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Des déplacées somaliennes recoivent de la nourriture à Mogadiscio, Somalie, le 30 juillet 2011. AFP PHOTO/ABDURASHID ABIKAR
Des déplacées somaliennes recoivent de la nourriture à Mogadiscio, Somalie, le 30 juillet 2011. AFP PHOTO/ABDURASHID ABIKAR

A-t-on jamais vraiment cessé de mourir de faim dans la Corne africaine?

La faim dans le ventre ne se réduit pas aux situations de famine. Dans certaines régions de la Corne de l’Afrique, l’insécurité alimentaire est permanente.

Mise à jour du 3 février 2012: Les Nations unies ont annoncé que l’état de famine était terminé en Somalie, six mois après avoir été déclaré. L’ONU rappelle cependant qu’un tiers de la population somalienne a toujours besoin d’une aide d’urgence et qu’une crise alimentaire majeure menace aussi des millions de personnes dans les pays du Sahel et dans le centre de l'Afrique.

***

Aujourd’hui en Somalie, il y a 3,7 millions de personnes incapables de se nourrir sans une intervention humanitaire extérieure. Au total, c'est 12 millions de personnes qui sont touchées par la faim dans la région, y compris en Ethiopie, dans le nord de l’Ouganda, du Kenya, dans le Soudan du Sud, en Erythrée et à Djibouti.

Mais avant le déclenchement de cette catastrophe, les populations n’étaient pas dans une situation bien meilleure. Car l’insécurité alimentaire est chronique et structurelle dans la Corne africaine.

Crises alimentaires à répétition

L’annonce par l’ONU le 20 juillet 2011 de «la plus grave crise alimentaire en Afrique depuis 20 ans» laisse penser que la situation était moins inquiétante auparavant? En fait, chaque année ce sont des milliers d’Africains qui meurent de faim à l’ombre de l’emballement médiatique. Les organisations humanitaires sont sur place pour le constater.

Ainsi, en Somalie, dans les provinces du sud de Bakool et Lower Shabelle contrôlées par les shebabs, des milices islamistes, «l’état d’urgence est permanent», observe la confédération internationale d’Oxfam, une ONG qui lutte contre la pauvreté.

Les crises alimentaires se répètent en raison de la faiblesse des autorités à répondre aux besoins vitaux des populations.

«parmi les causes principales d'insécurité alimentaire: la sécheresse, les conflits, la pauvreté et la croissance démographique. La région a été pendant longtemps victime de conflits armés entre les pays et de troubles civils.

Plus de la moitié des habitants de la région vit avec moins d'un dollar par jour. La population a doublé depuis 1974 et poursuit sa croissance à rythme soutenu.

En outre, seulement 1 pour cent des terres cultivables de la région sont irriguées, ce qui les rend extrêmement vulnérables à la sécheresse», analysaient les experts de l'Organisation mondiale des Nations unies pour l'alimentation et la faim dans le monde (FAO) en 2000.

Cette vie sur le fil est le quotidien de millions de Somaliens et d’autres Africains de l’Est. Ces populations n'ont jamais cessé d'appréhender les périodes sèches, les saisons des pluies étant en octobre-décembre, puis en mars-mai. En temps normal, l'association française Action contre la Faim soigne ainsi 750 enfants par mois dans ses centres nutritionnels du Kenya.

Les différents degrés d'évaluation

L'échelle du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (Integrated Food Security Phase Classification, IPC) montre bien les nuances établies en matière de gravité de la situation humanitaire. Celles-ci sont fondées sur le nombre de personnes menacées. Cette méthode évalue les risques des faibles taux de nutrition pour les populations. Elle a été mise en place par l’ONU en partenariat avec des ONG. Elle comprend 5 catégories:

(1) Sécurité alimentaire généralisée
(2) Insécurité alimentaire généralisée
(3) Crise alimentaire et des moyens d’existence aiguë
(4) Urgence humanitaire
(5) Famine/Catastrophe humanitaire

C’est effectivement la première fois que le niveau 5 est déclenché. Les raisons sont une mauvaise récolte due à la sécheresse —«la pire depuis 60 ans à l’échelle de la région» selon le Secours Catholique—, une hausse du prix des matières premières, l’absence de mesures politiques pour lutter contre la faim ainsi qu’une impossibilité pour la population d’émigrer vers d’autres régions pour échapper aux conséquences de la sécheresse, étendue à toute l’Afrique de l’Est.

Cela signifie qu’au moins 20% des ménages sont confrontés à des pénuries extrêmes de nourriture, que le taux de mortalité par jour est supérieur à 2 pour mille de la population et que les taux de malnutrition sont supérieurs à 30%.

Mais avant d’atteindre ce niveau 5, les habitants étaient bien loin d’avoir le ventre plein. Comme le montre la carte ci-dessous, en 2008, sans qu’il y ait un appel à une mobilisation de masse, l’IPC indiquait que la Somalie était au niveau 4 (en rouge), et les régions du nord de l’Ouganda et du Kenya ainsi que du Soudan du Sud au niveau 3 (en orange).

Source: IPC (voir la carte en plus grand)

Qu’est-ce que cela signifie concrètement? Au niveau 3, le taux de malnutrition est de 10 à 15% de la population, au niveau 4 il se situe entre 15 et 30%. Au niveau 3 l’alimentation satisfait les «besoins minimum», au niveau 4 elle est en «grave insuffisance». Le terme employé pour le niveau 5 est «insuffisance extrême».

Agir sur le long terme

Pour ce qui est de l’accès à l’eau, le corps humain a besoin en moyenne de 15 litres par jour pour subvenir à l'ensemble des besoins. Au niveau 3, l'accès à l'eau est limité à 7,5 à 15 litres par personne et par jour, au niveau 4 de moins de 7,5 litres par personne et par jour et au niveau 5 de moins de 4 litres par personne et par jour. N’est-ce pas là déjà une catastrophe humanitaire?

 «Nous n’attendons pas que l’ONU annonce l’état d’urgence pour intervenir dans les régions d’Afrique de l’Est. Avant d’en arriver à la famine, il y a l’insécurité alimentaire, et ça c’est déjà une situation dramatique.

Nous effectuons des missions exploratoires, aidées par les données des autorités locales, pour définir les zones les plus affectées où nous installer. Ce n’est pas comme si la crise arrivait brusquement et que nous n’avions rien préparé», explique Christina Lionnet, de l'ONG française Action contre la Faim depuis Nairobi, au Kenya, où 3,5 millions de personnes vivant au nord du pays attendent actuellement une aide humanitaire d’urgence.

Pourtant, malgré la situation actuelle, des progrès ont été faits depuis les dernières disettes en Afrique de l’Est en matière de nutrition.

Selon les statistiques de la FAO, le pourcentage de personnes souffrant de sous-alimentation en Ethiopie (PDF) est passé de 69% à 41% entre 1990 et 2007. Et  au Soudan (PDF), de 39% à 22%.

Par ailleurs «on sait mieux traiter la malnutrition aujourd’hui, on peut sauver plus de vie qu’il y a 20 ou 30 ans», précise Christina Lionnet.

Seulement, aider les populations est peu efficace à long terme si les autorités ne font pas preuve de bonne volonté. Les shebabs de Somalie ont longtemps hésité avant de permettre au Programme alimentaire mondial de mettre en place un pont aérien vers la capitale Mogadiscio. Celui-ci devrait permettre à partir du 28 juillet 2011 d’acheminer 14 tonnes d’aliments nutritifs pour les enfants.

Agnès Ratsimiala

L'Explication remercie Christina Lionnet, porte-parole de l’ONG française Action contre la Faim à Nairobi (Kenya), et Bernard Fontaine, directeur du Centre de recherche en Climatologie (CRC) de l'université de Bourgogne.

 

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