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drink up, by f_mafra via Flickr CC
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La tentation du porno

En Afrique, des centaines de jeunes tentent d'échapper à la pauvreté en cherchant à entrer dans l'industrie pornographique. Un métier difficile et parfois dangereux

«Je rêve de devenir acteur de X depuis que je suis tout jeune. Je vis en Côte d'Ivoire et je suis à la recherche d'un producteur ou d'un réalisateur pour signer un contrat et jouer dans un film... Je compte sur vous pour réaliser mon rêve.»

C'est l'annonce publiée sur Internet par André (ce n'est pas son vrai prénom), 21 ans. Y figurent son adresse email et son numéro de téléphone portable. Cet étudiant en informatique à Grand-Bassam (ville située à 40 kilomètres d'Abidjan, la capitale) ressemble à beaucoup d'Africains. Des centaines de jeunes hommes et femmes originaires du Cameroun, de Côte d'Ivoire, du Maroc, du Nigeria, d'Afrique du Sud et d'ailleurs tentent aujourd'hui de trouver du travail dans l'industrie du film pornographique —en Afrique ou à l'étranger.

Le marché mondial de la pornographie (les réseaux de vidéos pour adultes, les films en pay-per-view sur le câble et le satellite, les sites Web, les films proposés dans les chambres d'hôtel, le téléphone rose, les sextoys, les magazines et les DVD) représente des dizaines de milliards de dollars, selon Dan Miller, rédacteur en chef de XBIZ Premiere, publication spécialisée de l'industrie du divertissement pour adultes.

Miller précise toutefois qu'il est difficile d'avoir les chiffres exacts: une grande majorité des entreprises appartient en effet au secteur privé.

«Le marché américain est le plus important du monde, et de loin; il dépasse largement celui de l'Europe, explique-t-il. Selon les informations auxquelles nous avons accès, le marché américain tourne autour des 7 milliards de dollars [4,8 milliards d’euros]

En Afrique, une industrie de taille réduite

Le marché africain —principalement axé sur Internet— est quant à lui de petite taille, mais il est en train de prendre son essor. Le leader du continent est sans doute l'Afrique du Sud, qui a accueilli durant le second semestre 2010 la Sexpo, exposition publique consacrée aux multiples aspects de la sexualité.

«En Afrique du Sud, l'industrie du sexe représenterait environ 60 millions de rands [6,1 millions d‘euros], mais aucun organisme indépendant n'a pu vérifier ces chiffres. C'est probablement la plus importante d'Afrique; elle doit être environ deux fois plus importante qu’au Nigeria», explique Tau Morena, co-fondateur de Sondeza (Rapprocher, en isiZulu), un réseau pour adultes disposant de plus de 39.000 membres, dont près de la moitié sont Sud-Africains, et compte en moyenne 7.000 visiteurs uniques par jour.

Pourquoi le secteur de la pornographie n'a-t-il pas décollé en Afrique? Morena accuse le piratage vidéo, qui, selon lui, n'intéresse guère le gouvernement:

«Dans les années 1990, en Afrique du Sud, on vendait environ un million d'unités par an; mais aujourd'hui, les pirates sont partout. On ne vend plus que 150.000 films par an en moyenne —et les chiffres ne cessent de baisser.»

Autre frein: la législation. La production —et, dans certains cas, la possession— de contenus pornographiques est illégale dans plusieurs pays d'Afrique. La pornographie est pourtant de plus en plus présente sur le continent; de plus en plus d'Africains ont accès à Internet et aux chaînes étrangères diffusant des films pour adultes.

Un marché en pleine expansion

Par ailleurs, ce contenu est de plus en plus recherché.

«La demande est forte chez les classes moyennes supérieures et inférieures qui se sont équipées en matériel vidéo et en matériel de communication (PC, modems, webcams). Il existe également une demande internationale: le Nigeria, qui abrite l'une des plus importantes industries cinématographiques de la planète, exporte des vidéos et élabore différents types de contenus, qui sont diffusés en ligne sur divers portails Web», explique Philippe Di Folco, auteur français du Dictionnaire de la Pornographie.

La demande étrangère permet d'expliquer pourquoi «les actrices africaines se spécialisent dans différents types de pornographie en Europe», explique Amély-James Koh Bela, une militante camerounaise qui étudie ce secteur. Selon elle, deux sociétés de production pornographiques, Concorde et Maeva, produisent l'essentiel des films «spécial noires» qui envahissent Internet.

Dans le même temps, le secteur africain de la pornographie «amateur» est en croissance constante. Et même plus que cela: selon Koh Bela, trois grandes villes de son pays natal (Douala, Yaoundé et Kribi) se sont transformées en pôles de production pornographique. Là-bas, certains acteurs s'enorgueillissent désormais de leur profession.

Voilà bien longtemps qu'Alex (le prénom a été modifié) est fier de son travail. Ce jeune Camerounais à la coiffure afro a déjà réalisé une poignée de films et fondé sa propre société, «Sexe Images Nature Africaine», pour «créer des emplois et lutter contre la prostitution locale —qui est moins profitable que la pornographie». Il a également tourné dans deux courts métrages produits par une société française, et pour lesquels il a touché deux cachets de 1.500 euros. Il a mis un terme à sa carrière d'acteur lorsqu'il a «trouvé la foi».

«Star du X africaine mignonne et super sexy»

La Sud-Africaine Palesa Mbau ne risque pas d'arrêter de sitôt. Il y a un an, l'actrice de 23 ans a auditionné pour un film via Sondeza.com.

«L'idée de réaliser un film local nous a été soufflée par nos membres, qui nous demandaient d'élaborer une production 100% locale, en phase avec notre marché, explique Tau Morena, qui a produit le film. Nous avons fait un appel à candidatures auprès des membres du site pour qu'ils puissent prendre part au projet, car il n'existe pas d'acteurs X professionnels en Afrique du Sud.»

Mille candidats se sont manifestés; des hommes, pour la plupart issus de tous les milieux. Mbau a été sélectionnée (ainsi que quatre amateurs; deux hommes et deux femmes) pour tourner dans Mapona, Volume 1  («Nu», en sesotho). 5.000 copies ont été écoulées depuis septembre 2010.

«Je suis de plus en plus fière, parce que c'est un [film pornographique] noir, déclare-t-elle. Il favorise l'émancipation de la communauté noire, parce que la [majorité] des films pornographiques sud-africains ne mettent en scène que des blancs.»

Mapona marque-t-il un tournant dans sa carrière d'actrice X, entamée il y a trois ans pour «raisons personnelles»? Une chose est sûre: l'actrice à la peau claire —et qui a rencontré des professionnels du X très en vue lors de la Sexpo— compte bien se faire un nom dans l'industrie du sexe. «J'ai un travail à temps plein dans un centre d'appel, mais je pense que mon avenir est ici. [...] Je n'ai pas honte de le dire.»

Mbau se décrit comme une «star du X africaine mignonne et super sexy» sur sa fanpage Facebook, créée en 2010, et qui compte quelques 2.200 fans. La jeune femme originaire de Midrand (dans la province septentrionale de Gauteng), qui a gardé sa voix d'adolescente, se sert de cette page pour se faire connaître, échanger sur le sexe et plaisanter avec ses admirateurs.

Elle compte également sur son site, où elle publie des photos suggestives et propose des live shows privés pour les «clients de premier ordre». Pour les «photos et vidéos personnelles supplémentaires», il faudra par exemple débourser entre 500 et 1.000 rands (entre 50 et 100 euros), en fonction de la présence ou non d'un caméraman engagé par ses soins.

Exploitation, trafic d'êtres humains et risques sanitaires

Rien d'étonnant, selon Amély-James Koh Bela, à ce que les jeunes Africains voient les acteurs de X comme des exemples de réussite. Certains touchent en effet plus d'argent en un film que la majorité des Africains n'en gagnent en un mois. Ce que les jeunes ignorent, en revanche, c'est qu'il est difficile de s'enrichir dans ce secteur. Par ailleurs, le trafic d'être humains —la troisième activité criminelle au monde, selon les Nations unies— est une menace sérieuse dans certains pays.

On estime qu'environ 5% des victimes du trafic d'êtres humains identifiées en Europe Centrale et en Europe de l'Ouest sont d'origine africaine; elles viennent pour la plupart «de communautés d'Afrique de l'Ouest, notamment des femmes et des jeunes filles nigérianes», selon «The Globalization of Crime - A Transnational Organized Crime Threat Assessment», un rapport de l’ONU contre la drogue et le crime.

«Selon les études menées sur des victimes nigérianes, il semble que les connaissances, les amis proches ou les membres de la famille des victimes jouent un rôle central dans leur recrutement. [...] Une grande majorité de femmes et de jeunes filles originaires d'Afrique de l'Ouest sont victimes de prostitution forcée.»

Ces victimes sont-elles également exploitées dans le secteur de la pornographie? «Lorsqu'un enfant se retrouve prisonnier d'un réseau, le trafiquant l'exploite de toutes les façons possibles, explique Anne-Sophie Faysse, chef de projet au sein de l'antenne française de l'Ecpat , un réseau international de lutte contre la pornographie enfantine. On trouve des cas de viols, de prostitution (activité beaucoup plus visible), et de pornographie. Dans ce dernier cas, il s'agit presque toujours de cyberpornographie [photos, films].» Les adultes (pour la plupart de sexe féminin) peuvent eux-aussi être victimes des trafiquants.

Koh Bella préside Mayina, une association qui lutte contre le trafic d'êtres humains; elle explique que les trafiquants n'hésitent pas à forcer certaines victimes à pratiquer des formes extrêmes de pornographie, comme la bestialité.

«Certaines jeunes femmes et des mères de victimes nous ont dit que des touristes occidentaux louent des villas, où ils organisent des soirées privées, explique-t-elle. Ils font boire les jeunes filles, ils les droguent, et les livrent aux chiens; les rapports sexuels durent des heures. A la fin de la soirée, les filles peuvent toucher jusqu'à 150.000 francs CFA [220 euros]

Les acteurs X africains s'exposent à de sérieux risques sanitaires, tout comme leurs collègues occidentaux. Le port du préservatif est souvent interdit pendant les tournages, et les tests VIH ne sont pas toujours obligatoires. De telles pratiques pourraient alourdir le fardeau du sida en Afrique; selon un rapport mondial du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida, 22,5 millions de personnes sont déjà infectées dans les pays subsahariens. Tau Morena a insisté pour que les préservatifs soient visibles dans chaque scène de sexe de Mapona et de ses futurs films (y compris Mapona, Volume 2, qui devrait sortir dans quelques mois).

Plus de chance hors d'Afrique?

André, le jeune Ivoirien, ne pense pas vraiment aux risques. Il ne songe qu'à sa carrière; une carrière qui pourrait, selon lui, sortir sa famille de la misère. Fela entretient le même espoir. Cette Béninoise, mère d'une petite fille de 5 ans, dit gagner entre 200 et 300 dollars par mois (entre 138 et 206 euros) lorsque les affaires vont bien (elle organise des évènements spéciaux dans les boîtes de nuit); 100 dollars seulement les mois difficiles. Elle a donc décidé d'allier travail et plaisir.

«J'aime tout ce qui touche à l'érotisme, au sexe et à la séduction, explique Fela, qui vit à Lomé, capitale du Togo, pays voisin du Bénin. C'est comme une seconde nature. Mes amis font circuler des vidéos X amateurs de moi, gratuitement, et j'espère qu'un jour quelqu'un me remarquera et m'appellera pour faire un film.»

Ce n'est peut-être pas la meilleure méthode. «J'ai échangé par email avec plusieurs (prétendus) réalisateurs qui avaient vu mon annonce, m'explique André. Ils m'ont demandé des photos de mon pénis. Je les ai envoyées, et je n'ai plus jamais eu de leurs nouvelles...»

Diana, jeune femme de 28 ans, ne s'est jamais fait piéger de la sorte. Elle est mère célibataire, comme Fela; elle aussi a bien du mal à subvenir aux besoins de son enfant de 11 ans. Et comme Fela, elle souhaite travailler dans le milieu du X pour «le plaisir et pour l'argent». Mais la Camerounaise, qui vit aujourd'hui à Bata (deuxième ville de Guinée-équatoriale), préfère attendre d'avoir des propositions sérieuses —et ce ne sera pas forcément en Afrique. «Je me souviens d'un film ivoirien tourné dans le bush. Tout était sale; il y avait des mouches partout... Je trouve que les films occidentaux ont plus de classe.»

Koh Bela (par ailleurs auteure d'un ouvrage, Mon combat contre la prostitution), confirme cette observation. Elle a étudié des centaines de films pornographiques africains —certains d'entre eux sont en vente dans le quartier parisien de Château Rouge, qui abrite une importante communauté africaine.

«Les rares films de bonne qualité qui mettent en scène des acteurs africains sont réalisés par des producteurs européens: ils sont souvent français, hollandais ou allemands. Après avoir envahi Internet, ces films trouvent leur place dans le marché des DVD. Les films produits en Afrique sont en général si médiocres —à tout point de vue— qu'aucun producteur d'envergure n'accepte de les distribuer.»

Voilà peut-être pourquoi certains jeunes assistent à des cours de pornographie informels.

«Il existe des cercles d'apprentissage à Douala et à Abidjan, révèle Koh Bela. Des jeunes femmes se rendent dans des appartements prévus à cet effet et regardent des films pour apprendre tous les types de caresses, de positions sexuelles et de techniques pornographiques à l'occidentale. Les "instructeurs" n'hésitent pas à donner des cours pratiques aux jeunes filles. [...] Ils évaluent également les capacités des hommes et des femmes.»

Est-ce là le meilleur moyen de percer dans ce secteur? Pas forcément, selon Philippe Di Folco. «Les clients recherchent le côté amateur. Aujourd'hui, les consommateurs apprécient l'illusion du réalisme, parce que cela leur donne l'impression d'épier la vie privée des gens; c'est comme s'ils étaient dans la chambre et qu'ils assistaient aux ébats en direct.»

André, lui, s'appuie sur l'expérience qu'il a acquise en visionnant des films et en lisant des magazines. Il compte également sur la chance. Lorsqu'il discute de ses rêves d'avenir avec ses amis —qui veulent eux aussi devenir acteurs X—, les jeunes gens gardent espoir en songeant aux acteurs africains qui sont parvenus à jouer, en France, dans des films pour adultes.

Habibou Bangré

Traduit par Jean-Clément Nau

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Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

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