certains pays, l'inscription est volontaire. Si vous avez envie de voter, vous allez vous inscrire sur les listes électorales. En revanche, mon fils qui a 18 ans, se retrouve automatiquement sur ces listes. Il faut qu'on arrive à lui expliquer qu'il est temps pour lui de se servir de son droit de vote et de contribuer au choix de la personne qui présidera nos destinées. C'est un premier travail qu'il faut faire mais qui demeure difficile. Il y a aussi des erreurs matérielles et des erreurs inhérentes à la nature humaine. A titre d'exemple, le registre d'état civil étant mal tenu et malgré le travail de la commission administrative, il y a beaucoup de décès qui figurent sur la liste des cartes d'électeurs. Ensuite, vient la distribution des cartes qui, en principe est individuelle. Les grands quartiers sont comparables à des « quartiers-dortoirs ».

Les gens sortent depuis le matin pour aller travailler et reviennent le soir pour se reposer. Dans ces conditions, il n'est pas facile de procéder à la distribution individuelle de la carte d'électeur. Ils se plaignent donc de ne pas avoir eu la possibilité de voter. Ils ne vont non plus pas se déplacer, parfois sur de longues distances, pour aller prendre leur carte et faire le rang. Je connais un grand responsable chargé de l'organisation des élections qui m'a un jour dit que malgré tout le travail qu'il abat, il est obligé de faire 5 km pour se rendre à son bureau de vote. Il y a donc des efforts à fournir. A travers mes différents voyages dans la sous-région, la principale leçon que j'ai tirée est qu'il faut mettre l'accent sur la communication, sur l'organisation même des élections. Qu'on le prenne avec beaucoup plus d'application. Vous m'avez dit au début de notre entretien qu'il y a une confusion sur le rôle véritable de la CENI. Cela est vrai. Il s'agit d'un ensemble. Au Sénégal, par exemple, il ya le ministère chargé des élections, la direction nationale des élections et la CENA, l'équivalent de la CENI. Autant de structures sans compter le fait que la société civile est très dynamique. Au niveau de la formation domestique, il y a une certaine expertise. Ce sont les gens eux-mêmes qui font en sorte que le taux de participation  soit élevé.

 

26 Mars : Sauf que la société civile sénégalaise a une certaine confiance en leurs hommes politiques... Est-ce le cas au Mali ?

 

Me Elias Touré : Je ne suis pas un homme politique et j'ai une obligation de réserve car je me trouve dans une structure chargée du bon déroulement des élections.

Les gens ont un peu perdu leurs repères. Il revient à tout un chacun de faire recours à sa capacité d'analyse. Il revient aussi aux partis politiques de faire toute activité qui puisse amener le citoyen à voter. Les partis politiques ne sont pas financés que pour avoir le maximum d'élus communaux, de conseillers ou de députés. Ce que vous dites est quand même vrai. Au Sénégal, la société civile est très dynamique et elle travaille de façon étroite avec les acteurs politiques et ça donne de bons résultats : Un bon taux de participation et des élections bien organisées.

 

26 Mars : Il y a la délicate question de Kidal. Jusqu'à présent, l'armée malienne n'y est pas rentrée ainsi que l'administration. Est-ce que les habitants de Kidal pourront voter ?

 

Me Elias Touré : Dans notre volonté de transparence durant le processus électoral, nous avons accordé à chaque région, un coordinateur. Il y a aussi des présidents de commission électorale locale. Egalement pour chaque commune, il y a une commission électorale communale. Jusqu'à présent, toutes ces structures décideurs de Kidal sont présentes. Néanmoins, une remise à niveau doit se faire puisqu'un certain nombre de choses ont été introduites au niveau de l'organisation des élections, telle que la biométrie. Un remembrement doit aussi se faire. Savoir ceux qui ne sont plus là et procéder à leur remplacement. Dans toutes nos réunions, nous avons tenu compte de Kidal. Mais, nous sommes dépassés par ce qui se passe sur le plan militaire. Dans notre entendement, il n'est pas possible de mettre une croix sur Kidal ! Nous espérons que la ville soit libérée comme c'est le cas pour les autres grandes villes du nord. La question de Kidal est difficile, délicate et donne à réflexion.

Le Mali est un grand pays et il a vécu une épreuve extrêmement difficile qui a causé des douleurs chez l'ensemble des maliens. Du passé, nous saurons tirer les leçons des égarements, des erreurs ou de négligence. Je suis sûr que c'est un nouveau départ. Il fallait peut-être ça pour que nous puissions nous remettre en cause et faire en sorte que les choses aillent de l'avant. Avant-hier, j'ai ma nièce qui a formulé son souhait de vouloir militer dans un parti politique et elle m'a donc demandé conseil. En retour, je lui ai dit que l'espoir de tout un pays, c'est sa jeunesse. Je ne suis pas entrain de dire que vous, jeunes, êtes mieux que nous. Mais, vous devez être ambitieux dans le bon sens pour faire développer votre pays. Nous comptons sur les jeunes pour faire en sorte que les choses changent.

 

Propos recueillis par

Ahmed M. Thiam

 

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